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II. — 4. MORALE THËOLOGIQUE

4 Si nous avons parlé, dans ce qui précède, de la morale Ihéologique, il faut bien remarquer que la morale chrétienne, sous lobules ses formes et à tous ses degrés, ne mérite pas toujours cette qualification. Le christianisme n'a pas commencé avec un système théologique, pas plus qu'avec une organisation ecclésiastique. Gomme partout où il y a évolution, le système et l'organisation ont été précédés ici d'une forme de vie moins précise et plus homogène. La morale enseignée dans les trois premiers Evangiles, c'est essentiellement la doctrine de l'amour de l'humanité. Sans doute, elle s'appuie sur des idées théologiques et il y est question de récompense et de châtiment dans l'au-delà. Mais le Dieu à la puissance duquel on s'en remet pour cela, apparaît toujours essentiellement comme l'idéal de la perfection, ce qui d'après l'ensemble (Matth. V, 43-48)^ signifie l'amour des hommes. Jésus fonde le royaume messianique, dont l'entrée est ouverte à ceux qui ont le cœur pur, qui ont faim et soif de justice, sont pacifiques et aiment les autres comme soimême. L'esprit et les conditions de ce nouveau royaume étaient tout autres que dans les superbes royaumes de la terre connus jusque-là dans l'histoire, et tout autres que l'imagination du peuple juif ne se les était représentés.

Ce qui caractérise essentiellement la morale chrétienne primitive, c'est qu'elle a introduit dans le monde un amour de l'humanité à la fois plus large et plus profond. C'est seulement avec le développement dogmatique du christianisme, dont le principal auteur fut saint Paul, que les doctrines théologiques prirent une importance décisive pour la morale chrétienne. Le christianisme recjoit dès lors 'deux principes, la foi et l'amour, qu'il n'a pas réussi à mettre en parfait accord entre eux. La diversité des croyances pose des bornes à l'amour des hommes. Désormais ce qui décide de la valeur d'un homme, ce n'est plus qu'il soit affectueux et aimant, qu'il ait le cœur pur et qu'il cherche la vérité, mais qu'il croie comme il faut. C'est seulement lorsqu'on observe à l'égard des diversités de croyances la même attitude que le christianisme avait luimême obsei^ée à l'égard des diversités nationales et des autres ditïerences extérieures que la grande idée morale expri-

mée dans l'ancien christianisme atteint son complet développements

Toutefois, pour apprécier exactement la morale du christianisme primitif, il faut bien prendre garde que son mobile le plus profond ne fût pourtant pas l'amour des hommes mais la conviction vivante et entho'usiaste que le royaume céleste était proche et que la fin de toute chose terrestre allait bientôt venir. Devant ce grand espoir, toutes les fins et toutes les tâches humaines perdaient leur importance. Il ne pouvait être question d'un effort moral systématique et il ne fut point donné à l'idée proprement dite de l'amour des hommes de développer ses conséquences. C'est seulement lorsque l'Eglise rejeta cet espoir à l'arrière-plan que le christianisme devint une puissance civilisatrice ; et il se trouva que cette idée de l'amour des hommes (que d'ailleurs le christianisme primitif n'a pas inventée) possédait assez de vie pour franchir les limites aussi bien de cette attente extatique que des dogmes confessionnels -.

' Cf. Ueher die Grundlaqe cler humanen Ethih (Bonn, 1880, p. 48 sqq.) — En traitant ce point dans ce livre, je n'ai pas assez tenu compte du christianisme primitif, antérieur à la formation précise des dogmes théologiques.

* Cf. mon travail : Hedenske Sandhedssogere (Les chercheurs païens de la vérité) Tilskueren 1892, et la conclusion de mon ouvrage Soren Kierkegaard als Philosopha dans les « Klassiker der Philosophie » de Frommann. Stuttgart, 1896.

* Le passage correspondant de Luc VI, 36, porte miséricorde au lieu de perfection.

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