‹ Morale [microform]Chapitre 66 sur 284 · V. - 3, /•. LA LIBERTÉ DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

V. - 3, /•. LA LIBERTÉ DE LA VOLONTÉ

Qui ne peut supporter de penser à son action antérieure, qui ne peut endurer le feu purifiant de la connaissance de soi, est encore prisonnier de son passé, de même qu'un esprit malade n'est point guéri tant qu'il persiste h nier sa maladie. Il n'est évidemment question ici que du tribunal intérieur que l'individu porte en lui-même, et on ne prétend pas qu'un autre ait le droit de régler pour lui ses comptes. Décider où se trouve la limite entre la connaissance nécessaire de soi et l'obstination maladive à s'appesantir sur ce qui est irrémédiable, c'est une des questions les plus difficiles de la vie ; il n'y a pas de formule générale qui puisse nous apprendre à la résoudre. Les natures mélancoliques se regarderont facilement, en vertu de l'expansion du sentiments comme plus coupables qu'elles ne sont en réalité. Cela a pour effet de paralyser l'activité et de comprimer la tendance au pro-

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En effet, ce qui fait la valeur morale du sentiment vif de la nature mauvaise de l'acte, que la douleur du remords à la fois suppose et suscite, c'est qu'il stimule et pousse en avant. L'attention est appelée sur des choses devant lesquelles on restait auparavant aveugle et insensible.il se produit une tendance h s'élever à un degré supérieur, un effort qui jaillit naturellement du pénible sentiment de la contradiction. C'est seulement parce qu'il devient un mobile que le remords est de nature morale. Il est un moyen pouvant servir au développement ultérieur. La morale regarde devant, mais non derrière elle, ou plutôt elle ne re"-arde en arrière que pour mieux voir en avant. Dans le désir d'avoir agi autrement et dans la douleur de ne l'avoir pas fait, il se peut qu'on retrouve quelque chose qui s'était manifeslé en son temps, au moment de la délibération, mais qui n'avait pu arriver alors h prévaloir. Nous voyons ici l'importance du débat intérieur qui précède la résolution. En admettant môme que les inclinations et les tendances qui avaient le

* Psychologie VL F, 4.

« Il y a souvent une sentimentalité égoïste dans le fait de se complaire dans le remords et de s'éplucher minutieusement soi-même. Goethe (dans son premier entretien avec Eckermann) parle d'un petit garçon qui ne pouvait se consoler d'une légère faute qu'il avait commise : « Cette remarque ne me lit pas plaisir, dit Goethe, car c'est l'indice d'une conscience trop délicate, qui place si haut sa propre personnalité morale qu'elle ne veut lui rien passer. Une pareille conscience fait des hypochondriaques, lorsqu'elle n'est pas contrehalancée par une grande activité. »

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Y. — 3, g, LA LIBERTÉ DE LA VOLONTÉ

droit pour elles devaient nécessairement avoir le dessous, cette lutte pourtant n'a peut-être pas été vaine. Elles peuvent avoir rendu l'équilibre moins stable, même si elles n'ont pas été capables de vaincre complètement la résistance opposée au mouvement qu'elles suivent. Mais il n'en résulte pas que leur travail ait été perdu. Elles Teparaîtront quand l'esprit sera devenu plus calme et, à cause du contraste, elles acquerront peut-être alors la force qui leur manquait, ou bien elles seront aidées et complétées par de nouvelles impulsions et de nouvelles tendances qui, de leur cùté, n'auraient pas été par elles seules en état de déterminer la volonté.

g. Si la loi de causalité ne s'appliquait pas au domaine de l'esprit, l'effort moral serait sans espoir. Là seulement où régnent des lois, ma volonté peut intervenir de manière «a produire quelque cbose. S'il nous est possible d'agir sur la nature extérieure et de la faire servir à nos lins, c'est que nous en connaissons les lois et savons quelles conditions remplir pour obtenir ce que nous voulons. Nous nous trouvons dans une situation analogue vis-à-vis de la nature humaine. C'est seulement si des lois la gouvei-nent que nous pouvons la modilier sur les points où elle est en conflit avec nos idéals. Il s'agit ici de trouver des mobiles d'espèce et d'intensité appropriées, et cela doit avoir lieu conformément aux lois naturelles de la psychologie. Mais à quoi serviraient tous les efforts imaginables si, dans les mêmes circonstances, un seul et même mobile était suivi tantôt d'une résolution, tantùt d'une autre toute différente? Je ne saurais préparer d'avance ce qui n'a pas de cause, je me trouve alors en face du hasard et du caprice. Je ne suis maître de ma volition future que s'il y a entr«' elle et ma volition présente un rapport d'effet à cause. Dans ce cas seulement, ce que je sème aujourd'hui pourra devenir plus tard une plante vigoureuse.

Nous comprenons maintenant pourquoi la responsabilité ne remonte pas, dans la série des causes, au delà de la volonté. Cela vient de ce que c'est la volonté qu'il s'agit de changer. Ce qui précède la volition ne nous intéresse en morale qu'autant que cela influe sur la volonté. C'est pourquoi nos pensées et nos sentiments ne sont pour nous que des causes indirectes de responsabilité, savoir dans la mesure où ils sont des forces déterminantes de la volonté. La part qu'il faut leur attribuer sera naturellement très variable selon les différents cas.

3, h. LA LIBERTÉ DE LA VOLONTÉ

Rien ne naît de rien. La morale doit reconnaître ce principe dans son propre intérêt. L'important, en effet, est d'exciter et d'entretenir en soi-même et chez les autres de bons désirs et de bonnes tendances. Jusqu'où chacun peut-il aller dans chaque cas particulier, c'est ce que peuvent seuls lui apprendre l'expérience et les essais.

h. Il nous reste enfin à donner quelques éclaircissements à propos de cette singulière opinion qui veut que le déterministe, pour être conséquent, assiste en simple spectateur tant à sa propi'e vie qu'à celle des autres hommes. Gomme si on ne pouvait éprouver dans la vie ni joie, ni douleur, ni envie d'agir, pour la croire soumise à des lois déterminées! Si ma responsabilité ne me laisse pas le temps de penser, il est évident que je ne saurais devenir déterministe. Mais alors, je ne saurais devenir davantage indéterministe, car on ne le devient aussi qu'en pensant. L'indélerminisme est tout autant une théorie que le déterminisuK^ et il y a même des gens ayant besoin de la contention d'esprit la plus considérable pour essayer de comprendre quel sens exact il peut avoir. Si chacun de mes instants est absorbé par la pratique, je ne puis naturellement spéculer. Le paysan n'a pas le temps d'étudier la chimie, parce qu'il doit sans relâche manier la charrue et la herse. Ce n'est évidemment pas l'atfaire de tout le monde d'étudier la psychologie et l'histoire. Il peut y avoir des natures chez lesquelles l'intérêt qu'on éprouve à découvrir les causes de ses propres actions et de celles d'autrui affaiblisse l'intérêt pratique. Mais nous ne devons voir là autre chose que l'opposition générale qui existe entre les natures spéculatives et pratiques. A chacun de voir quelle place il lui convient de faire à la théorie dans sa maison. Il n'est évidemment pas moral de se conduire en pur savant quand l'action nous réclame. Quel est le physicien assez passionné pour étudier encore les effets de la lumière au lit de mort d'un être qu'il aime ? Dira-t-on pour cela que la physique et l'amour s'excluent? Que je sois indéterministe ou déterministe, je ne puis étudier la psychologie de la volonté au moment même où je dois agir; mais de ce que je ne puis exécuter à la fois deux choses différentes il n'en résulte pas qu'elles doivent logiquement s'exclure. Je ne puis pas en même temps être assis et debout ; mais je puis fort bien m'asseoir d'abord et me lever ensuite.

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