XLI. — 2. CONCLUSION
précédentes — qui fournit les principes de leur organisation morale. Nous ne sommes pas d'abord membres de la famille, ouvriers de la culture, citoyens de l'Etat, et ensuite hommes, mais nous devons précisément vivre en hommes dans toutes les circonstances pouvant se présenter au sein de la famille, de l'association de culture ou de l'Etat, et nous traiter en hommes les uns les autres. L'idée d'une société humaine universollc n'influe donc pas seulement sur Vélendue, mais encore sur la nature de nos efforts et c'est pourquoi elle nous a servi de base à tous les moments de la présente exposition. L'empire de l'humanité peut exister dès que deux ou trois hommes seulement se trouvent en présence.
Mais cela n'exclut nullement la possibilité d'une organisation particulière de la société humaine universelle en société comprenant toutes les nations et tous les Etats. Ce serait la continuation naturelle de l'évolution opérée dans chaque peuple isolé. De même que le peuple reeoit son organisation par l'Etat, on pourrait évidemment concevoir une organisation susceptible d unir tous les Etats en un vaste ensemble.
Les diverses nations vivent encore les unes avec les autres dans l'état de nature. La force s'oppose h la force et le besoin domine de s'étendre aux dépens d'autrui. L'idée d'une paix perpétuelle flotte sans doute comme un but éloigné, mais chaque Etat voudrait bien, en entrant dans cette paix, être le plus vaste et le plus riche possible. Peut-être aussi n'admet-on même pas la possibilité de jamais atteindre ce but. Un grand maréchal allemand a été jusqu'à nommer la guerre un élément nécessaire de l'ordre divin du monde. S'attribuer une connaissance familière de l'ordre divin de l'univers est un héritage de l'ancienne philosophie allemande qui semble avoir passé maintenant aux généraux. Considérée d'un point de vue plus naturel, la guerre apparaît comme un reste de cette brutalité, caractère ordinaire des étapes inférieures de l'évolution humaine. 11 ne s'ensuit aucunement que la guerre doive cesser un jour, car rien ne dit que nous atteindrons le plus haut degré d'évolution concevable. Mais nous n'avons pas non plus, en morale, à nous occuper de rêves sur l'avenir. Par contre, c'est bien une question morale que celle de savoir dans quelle mesure il est actuellement possible de réaliser l'empire de l'humanité et le règne de la paix, de refouler la brutalité sur une plus large échelle qu'on n'a réussi
aie faire jusqu'ici. Nous sommes ainsi ramenés par une voie nouvelle à toute une série d'efforts dont nous avons déjà eu l'occasion de parlera d'autres points de vue.
2. — Un état de guerre semblable à celui qui règne aujourd'hui entre les Etats régnait auparavant, dans chacun d'eux, entre les divers individus, les diverses familles et les diverses classes. L'Etat moderne est né seulement de l'arrêt de ces guerres intestines. Une des premières formes grâce auxquelles on arriva à refouler l'instinct d'agression etde vengeance futla transaction. Les premiers tribunaux furent des tribunaux d'arbitrage. Les résultats ainsi obtenus en petit, il sera légitime de chercher à les appliquer en grand. D'ailleurs les tribunaux d'arbitrage ne sont plus une rareté entre les nations, quoique les questions soumises à leurs sentences ne soient pas à vrai dire les plus capitales; pour la solution de celles-ci, on préfère s'en remettre à la force — quand on croit l'avoir de son cê)té.
Une autre considération est plus encourageante. Les guerres sont faites de plus en plus humainement. Il y a environ l'espace d'une génération, les efforts philanthropiques du genevois Henry Dunant réussirent à faire regarder comme neutres sur le champ de bataille les blessés et tout le personnel de santé, militaire ou libre, chargé de les soigner. Lorsque Dunant eut, avec beaucoup de dévouement, préparé les voies et négocié avec les divers gouvernements, le conseil fédéral les invita à la conférence tenue à Genève au mois d'août 1864, où fut acceptée la convention dite de Genève. Depuis lors la croix rouge, symbole de cette convention, marque un endroit consacré à la paix, lors même que la bataille se poursuivrait tout autour avec acharnement*. — De plus, tout en restant constamment sur le pied de guerre, les grandes puissances, dans leurs relations mutuelles, obéissent beaucoup plus à des intérêts pacifiques que guerriers. Tandis que du temps de Grotius, comme l'indique d'ailleurs le titre de son livre -, le droit des gens consistait par essence uniquement en règles pour faire la guerre et conclure la paix, aujourd'hui ce sont surtout les relations et les taches pacifiques qui forment
* RiTDOLF MÛLLE». Henry Dunant, der Begviindev des Roten Kreuzes und lier Genfev Konvention. Stuttgart, 1896.
* De jure belli et pacis, ouvrage paru en 1625. Au début du premierchapitre, Grolius déclare se proposer de traiter de la guerre, mais être aussi obligé de parier de la pai.x, puisqu'elle est l'origine et le but de la guerre.
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la matière du droit international *. Ce sont les taches de la culture (matérielle, idéale et philanthropique) qui mettent les peuples en contact, et malgré le grand nombre possible des guerres à certaines périodes, les relations pacifiques croissent tellement en fréquence et en variété qu'elles ont de beaucoup la prépondérance. Nous avons mentionné dans un autre chapitre l'importance considérable du commerce pour la fondation de sociétés. La culture idéale marche sur les traces de la matérielle et parfois môme la devance. Par conséquent, aussi bien les intérêts égoïstes que les intérêts idéaux contribuent à créer un lien entre les hommes de nationalités diverses. Il existe en fait une société humaine pour laquelle les limites nationales n'ont pas une importance décisive. — Dans son remarquable écrit Zum ewigen Frieden, Kant insiste particulièrement sur cette idée que les intérêts égoïstes et l'esprit commercial devraient amener un état de paix et la formation d'une ligue générale entre les nations, quoiqu'il fut naturellement convaincu que cette ligue internationale trouverait seulement sa vraie justification le jour où elle serait acceptée en vertu d'une disposition d'esprit morale.
Cette évolution sera d'autant plus facilitée que chaque Etat particulier réussira mieux à refouler l'élément de la force brutale, c'est-à-dire laissera réellement jouer un plus grand rôle à la liberté politique. L'emploi de la force au dehors est en étroite connexion avec son emploi au dedans.
Au point de vue moral, la croyance au royaume général de l'humanité coïncide avec la première apparition de l'idée de l'amour général de l'humanité (III, 8, 13). A mesure donc que cet amour croîtra dans l'espèce, il conduira aussi h reconnaître ce royaume en pratique, h restreindre l'état de guerre au minimum. Ce n'est pas seulement dans les rapports mutuels des peuples civilisés que cette reconnaissance pratique laisse beaucoup à désirer. Cela n'est pas moins vrai des rapports des
* « Le droit international moderne se compose en majeure partie do règles dues à des conditions physico-sociales qui n'existaient pas il y a deux siècles. Par suite de la facilité des communications, des relations postales et télégraphiques, comme des idées morales plus larges et de» principes commerciaux plus éclairés, les rapports mutuels des diverses nations et des citoyens de nationalités dillërentes sont bien plus importants et plus considérables en temps de paix qu'en temps de guerre. » Sheldon Amos. The science ofLaw, 2« éd., Londres, 1874, p. 341.
peuples européens avec les habitants des autres parties du inonde. Les Européens se sont posés partout en seigneurs-nés de la terre : ils ont traité les autres races en usurpatrices et leur sol en bien vacant. Pourtant la conscience humaine a commencé à s'émouvoir de cette conduite. Non seulement les philosophes ont depuis longtemps protesté contre elle *, mais il s'est encore formé des ligues pour la protection des peuples primitifs non civilisés'-.
Quand même la paix perpétuelle ne devrait jamais triompher, il n'en existe pas moins la possibilité comme la nécessité morale d'un progrès dans le sens de cet idéal. Les efl'orts susceptibles de nous conduire en ce sens sont, pour la plupart, de simples prolongements d'efforts déj?i manifestés dans des sphères plus
petites.
3. — Il y a environ un siècle, Kant posa la question de savoir si le genre humain se trouvait sous le rapport moral en progrès continu. L'expérience, suivant lui, était à cet égard incertaine et ambiguë, du moins tant qu'on ne pourrait montrer un fait attestant l'existence dans la nature humaine d'une disposition morale, d'un penchant vers le bien. Or il crut trouver ce fait dans l'enthousiasme général provoqué de toutes parts en Europe par la tentative des Français pour établir une organisation sociale plus d'accord avec la raison et la justice. « La Révolution que nous voyons s'accomplir de nos jours chez un peuple intelligent dût-elle réussir ou échouer ; dût-elle être tellement remplie de malheurs et d'atrocités qu'un homme bien intentionné, même s'il avait l'espoir, en la reprenant, de la mener à bien, hésiterait pourtant à faire une expérience si chèrement payée, cette Révolution rencontre pourtant dans l'esprit de tous les spectateurs (n'étant pas eux-mêmes impliqués dans ce drame) une sympathie voisine de l'enthousiasme, et, comme sa manifestation n'était point sans danger, elle ne saurait avoir d'autre cause qu'une disposition morale de l'espèce humaine »... « En effet, un semblable phénomène dans l'histoire de l'humanité ne s'oublie plus, parce qu'il a mis au jour dans la nature hu-
* Kant. Zu7n ewigen Frieden. Konisgberg, 1795, p. 42.
* L. Félix. Der Einfluss der Sitten und Gebràuche auf die Eniwickelung desEigentums. Leipzig, 1886, p. 395. — Cet ouvrage raconte d'ailleurs que les Chinois oppriment aussi les habitants primitifs de l'Empire céleste et les considèrent comme sans droits.