‹ Morale [microform]Chapitre 76 sur 284 · VII. — 3. THI^ORIE DU BIEN · texte numérisé non relu

VII. — 3. THI^ORIE DU BIEN

veau ou étranger ne sauraient rester indéfiniment h l'écart et mettront en branle le sentiment et la volonté. Si nous appliquons nos lois psychologiques à ce qui se passe dans le Paradis de Dante, en même temps que la connaissance des degrés de vie plus élevés, naîtra dans les bienheureux le désir ardent d'y parvenir. Et même si aucune représentation nouvelle ne naît ni n'agit, le sentiment aura besoin de contraste et de variation pour se conserver frais et vif. Uniformité et répétition engendrent faiblesse et atonie. C'est pourquoi l'idylle, comme genre littéraire, a besoin, pour produire de l'effet, d'un arrière-plan où se trouve décrite une vie plus intense, plus variée et plus agitée. Dans 1' « Hermann et Dorothée » de Goethe par exemple, ce fond mouvementé est formé par la guerre et ses effets». Enfin] si la mbnotonie et la répétition n'amènent pas le recul et le relâchement, il naîtra naturellement un besoin de mouvement et d'activité. Il est certain en effet que nous ne nous remuons pas uniquement pour atteindre des fins déterminées, mais aussi simplement pour utiliser nos forces et pour donner à l'énergie accumulée une occasion de se dépenser. Ce besoin de mouvement croîtra d'autant plus que les forces s'accumuleront davantage et que le repos sera plus prolongé. L'activité ainsi produite amènera de nouvelles expériences et par là même de nouvelles luttes.

Quand même ces causes n'agiraient point dans l'individu arrivé à un certain état d'équilibre, elles agiront pourtant dans l'espèce, et cela au bout d'un petit nombre de générations. On s'apercevra qu'atteindre un but, si ce n'est déjà produire un recul ou une dissolution, c'est seulement commencer à s'en proposer un nouveau. Aussi le bien est-il une illusion, si l'on entend par là un état passif, produit une fois pour toutes. Le bien doit consister dans Vactivité, dans le travail, dans l'évolu-

I Lorsque Schiller eut dépeint, dans le poème grandiose intitulé « L Idéal et la vie», le passage de la lutte pénible contre la réalité à 1 harnionie idéale de l'Olympe, il conçut le projet d'écrire une idylle où serait décrite une existence bienheureuse supérieure à toute lutte II considérait cette tâche comme la plus élevée que pût se proposer la poésie II voyait cependant la nécessité de rappeler à tout le moins les luttes de la vie humaine. « Les figures principales seraient des dieux, mais par l'intermédiaire d Hercule je puis les rattacher encore à l'humanité, et mettre ainsi du mouvement dans le tableau » (Briefwechsel zwischen Schiller und Wilhelm von Humboldt. Stuttgart und Tubingen, 1830, p. 328). Le proiet ne lut pas exécuté. ''

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lion Le bien, considéré comme repos, ne peut être qu'un arrôt promsoire. marquant l'acquisition d'un degré nouveau d'où va partir un nouveau processus d'évolution. Nous n avons rien à chan-er pour cela h notre première définition du bien comme état durable du sentiment de plaisir. Ce qu'il faut écarter, c'est seulement l'idée d'un état passif. Car enfin l'activité est un état tout autant que le repo>-. Par une illusion naturelle, nous nous ficrurons volontiers nos fins éloignées comme des états de repos. L^qoionement nous empêche d'apercevoir la variété qu'elles renferment et les taches qu'elles imposent. Mais l'expérience réelle nous arrache sans cesse à cette illusion. Elle nous apprend que ce bonheur là seul, que l'on trouve à travailler au progrès de la vie pour soi-même et pour les autres hommes, est assis sur un terrain solide.

11 y a ici un parallélisme notable entre la théorie du bien et celle de la conscience (cf. IV, 3-4). Aucune d'elles ne peut arriver k un terme absolu, toutes deux au contraire nous amènent a ridée d'une évolution indéfinie. En même temps, il y a entre elles une action réciproque. Car plus on se fait une haute idée de ce qui constitue le bien, plus aussi la sympathie et la conscience s'exercent et se développent, étant obligées de s'appliquer à un nombre d'autant plus considérable d'objets. D'autre part plus la sympathie et la conscience sont devenues délicates et clairvoyantes, plus aussi sont grandes leurs exigences de la part de tout ce qui (soit chez les autres, soit en nous-mêmes) veut mériter le nom de bien. On est facile à satisfaire quand on a l'œil affaibli et le champ visuel restreint.

Si de grands esprits, lorsqu'ils parlent du bonheur pouvant être obtenu dans le monde, en font souvent peu de cas, c'est qu'ils songent plus aux états passifs, qui remplissent les intervalles entre les périodes de grande activité, qu'à l'activité même qui les a fait ce qu'ils sont. Il est psychologiquement compréhensible que pendant les périodes d'activité, alors qu'une vie intense s'agitait en eux, ils n'aient point songé à leur propre état, absorbés qu'ils étaient par leur travail. Il y a toujours un ' inconvénient à ce que l'attention dévie de la pensée du but sur le plaisir que sa réalisation peut procurer '. Cela a pour effet de séparer ce qui ne doit pas l'être, et de transformer l'état d'actif

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