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Si l'on voulait, dans la morale, partir uniquement du

point de vue subjectif, de la base, la morale ne serait alors qu'une théorie du sentiment moral. Mais, comme toute morale doit encore enseigner ce qu'on doit faire, il faudrait alors déduire le contenu de la base. Or, si l'on ne se sert pour cela, d'un principe déterminé, la morale devient une série de postulats subjectifs, qu'il serait impossible de justifier, même en face d'individus qui se tiendraient sur la même base.

J'ai essayé de montrer comment le principe subjectif et le principe objectif se développent côte à côte et se correspondent mutuellement. Une sympathie universelle et désintéressée ne peut — à moins de vouloir se supprimer elle-même — donner pour fondement à l'appréciation des actes d'autre principe que celui du bien général. Il se peut que, par courte vue et impatience, elle agisse contre ce principe; mais elle agit aussi alors contre son propre but, et plus elle aura conscience de cette particularité, plus aussi, dans le détail, elle suivra le principe du bien. La conscience morale n'est pas infaillible : c'est pourquoi il faut qu'elle soit dirigée par un principe objectif. Il faut sans doute qu'à chaque moment déterminé l'appréciation ait lieu d'après la connaissance présente, car il n'existe pas d'autre tribunal que la conscience aussi bien éclairée que possible. Mais, par cela même, il peut très bien se faire que la décision soit objectivement inexacte; c'est ce que pourra montrer une application plus rigoureuse, fondée sur des expériences plus larges, du principe du bien. La conscience est l'autorité suprême, autorité cependant qui peut toujours se perfectionner elle-même. Le principe objectif rend possible non seulement un accord entre deux consciences placées sur la même base, mais encore le jugement par elle-même de la conscience de l'individu isolé.

De la sorte, le contenu réagit sur la base, le principe objectif sur le subjectif. La subjectivité se contrôle elle-même grâce au principe contenu dans la fin qu'elle pose. C'est d'une façon analogue qu'elle se contrôle aussi dans le domaine théorique, au moyen des principes d'identité et de causalité, bien que ces principes, eux aussi, ne soient en dernière analyse posés que par une activité subjective *.

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* Voir ma Psychologie V, B, 11 ; D, 3. trad.fr. !'• éd., p. 233. 281 • 2» éd ♦ p. 229, 272.

HôFFDiNG. — Morale. «

16. — Si l'on examine de plus près le rapport qui existe entre la hase et le contenu, on verra facilement qu'il est plus sûr de conclure de la base au contenu que réciproquement. L'histoire montre qu'un seul et même contenu moral, que des principes, des prescriptions et des lois identiques ont été édifiés sur des bases très différentes. Cela résulte déjà suffisamment de cette circonstance que certains devoirs apparaissent au sein de religions très diverses. Des systèmes moraux de base différente peuvent très bien présenter des éléments communs, mais il se trouvera que ces éléments y occupent une place quelque peu différente. Le système de l'égoïste, par exemple, n'exclut pas la considération de la famille et de l'Etat, bien qu'elle ne soit pour lui qu'un moyen. La morale civique et la morale humaine peuvent attribuer une importance énorme à ce que l'individu particulier s'affirme lui-même, bien que ce ne soit pas là pour elles, comme dans le système de l'égoïste, la fin absolue. Mais, en nous en tenant au principe du bien général comme à l'exemple le plus considérable, est-ce qu'il ne pourrait pas résulter d'autres causes que celles indiquées ici? — A cela il faut répondre qu'il en va sans doute ainsi historiquement, mais qu'on pourra toujours découvrir des inconséquences et des imperfections, lorsque la base et le contenu ne se correspondent pas complètement et réciproquement entre eux.

Il y a notamment, en dehors de celle ici décrite, deux autres voies par lesquelles on a cherché une base au principe du bien.

On a pensé que l'effort pour réaliser le bien général était le meilleur moyen pour rindividu d'assurer son bien égoïste, puisqu'il peut ainsi arriver pour son propre compte à des fins auxquelles il ne serait autrement jamais ou du moins pas si facilement ni si sûrement parvenu. L'effort vers le bien général ne serait done qu'un détour pris par l'individu pour rendre possible sa satisfaction égoïste. Tout commandement moral indiquerait un détour de ce genre, et la morale ne serait par conséquent que la théorie systématique de tous ces détours. Cette conception de la base de la morale était au fond celle qu'admettait Bentham, le fondateur de l'utilitarisme moderne, et qu'il a exposée sans aucun artifice dans l'ouvrage posthume intitulé DéojitologyK J'ai critiqué Bentham sur ce point (et sur

• Dans les Principles of Morals and Législation qui est l'ouvrage capital de Bentham. cette conception n'apparaît pas aussi nettement. Il ne s'y ex-

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celui-là seulement) dans mon opuscule « Die Grundlage der humanen Ethiky>, Je me contenterai ici de remarquer que Bentham emploie comme base de sa morale une grosse et très précaire hypothèse, qui n'est rien de moins que celle-ci : il existe une harmonie entre les intérêts égoïstes de tous les individus pourvu que chacun de ces derniers sache bien quels sont ses ' intérêts véritables. Dans cette conception, celui qui travaille pour son intérêt bien entendu, travaille aussi pour l'intérêt de tous les autres. Il ne serait donc proprement besoin d'aucun autre motif que des motifs égoïstes, fût-ce même pour établir le principe de l'appréciation. Tout sujet appréciant jugerait les actes d'après le degré auquel ils favorisent le bien général, parce que ces actes sont en même temps ceux qui servent le mieux son propre intérêt.

Il est facile de voir qu'une pareille hypothèse s'appuie sur une base très fragile et qu'elle réveille sans cesse le doute. Elle conduit à des recherches très complexes qui ne peuvent jamais être achevées ; aussi est-elle une base très peu sûre pour supporter l'édifice de la morale. Ajoutez à cela que, même en admettant cette base, le contenu édifié sur elle, c'est-à-dire la morale objective entière, ne sera qu'un moyen extérieur, et ne correspondra pas immédiatement par lui-même à la base. La morale objective tout entière devient un système de concessions que le sujet, dont le point de vue propre est celui de l'individualisme, est obligé de se laisser arracher. Or la voie directe est toujours la meilleure et un détour ne saurait être qu'un expédient.

Une autre base sur laquelle le principe du bien s'est appuyé est celle de la théologie. Ici encore on se fonde sur des hypothèses vastes et contestables. On fait dépendre l'appréciation morale de la solution des problèmes religieux. Mais les efforts tentés pour constituer une morale philosophique sont précisément venus du désir de rendre le problème moral indépendant de ceux-ci. Si la morale doit se constituer sur une base théologique, il faut déclarer toutes ces tentatives non avenues. Ajoutez à cela

plique pas clairemont sur la base de la morale. Il est dit dans un passage • « The dictâtes of utility are neither more nor less than the dictâtes of the most extensivc and enliglitened benevolence. » ( « Les prescriptions de 1 utiUte ne sont m plus ni moins que celles de la bienveillance la plus étendue et la plus éclairée » [Trad.].) (X, 36). Mais il n'est fait aucun usage de cette proposition dans l'établissement du principe de l'appréciation

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que la morale fondée sur la théologie prèle a une objection analogue à celle qui atteint la morale fondée sur l'harmonie présupposée des intérêts égoïstes bien entendus. La morali' tout entière devient en ell'et un moyen pour satisfaire un intérêt qui par luimême ditt'ère de l'intérêt moral, ou tout au moins ne coïncide pas entièrement avec lui. En fait, toute morale théologique, si haut qu'elle puisse mettre le principe du bien, contient une classe de devoirs spéciaux, issus de la bast^ théologique, qui ne sauraient se justilier par le principe du bien et qui même le contredisent^.

Lorsqu'on pose les principes d'une science, il faut appliquer la loi d'économie (lex parcimoniœ) . Or le sentiment moral conditionné par une sympathie désintéressée et universelle nous fournit une base dont la réalité positive est indiscutable, quand même on ne serait pas d'accord sur l'influence qu'elle exerce dans le monde. L'amour du genre humain, comme nous l'avons déjà indiqué, ne s'est manifesté que lentement et c'est encon* aujourd'hui une force en lutte, car il lui faut combattre pour obtenir la suprématie aussi bien dans le monde externe que dans le for intérieur de l'individu. Sera-t-elle un jour chez tous les hommes le mobile d'appréciation victorieux de tous les autres, c'est ce que nous ignorons et n'avons du reste pas besoin de savoir*. Elle a d'ores et déjà une influence considérable dans le monde, de sorte que l'étude des jugements moraux qui en dérivent logiquement présente un très grand intérêt. Et on verra que le choix de ce mobile d'appréciation pour objet d'étude est

* Voy. Die Grundlage der humanen Ethik p. G8-72.

* Axel H.«gkrstrôm {Undersôkning af den empiristika FAikens inujliffhel, med sarskild hânsyn tili dess moderna hufvudformer [Étude sur la possibilité de la morale empirique, considérée en particulier dans ses principales formes modernes] Upsal, 1895 p. 20 sqq) pense que je dois nécessairement regarder la sympathie universelle comme également grande chez tous les hommes, parce qu'autrement la morale n'aurait plus de base universelle et perdrait dès lors le caractère de science. Or ma pensée est justement que la sympathie universelle se développe d'une manière aussi bien sporadique que successive, qu'il en va de même de toute autre cause que l'on pouirait nommer, et c'est précisément en cela que je vois une limitation du caractère scientifique de la morale (non seulement de la mienne, mais de toutes). — Un critique théologien (N. Tejsen, dans « Vidar » 1888) demande que peut faire la morale philosophique au cas où le sentiment présupposé comme la cause de l'appréciation vient à manquer. On peut répondre ic en retournant la question : que fait la morale Ihéologique à celui qui ne croit ni à Dieu ni à diable ?

extrêmement bien approprié. Car il n'est peut être pas un seul autre mobile qui produise comme celui-ci une tendance à suivre les effets des actes dans leur cours entier aussi loin que cela est possible en général. L'individualiste suspend sa recherche dès qu'il s'est convaincu que les effets d'un acte n'intéressent pas son propre bien ; celui qui se place sur le terrain de la morale nationale reste indifférent dès lors que son pays n'est pas atteint par les effets d'un acte. Pas une seule fois, l'hypothèse d'une harmonie entre les différents intérêts individuels (des parti- «•uliers ou des nations) n'a pour ces points de vue d'importance décisive. Qu'importe à l'individualiste si les intérêts des autres hommes coïncident avec les siens, pourvu qu'il possède les moyens d'assurer ces derniers? Tout au plus la pensée de cette harmonie peut-elle lui inspirer une certaine sécurité. La sympathie universelle, au contraire, en tant que mobile d'appréciation, pousse à rechercher comment les effets des actes influent sur la vie de tous les êtres personnels, et donne par là aux études physico-naturelles, psychologiques, historiques, sociales et statistiques, un intérêt pratique qui peut très bien aller de pair avec leur intérêt scientifique. Ce mobile d'appréciation nous mène par conséquent au delà de la morale, ou plutôt il oblige la morale à s'appuyer sur la science de la nature, l'histoire, la psychologie, la statistique et l'économie politique de telle sorte que l'appréciation devienne aussi objective et réaliste que possible. Et ce passage a lieu avec plus de rigueur et d'une manière plus directe que dans les autres points de vue qui essaient d'adopter et de justifier le principe du bien. A la sympathie imiverselle comme mobile d'appréciation, correspond le principe du bien comme principe objectif d'appréciation des actions humaines, lequel ne fait que tirer les conséquences logiques de la base psychologique, et rendre possible une justification rigoureuse de ses manifestations particulières. La base et le contenu de la morale se trouvent ainsi rapprochés aussi près que cela est en somme possible.

Toute doctrine morale* qui prend comme base une autorité — qu'elle soit naturelle ou surnaturelle, qu'elle consiste dans la volonté du détenteur de la force, dans l'attrait des modèles ou la contrainte de l'opinion publique — est pourtant obligée d'accorder que la possibilité pour l'individu de faire immédiatement siennes les fins de l'autorité est la seule base simple et

sûre de la moralité, et qu'en même temps elle assure la possibilité de rectifier constamment celle-ci. C'est prendre un détour que d'entrer en relation avec les plus hautes fins reconnues par ma propre volonté seulement par l'intermédiaire de la volonté d'une autorité. L'amour énergique et intellectuellement développé de l'humanité fournit l'unique base sur laquelle les fins individuelles et universelles puissent immédiatement s'identifier. En comparaison d'une pareille force, toute autorité ne saurait avoir qu'une importance provisoire et pédagogique. Toute autorité peut disparaître sans que la base permanente do la moralité s'évanouisse pour cela. Autre chose est le fait que la loi morale (abstraction faite du point de vue du moment et de l'individualisme absolu) consiste en idées précises, où sont formulées les conditions vitales d'un vaste ensemble, autre chose, la manière dont ces idées sont acceptées par l'individu particulier. Même quand ces conditions vitales sont commandées par les lois extérieures et l'opinion publique, l'individu peut très bien être arrivé par sa propre conviction à les réaliser. Il peul même se faire que l'individu ait une vue plus claire et plus pénétrante des conditions vitales de la société, que les lois et l'opinion publique n'ont pu en exprimer jusque-là — et devrat-on refuser alors à l'intention qui lui fait suivre ses vues lorsqu'il agit, le nom de morale, parce que nulle autorité ne la sanctionne? Le mobile d'appréciation dont l'examen présentera le plus grand intérêt doit donc être celui qui est susceptible d'apprécier le plus directement chaque autorité d'après la règle à laquelle toute autorité doit satisfaire pour être considérée comme légitime. Si l'on construit toute morale sur l'autorité, où trouvera-t-on alors un point de vue duquel il soit possible d'apprécier moralement les autorités elles-mêmes?

17. — La différence entre la morale subjective et objective, au sens où nous venons de développer ces mots, ne se confond pas avec celle qui existe entre la morale individuelle et sociale. La morale subjective indique la base psychologico-historique sur laquelle repose l'appréciation morale guidée par le principe objectif. La morale objective expose aussi bien les qualités individuelles du caractère que les formes de vie sociale qui s'accordent avec le principe d'appréciation. Elle comprend donc aussi bien la morale individuelle que la morale sociale. Par suite, il y aura lieu d'y résoudre la question de savoir si la morale indi-

viduelle et la morale sociale sont indépendantes l'une de l'autre, ou si l'une, et laquelle, est la déterminante de l'autre. Il faut que le principe du bien décide si le libre développement personnel de l'individu doit être restreint par les conditions de la vie sociale, ou inversement celles-ci par celui-là. Il peut se rencontrer dans la morale objective un autre individualisme que celui dont nous avons précédemment parlé, individualisme fondé non plus sur la souveraineté de l'individu, mais sur la considération du bien général, lequel exige le plus possible de sources indépendantes et originales d'action. Il en va de même quand il s'agit de justifier l'existence et le rôle des petites sociétés au sein des sociétés plus considérables. Le principe du bien général demande qu'on ait égard à tous les êtres doués d(3 conscience, dont les plaisirs et les douleurs peuvent être excités par des actes. Mais cette raison même peut précisément faire qu'il soit de la plus grande importance de concentrer son intérêt sur un cercle étroit. Vivre dans la famille et s'adonner à une occupation déterminée est peut-être le meilleur moyen de travailler au progrès du peuple, et peut-être le meilleur moyen de travailler au progrès de l'humanité est-il de participer à la vie nationale. Mais toutes ces questions sont trop spéciales pour rentrer dans le plan de ce chapitre.

18. — Gomme nous l'avons vu au paragraphe 2, l'opposition entre la morale subjective et l'objective provient à l'origine de ce qu'on a attribué une importance inégale à la face interne et à la face externe de l'action. J'ai essayé de montrer que cette opposition force à remonter plus haut, et qu'elle est étroitement liée au caractère pratique de la science morale. Je reviens maintenant, en finissant, à ces deux faces, pour déterminer le rapport qui existe entre ce que j'ai appelé la base morale ou le mobile d'appréciation et les mobiles des actions iparticulières.

L'histoire de la morale nous montre que l'appréciation ne concerne d'abord que Vacte extérieur et ses effets, mais qu'elle s'étend ensuite progressivement aux mobiles, à Vétat d'esprit, au caractère de l'agent. Il est tout naturel que l'on s'occupe d'abord de ce qui apparaît au grand jour et peut être perçu par les sens. La vue mentale se dirige vers l'externe avant de pouvoir saisir l'interne. De plus, aux premiers degrés de l'échelle, les actes ont le caractère de mouvements réflexes et

de manifestations instinctives; les mobiles ne ressortent pas de façon particulière et l'intérêt ne s'arrête pas spécialement sur eux.. Il n'y a pas non plus de distinction entre la morale et le droit, entre l'accord interne et l'accord externe avec la loi ou l'usage régnants. La loi morale, les mœurs et la loi juridique ne se sont pas encore séparées les unes des autres. Le fait que ces diversités s'accusent forme précisément un point important de révolution morale. Mais il suppose la faculté de comprendre la dépendance de l'action à l'égard de certains mobiles et la tendance de ces mobiles h agir dans un sens déterminé. L'appréciation morale est alors étendue également au monde interne. Les grandes révolutions dans le domaine moral apparaissent essentiellement comme des progrès dans V intériorisation de l'appréciation morale. Nous rencontrons un progrès de ce genre quand la morale, en insistant sur la source interne de l'action comme sur sa partie essentielle, se sépare de la science du droit. L'important n'est plus seulement désormais l'exécution ou l'omission de l'acte extérieur, mais l'accord de l'état interne tout entier avec ce qu'exige la loi morale. Cette intériorisation plus grande est liée en même temps à une généralisation. En effet, rejeter un mobile (par exemple l'égoïsme ou la haine) c'est en même temps rejeter tous les actes qui en dérivent, sans qu'il soit besoin de les énumércr en détail. De même, approuver un mobile c'est approuver tous les actes qui en découlent. C'est pourquoi enfin le passage de l'appréciation externe à l'appréciation interne est une grande simplification de la loi morale. Il s'agit de fixer non pas la multitude des commandements divers, mais les qualités de caractère qui doivent prédominer, ainsi que le sens dans lequel il importe de développer les formes de la société.

Des exemples de ce progrès dans l'intériorité, la généralité et la simplicité nous sont fournis par la rupture du christianisme avec le judaïsme et par celle du protestantisme avec le catholicisme.

Par cette voie encore, la morale objective mène à la subjective. Non seulement l'appréciation objective suppose une base subjective, mais elle trouve encore certains de ses objets les plus parfaits là où elle est placée en face d'actions qui jaillissent du même état d'esprit d'où l'appréciation même dépend. Ici base et jnobile coïncident. La loi morale réclame l'existence de l'état

d'esprit grâce auquel elle-même vit dans l'espèce. C'est ce que Kant a exprimé en disant que c'est un devoir d'avoir de la conscience. Gomme reconnaître des devoirs suppose qu'on a de la conscience, il pourrait sembler qu'on tourne ici dans un cercle. Mais ce n'est là qu'une apparence car, en fait, la base et le mobile n'ont pas nécessairement besoin de coïncider, et ce n'est pas une imperfection lorsqu'ils ne le font pas. Il peut en eflet très bien être nécessaire en vertu du principe du bien que d'autres mobiles que le sentiment du devoir entrent en ligne de compte. Par exemple, il peut être nécessaire et sain que l'homme soit poussé par instinci de conservation ou par sympathie immédiate à travailler pour son bien propre ou celui des autres hommes, et que la conscience morale n'intervienne pas dans chaque action particulière. Ce peut même être un signe de perfection, que des actes exigeant de l'efl'ort et du sacrifice soient exécutés autrement que par sentiment du devoir. L'exercice mental en effet arrive à faire que des actes dont l'accomplissement exige au début plusieurs intermédiaires psychologiques, une réflexion expresse et une tension de la volonté, finissent par s'exécuter directement et sans connaissance spéciale du motif.

19. — Toute morale 1 est un idéalisme pratique. Elle suppose que nous nous proposons des fins ; mais une fin n'est pas un être, c'est un devant être. Toute morale suppose donc une impulsion, un sentiment vif, une tendance, associés à la représentation de ce vers quoi l'on tend. Si tout besoin était satisfait par la réalité, il n'y aurait pas d'idéal ni par conséquent de morale. Pourtant un idéal dont la morale puisse se servir ne doit pas seulement être au-dessus de la réalité, mais encore avoir dans la réalité donnée des points d'attache qui permettent au moins à celle-ci de s'en rapprocher. Il faut que subjectivement on puisse l'accepter et qu'objectivement on puisse le poursuivre toujours davantage dans le monde des expériences. Les hommes qui doivent vouloir et agir sont des hommes réels, et le monde, théâtre de leur volonté et de leur action, est un monde réel. Ce que la morale exige doit être physiquement, psychologiquement et historiquement possible, et ne pas contredire les lois du monde

* Dans la suite, le mot « morale », employé seul, désignera toujours la morale philosophique.

réel. Celui qui rejette toute morale parce qu'elle pose des idéals, ne peut donner à ce rejet d'autre sens que celui-ci : les idéals que la morale propose manquent de points d'attache dans la réalité. Il ne pourra s'empêcher de se forger a lui-même des idéals, de manière à renverser en somme la morale par une morale nouvelle. Si par exemple il demande qu'on ait l'honnêteté de reconnaître l'impossibilité d'une morale, ou môme s'il rejette radicalement la morale sous prétexte qu'elle serait la source de tous les maux de la vie humaine, il parle alors au nom de l'honnêteté et de l'amour du genre humain, et par conséquent joue le rôle d'un idéaliste moral. La discussion ne peut rouler que sur le point de savoir quels idéals on doit proposer. Personne ne s'affranchit complètement de tout idéal, quoi qu'il fasse. Mais les idéals peuvent être de valeur très différente, et le débat porte sur la valeur.

La science théorique elle-même a toujours un caractère idéaliste. Elle opère avec des principes et des postulats si simples que l'expérience réelle ne leur est jamais de tout point conforme. Toute pensée constructive cohérente n'est possible que parce que nous fixons une face isolée, un facteur particulier du donné, et que nous en tirons toutes les conséquences. Ainsi la géométrie considère les objets uniquement comme étendus dans l'espace, et elle déduit les lois générales de l'étendue sans tenir compte des autres qualités des choses. Dans tous les domaines, pour pouvoir penser avec précision, nous sommes obligés de concevoir les choses comme plus simples qu'elles ne le sont en réalité. Cela n'empêche pas que les résultats de notre pensée ne puissent valoir pour les choses, pourvu que les faces que nous en considérons dans notre pensée constructive soient parmi les essentielles et les plus importantes. De même que la géométrie construit un espace idéal, de même la morale, en s'appuyant sur la psychologie et l'histoire, construit une conscience idéale. En fait, la conscience de chaque homme se compose de facteurs divers, parfois même opposés. Imitation et tradition, égoïsme et ambition, souci de l'opinion des autres et crainte du châtiment, piété et amour des hommes, religiosité et sentiment social, tous ces mobiles et d'autres encore s'agitent dans la conscience ordinaire, laquelle n'est pas un sentiment aussi simple qu'on le croit souvent. Les divers systèmes de morale possibles, que nous avons caractérisés dans ce qui précède (4-13), ne se

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combattent pas seulement dans l'histoire et dans l'espèce, mais encore da7is la conscience de V homme isolé. Chacun d'eux possède, ou peut posséder plusieurs intérêts et plusieurs fins, qui luttent pour décider lequel d'entre eux finira par déterminer l'appréciation que tout homme porte sur ses propres actes ou sur ceux des autres hommes. Toute tentative pour développer une morale cohérente doit nécessairement prendre pour base nn mobile d'appréciation particulier, considéré comme dominant et déterminant. Et par cela seul qu'on prend ainsi pour base un mobile particulier, on entreprend déjà une idéalisation. L'histoire de la morale philosophique nous montre comment on a essayé de développer jusqu'au bout les différents mobiles possibles d'appréciation. Ainsi Hobbes et Bentham sont partis de l'égoïsme ou de l'intérêt personnel bien entendu, Hutcheson, Hume et Adam Smith de la sympathie des hommes fondée sur la communauté d'intérêts, Hegel de l'idée de l'Etat et de l'association en vue de la culture (Kulturgesellschaft). L'importance d(î la morale philosophique ici c'est qu'elle amène à une conscience complète les différentes fins que les hommes peuvent se proposer, et en tire toutes les conséquences. Cela jette une telle lumière sur les différents idéals que leur lutte peut se poursuivre avec une plus grande clarté ; c'est là un des plus grands services que la morale théorique puisse rendre à l'effort moral pratique. La valeur du service dépendra de l'importance du «nobile d'appréciation choisi pour l'étude. — Dès lors, en vertu <le la base choisie, tous les mobiles et toutes les tendances seront estimés selon qu'ils mènent directement ou non dans le sens de l'idéal que la base nous a fait poser. La différence entre la science . théorique et la science pratique est ici que dans la théorie tous nos idéals sont des approximations de la réalité, laquelle est le but que la pensée cherche à atteindre, tandis que dans la pratique c'est la réalité qui doit être modifiée et rapprochée de l'idéal.

20. ■— Les idéals moraux s'éloignent du donné réel sous trois rapports.

En premier lieu, la volonté et l'action réelles comprennent bien des éléments directement contraires à ce que la morale ^^igQ. Ces éléments, la morale les refrène ou les nie, elle réclame leur exclusion du monde moral. A cette action répond, dans la vie volitive pratique, l'influence d'arrêt par laquelle sont répri-

mes des appétits et des penchants involontaires, primitifs ou accjiiis^

En second lieu, la volonté et l'action réelles ne présentent souvent qu'une faible et imparfaite réalisation de ce qu'exige la morale. Il faut donc augmenter ici à la fois le degré et l'étendue, il faut un renforcement et un élargissement. La direction est bonne, mais le mouvement manque de force et d'ampleur. A ces procédés répondent dans la vie pratique la contention de l'attention, le rassemblement de l'énergie, et surtout le pouvoir qu'a la volonté de réagir sur elle-même grâce à son influence sur les représentations et les sentiments-. — Ou bien encore la direction est bonne, mais le mobile n'est pas acceptable, de sorte qu'il faut de tout autres raisons pour que la volonté ou l'action deviennent parfaites. Une volition issue d'un mobile peut ensuite (grâce à la substitution, voir I, 4) être complètement acceptée par un mobile tout autre ^.

Enfin la volonté et l'aclion réelles peuvent manquer de cohérence, d'unité et d'harmonie. Diverses impulsions et tendances contraires peuvent se faire sentir. Il est alors besoin d'une combinaison et d'une concentration, d'une fusion et d'une conciliation des éléments épars et discordants. A tout cela correspond, dans le domaine de la vie volitive pratique, l'exécution de mouvements et de séries de représentations complexes, et h' pouvoir de mettre un terme à la réflexion en prenant une résolution*.

Aussi bien dans l'activité qui arrête que dans celle qui accroîl. dans celle qui modifie le mobile que dans celle qui le nie, le principe du bien reste le principe directeur. C'est seulement s'il est satisfait que ces activités prennent de la valeur. On peut arrêter ou accroître tant le bien que le mal; la valeur moral(^ ne réside donc pas dans ces activités prises en elles-mêmes, mais dans le sens où elles s'exercent.

Les opérations que nous venons d'énumérer ne trouvent pas seulement leur application dans le développement moral de l'individu particulier, mais aussi dans celui de la société et de l'espèce. Il peut y avoir des manifestations de la vie individuelle

qui s'opposent non pas au bien propre et isolé de l'individu même, mais à celui de l'espèce ; celles-là doivent être inhibées. L'aspiration au bien social peut manquer de force, d'étendue ou (le motifs justes; ici le renforcement, l'élargissement ou la subs- Idution trouveront à s'appliquer. Enfin la cohérence et l'harmonie peuvent manquer, au sein de la société et de l'espèce entre les diverses manifestations vitales et les divers efforts' nécessaires pour réaliser le bien général; c'est alors qu'il convient de fondre entre elles et d'organiser les activités éparses. Ici encore on voit que la morale philosophique est aussi bien conservatrice que radicale (Cf. I, 4). Elle prend ses points de départ dans le donné. Sur un sol nu elle ne saurait rien produire. Mais elle cherche à développer davantage ce donné par les trois procédés que nous avons énumérés.

* Voir Psychologie IL 4 e ; 6 e ' Ibid. VII. A, 5:B, 2.

' Ibid. VI, C, 2.

• Ibid. VII, B. 1. c;3:5a.

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