‹ Morale [microform]Chapitre 62 sur 284 · V. — 3, c. LA LIBERTÉ DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

V. — 3, c. LA LIBERTÉ DE LA VOLONTÉ

qu'on examine un peu le moyen de distinguer entre mystère et contradiction ^

b. Les indéterministes commettent une évidente confusion entre deux sens dilï'érents du mot liberté, en disant tantôt que la volonté n'a pas de cause, tantôt que nous sommes noMS-memes les causes de nosvolitions. On confond ici entre eux le second, le quatrième et le cinquième des sens énumérés plus haut. Car si c'est « nous-ménu^s » qui sommes la cause de nos volitions, notre volonté n'est évidemment pas causalement libre. « Nous-mêmes » c'est à chaque moment quelque chose de tout à fait déterminé. Des pensées et des sentiments, des dispositions, des instincts et des tendances s'agitent en nous, et c'est dans tout cela qu'il faut chercher l'origine de la volition. Les deux idées détermination par soi-même et liberté causale, que l'on regarde souvent comme identiques, se suppriment en réalité mutuellement, dès qu'on attache au mot « soi-même » un sens précis, quel qu'il soit.

Peut-être l'indéterministe répondra-t-il ici : « Je pense justement que dans la série causale c'est à l'homme même qu'il faut s'arrêter. Si nous allons plus loin et que nous donnions aussi une cause à sa volonté [et à son être?], la cause dernière de sa résolution t^n viendra à se trouver bien au delà de luimême ; et alors il n'est pas cause. » La seuh) réponse possible c'est qu'à ce compte il n'y aurait absolument aucune cause dans le monde. Ce ne serait plus l'éclair qui tuerait l'homme, mais les causes productrices de l'éclair (électricité atmosphérique, etc.) ; celles-ci à leur tourne seraient pas les vraies causes de l'éclair, et ainsi de suite à l'infini. Cette considération a son intérêt, mais pourquoi l'appliquer uniquement à la seule volonté ? Toute chose, tout être dans le monde est autant effet que cause. Plus un être est original et bien doué, plus il suppose de condi-

* Il n'est certainement pas historiquement exact de penser, avec Kroman {Vor Naturerkendelse), que le sentiment antireligieux ait ordinairement pris le parti du déterminisme. On pourrait bien plutôt croire le contraire; du moins les rationalistes ont-ils pris le parti de Findéterminisme (Cf. Pelage contre saint Augustin, Erasme contre Luther, les Arminiens contre les Calvinistes orthodoxes). Lorsque Kroman lui-môme dit qu'une formule mathématique du monde est impossible si l'homme a une volonté libre, il doit accorder aussi qu'il y a contradiction à croire en un Dieu omniscient tout en admettant en même temps la liberté causale de la volonté. Car le Dieu omniscient doit être summus matheinaticus et tout pouvoir prédire avec une exactitude absolue.

tions et plus il peut engendrer d'effets. On verra que la morale peut fort bien accepter, qu'elle est même obligée d'accepter cette manière de voir.

c. Si la volition ou une de ses parties n'est pas soumise à la loi causale, elle se trouve par rapport à la personnalité' tout entière comme quelque chose (ïisolé et (^accidentel. Elle n'appartient pas à son essence. Ce n'est pas seulement l'existence qui ne saurait être totalisée par l'indéterminisme; même la personnalité individuelle ne conserve aucune cohésion. L'indéterminisme subit ici une destinée singulière. Il s'imagine conserver la dignité humaine en face du déterminisme qui, lui, ferait de l'homme une machine, et voici qu'il en vient lui-même à faire de l'homme bien moins qu'une machine : quelque chose d'incohérent et d'accidentel. Si un seul et même motif,les circonstances soit internes soit externes restant les mêmes, est suivi tantôt d'une résolution, tantôt d'une autre, qu'est-ce qui distingue donc proprement cette « liberté» du hasard et du caprice? Quelle valeur lui accorder? Et comment oser encore dire, après cela, qu'un homme ait un caractère déterminé.

d. Le jugement moral de mon action part de ce fait que l'action est réellement mienne. Aussi n'est-il clair et net que si la connexion psychologique des motifs avec la résolution est évidente. Moins mon action est intelligible par la connaissance de mon caractère et des conditions qui me sont propres, plus sera grande la facilité qu'on aura à me regarder comme irresponsable ^ et moins je pourrai moi-même m'en considérer comme l'auteur. Abandonner la connexion causale de la volonté, c'est précisément abandonner le caractère de la responsabilité.

Les vues juridiques s'accordent ici avec celles de la morale. Le Code pénal considère la surexcitation de l'esprit et le manque de réflexion comme des circonstances atténuantes, la répétition, la récidive et la préméditation comme des circonstances aggravantes. Au fond de ces vues il y a l'idée qu'une volition criminelle doit être châtiée d'autant plus sévèrement qu'elle paraît s'accorder davantage avec le caractère entier de l'homme.

* tJn des caractères de ce qu'on appelle 1' « épilepsie masquée » est justement l'absence de motifs des actes exécutés. Cf. Tardieu : Etude médicolégale sur la folie. Paris, 1880. p. 141. Kkafft-Ebixg : Die transitorischen Stôrungen des Selbstbewussiseins. Erlangen, 1868, p. 53-61. — Voir aussi ma Psychologie VII, B, 5 a.

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