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même si le porc et l'imbécile pensaient le contraire, leur jugement serait négligeable, parce qu'ils n'ont aucune connaissance du point de vue plus élevé duquel l'homme et Socrate regardent la vie, tandis que l'homme connaît les besoins du porc et que Socrate voit clair au fond de l'imbécile. Or il faut s'en rapporter au jugement de ceux qui connaissent les deux sortes de besoins et qui ont pu, h cause de cela, porter une appréciation sur elles^. Il faut pourtant que je dise un mot en faveur du pourceau et de l'imbécile. La difficulté est plus grande que Mill ne le croit. Sans doute, l'homme connaît les besoins du porc et il ne sera pas difficile à Socrate de se représenter ceux de l'imbécile. Mais l'homme n'a pas les besoins du premier ni Socrate ceux du second, en tant que besoins exclusifs, et pourtant c'est de cela qu'il s'agit précisément ici. L'homme ne saurait se transformer en porc, sans cesser d'être homme ^ et Socrate pourra malaisément s'identifier si bien à l'imbécile que les besoins du philosophe disparaissent complètement. Or, si le porc peut obtenir rentière satisfaction de tous ses besoins, son bonheur n'est-il pas alors plus grand que celui de l'homme, dont les désirs ne sont jamais complètement remplis? Et l'imbécile, qui n'a pas un si grand nombre d'idées et qui n'exige pas beaucoup de la vie, n'est-il pas plus heureux que Socrate, lequel passe toute sa longue vie a apprendre à se connaître lui-même, à éveiller les autres, pour finir par déclarer que la mort est en somme préférable à la vie ?
Il ne s'agit pas ici d'une somme déterminée de biens extérieurs, mais de biens qui soient réellement des biens pour tel être déterminé. Une seule et même somme d'argent peut être pour celui-ci un grand gain, pour tel autre une bagatelle insignifiante. C'est une des grandes lois de la psychologie que le degré d'un sentiment est déterminé par la modification produite dans l'état total de l'individu.
Enfin l'homme qui a obtenu Ventière satisfaction de ses désirs
* Stuart Mill : L'Utilitarisme, tr. fr., p. 18. — Des idées analogues se trouvent déjà chez Platon (IX' liv. de la Républ.).
• Si cela se pouvait, la jouissance en deviendrait peut-être d'autant plus grande; c'est du moins ce que les étudiants dans « Faust » ont l'air de croire, lorsqu'ils s'écrient :
Uns ist ganz kannibalisch wohl Als wie fùnfhundert Satien
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n'a aucune raison de comparer son état avec celui des autres hommes. Que le porc ne se soucie pas de l'homme, "' !;>"»" « de Socrate, cela vient naturellement de leur incapacité Ma., la même où se trouvent rt^alisées les conditions d'une pareille comparaison, on ne sera excité par rien à la faire, on n éprouvera aucun besoin de dépasser son propre élat. Il en sera comme dan. le Paradis de Dante, où existent divers degrés de béatitude, mais où la pensée des degrés supérieurs ne cause aucun trouble a ceux qui se trouvent aux degrés inférieurs, parce que leur « volonté est calmée par la vertu de la charité qui leur fait vouloir seulement ce qu'ils ont et ne leur fait pas souhaiter autre chose >,. Le po&te ajoute : « Je vis alors clairement comment chaque lieu est paradis dans le ciel, quoique la grâce du souverain bien n'y descende pas d'une égale manière » {Le Paradis,
\ussi n'y a-t-il plus dans le Paradis de Dante ni effort m évolution aucune. Mais en sera-t-il de même partout? Et comment prendre le principe du bien comme base d'une comparaison entre les états de différents êtres, si chacun de ces états présente de son côté le caractère de la satisfaction parfaite?
Ayant ainsi exposé le problème aussi nettement que possible, je vais essayer maintenant de le résoudre.
De même que dans la nature extérieure il n'existe pas de repos absolu, mais toujours du mouvement sous différentes formes, de même le bien, comme absolue satisfaction de chaque besoin de chaque être, n'est possible que d'une manière approximative, et toute approximation de ce bien sera soumise à des attaques. Cela tient à ce que chaque être subit des changements externes. La nature et la vie ne restent pas stationnaires, mais sont^conslamment actives, aussi bien dans l'individu qu'en dehors de lui, et ces changements exciteront de nouveaux besoins et imposeront de nouvelles tâches. ^
En ce qui concerne les changements extérieurs, il n est pas besoin d'une démonstration spéciale. Nous cherchons sans cesse en vain à nous retirer en une existence idyllique. Toi ou tard l'idylle est interrompue par des changements dans le monde extérieur, qui nous obligent à de nouveaux efforts et a de non-
veaux labeurs. ,
En outre, les changements extérieurs s'accompagnent de changements intérieurs. Les représentations de ce qui est nou-