IV. 7. THÉORIE DE LA CONSCIENCE MORALE
de moins en moins expresses. Si l'on applique ce principe à la vie morale, nous sommes obligés d'admettre qu'il s accumule peu à peu dans la nature humaine tant de « moralité organique >>, tant de pouvoir spontané el de besoin de bien faire, qu'un sentiment moral particulier finisse par ne plus être senti et devienne d'ailleurs inutile, puisque l'harmonie aura ete réalisée entre les instincts de l'homme et les exigences du bien de l'espèce. Ce qui primitivement devait être l'objet d un devoir exprès s'exécutera désormais instinctivement, sans que la réflexion ait à intervenir ^ La nature réelb^ de l'homme aurait alors acquis un caractère si idéal que la conscience morale
aurait fini son temps.
La morale, prise en elle-même, n'a rien à objecter a ce que son temps soit un jour passé. Si elle meurt d'une belle mort, c'est-à-dire si elle est remplacée par un état harmonieux et parfait ce sera un signe qu'elle aura rempli sa lâche. Des êtres parfaits n'ont et ne peuvent avoir de morale, puisque chez eux l'idéal et la réalité ne font qu'un. De même que la relation d'autorité (sous ses diverses formes) est remplacée par la conscience libre, il est concevable que celle-ci soit à son tour remplacée par une vie immédiate dans le bien et le juste. Peut-être, comme nous l'avons déjà dit, y a-t-il dès à présent quelques natures pour lesquelles cette hypothèse soit une réalité.^
Cependant, même si l'on concède cette possibilité, nous sommes, dans la réalité, si éloignés d'un pareil état que cela devient une pure affaire de croyance et d'un intérêt purement spéculatif d'admettre que cet état se réalise un jour parfaitement et la morale, qui ne s'abandonne pas volontiers a des spéculations très vastes, ne saurait y attacher grande importance Tant que nous n'aurons pas encore jeté notre gourme (suivant l'expression de Sibbern), il ne faut pas laisser de pareils rêve^ d'avenir détourner notre attention des grands obstacles qui empêchent ou font dévier le progrès. Nous pouvons bien fortifier notre espérance et notre courage par la pensée que la nature humaine est soumise à un changement lent mais continuel et qu'il y a des raisons de croire que ce changement soit un progrès. Cette croyance ne saurait pourtant acquérir une influence essentielle sur la marche de la morale.
* Data of Ethics, p. 1^8,276. trad. fr. sous le tilre Les Bases de la morale évolutionniste (Biblioth. scienlif. inlernalionale), p. 110, 236.