VL — 1. LE MAL MORAL
La morale grecque insistait surtout sur l'aveuglement comme cause de l'insolence et de la témérité (u^oi;); Homère et les tragiques voyaient la source de \a faute dans l'illusion (aTr,), Socrate, simplement dans l'ignorance. La morale des modernes met surtout en relief l'isolement dû à l'inertie. Ainsi font par exemple Spinoza et J.-G. Fichte. Ce dernier penseur montre par un développement psychologique intéressant * comment la paresse, en tant qu'obstacle au changement de l'état et de la direction donnés, peut engendrer la lâcheté et la duplicité parce qu'on aime mieux sacrifier sa liberté plutôt que de combattre, et que, s'il le faut pourtant, on préfère la ruse aux armes loyales. Pour les deux penseurs, le mal moral est le contraire de la force et de la liberté de l'esprit. Cette liberté, ils ne la croyaient possible que dans la société des autres hommes, et c'est pourquoi le mal c'est aussi indirectement pour eux la rupture de l'harmonie sociale, l'atteinte à l'effort commun vers la liberté. Mais, au point de vue où nous nous sommes placés ici (lU, 8-1 1), il faut définir le mal moral directement par son caractère antisocial c'est-à-dire par l'absence des mobiles et des qualités qui rendent possible la société spirituelle, et pas seulement de ceux qui rendent possible la liberté de chaque esprit.
Lorsqu'on prend conscience que la direction dans laquelle on s'est engagé est opposée h un degré de vie plus élevé (mais que naturellement on ne connaît pas comme tel) et qu'on persiste cependant dans cette direction, la paresse devient orgueil. Le contraste a ici pour elfet de provoquer, de rendre plus obstiné et il augmente la résistance. Le point de vue où l'on se trouve placé est alors [transformé en un système que l'on soutient parfois avec une logique rigoureuse. Si ce point de vue isolant est appelé mauvais, c'est au regard d'un autre système moral que de celui auquel ce point de vue appartient. Chaque point de vue soutient son droit à l'existence et oppose son appréciation à
« J. G. Fichte, SUtenlehre. 1798, p. 262 scM- Voir mon ouvrage : Geschichle lier Jieueren Philosophie, U, p. 469 sqq. — Spinoza voyait dans le péché une impuissance de l'esprit {Tract, polit., II, 7, 11, 20) qui formait le contraire de TefTort pour persévérer dans son êlre. grâce auquel l'homme peut s'élever des formes inférieures aux formes supérieures de la vie {Ethica, III. 6 sqq). Voir Geschichte cler neueren Philos., I. p. 363 sqq.— F. C. Sibberx, dans sa Psychologie (1856). p. 119 et sa Moralphilosophie (1878), p. 7-11, appliqua au problème du mal sa théorie du cours sporadique de toute évolution.
toutes les autres. Nous retrouvons ici, sous sa forme la plus aiguë, cette lutte de systèmes moraux que nous avons considérée plus haut (III, i3) sous un aspect purement théorique. C'est la grande lutte du monde, où ce que les uns stigmatisent comme inertie, isolement, aveuglement et orgueil est considéré par les autres comme l'expression d'une affirmation naturelle et légitime du moi, ou même comme le début de nouveaux progrès. Dans cette lutte, non seulement la pensée s'oppose à la pensée, mais la passion à la passion, la volonté à la volonté. Toute appréciation morale s'appuie en effet sur une volonté fondamentale, sur une activité qui pose des fins. Quand une appréciation s'oppose h une autre, ce sont les forces fondamentales de la vie de l'esprit qui s'élèvent l'une contre l'autre.
La morale philosophique considère cette lutte autrement que la morale théologique. Elle apprend de la psychologie et de l'histoire comment naissent les points de vue et les systèmes, comment ils sortent peu à peu d'éléments qui occupent une place légitime dans l'ensemble de la vie. La morale théologique conséquente ne peut accepter ce développement progressif de points de vue devant tour h tour être rejetés ou dépassés. Elle ne reconnaît pas cette vérité simple que le spontané précède le réfléchi et que les parties ne se rassemblent pas toujours en un tout. Pour elle, le péché c'est l'orgueil, comme d'autre part l'obéissance est le fond de toute vertu. Si l'homme s'isole, s'arrache à la source de tout bien, il en faut chercher la cause dans sa présomption. D'où viennent à leur tour l'orgueil et la présomption, on ne nous le dit point ; mais depuis saint Augustin* ils forment le faîte de l'échelle des vices. Pour la théologie, le péché est une rupture avec la force qui protège la vie : pour le philosophe, il vient de ce que l'un des éléments intégrants de la vie se sépare de l'ensemble. Tandis que pour la philosophie, l'évolution des fautes va de l'inconscient et du spontané au conscient et au réfléchi, suivant la loi que l'expérience nous montre présider h toute évolution psychique, la tâche s'impose à la morale théologique de faire voir comment les formes du mal les moins conscientes et les moins réfléchies sont un développement des formes qui le sont le plus. La
' De civitateDei, XIV, 12-13 (Make voluntatis initium quai potest esse nisi superbia?) — De moribus ecclesiœ cath., c. 12. — Voir : Die Grundlage der humanen Ethik, p. 99-102.
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^(jg VI. - 1. LE MAL MORAL
morale du moyen âge a bien essayé de donner des ^ept Pé^^^^^^ capitaux une explication génétique, d'après laquelle de l orgueil devaient progressivement sortir Tenvie, la haine, l'indolence (acedial l'avarice, la goumiandise et la luxure ^ Bien que cette description renferme d'intéressantes observations elle n'en part pas moins d'une impossibilité psychologique F-G. SiBBERN a dit avec raison que la morale théologique fait dériver le mal du souverain mal. C'est ce qui s'appelle mettre la tele en bas et les pieds en l'air. C'est seulement par une succession de de-rés que l'inertie inconsciente, qui peut avoir son utilité, arrive^iusqu'au rejet conscient de tout essai pour tirer l individudeson isolement. C'est seulement une fois arrivé au comble de la résistance opposée par l'inertie que l'individu transforme tous les autres en moyens de sa jouissance ou de son sentiment de domination. Au lieu de n'être qu'une unité entre beaucoup d'autres, il essaye maintenant de se prendre lui-même comme fin absolue. Cependant il n'y a pas ici qu'une seule espèce d évolution possible; une foule de voies diverses se présentent au contraire à l'étude psychologique.
Le^ formes plus particulières du mal dépendront des dispositions affectives générales ou des tempéraments des divers individus. Le tempérament sombre amène, chez les natures passives, la mauvaise humeur, l'insensibilité, le découragement. L individu se soustrait à tout ce qui prétend l'attirer, même aux impressions joyeuses et excitantes. Chez les natures actives, ce tempérament amène la joie du malheur d'autrui, l'envie, la dureté et la cruauté. Le plaisir et le bonheur des autres est senti comme une discordance aiguë ou comme l'expression de la sottise et de la courte vue. On éprouve un penchant a être affecté désagréablement de tout et la fréquence des sentiments pénibles engendre facilement l'égoïsme, à cause de l'attention que l'individu est obligé de diriger sur son moi. La douleur rompêche de se donner, de s'oublier lui-même. Le tempérament gai conduit, sous sa forme passive, à la recherche de la
' JIuGo DE Smnt-Victoh fait dériver Vacedia des trois premiers péchés, ,ui a m^Lnt l'homme au dégoût de soi-même ; de ^ -^-[[^^^^^^^ tour les trois derniers, l'homme qui a perdu la jo.e mteneure se tournant ve"e dehors pour v trouver des consolations (Liebne« : Hugo von Sanr-coî Leipzig. 1833. p. 278-280). D.nte indi.,ue la -;'7;r— ..j^ Purrjatoire XVIL Cf. Ozvnam : Dante et la philos. cathoL au ^I^i'^J^!^'^'- Paris, 1843, p. 9i - Anorevs Si:nesôn : Hej^aëmeron. éd. Gertz, p. 15^.