VII. — 4. THÉORIE DU BIEN
en passif. Au moment même où l'on se demande si l'on est heureux, il est facile de s'isoler de la tache dans et pour laquelle on vit. Aussi cette question ne se pose-t-elle nullement tant qu'on est tout rempli de cette tache ; lorsqu'elle paraît, c'est un signe que l'hésitation commence. On peut dire de toute réflexion morale, de toute connaissance du bien et du mal, qu'elle suppose la cessation de l'état paradisiaque (mais non pas, comme dans le récit biblique, qu'elle V amène), La réflexion peut naturellement être excitée du dehors. Mais cela suppose alors qu'elle est éveillée dans d'autres hommes, et elle n'agirait pas s'il n'y avait pas déjà un commencement de désaccord. Le bonheur est expansion, mais non pas réflexion, ou pour employer une expression de LuDwiG Feilberg, il se meut en ligne droite, non en ligne courbe. Aussi peut-on dire en un sens que nous connaissons bien le bonheur seulement lorsqu'il a disparu. L'effort vers le bonheur devient alors un elTort pour reproduire, à une étape supérieure, ce que nous avons connu à une étape précédente. Et plus l'activité même est associée au plaisir, c'est-à-dire moins le moyen et la fin — l'effort vers le bonheur et le bonheur lui-même — sont distincts, plus aussi le bien est solidement fondé. Un but atteint complètement et une fois pour toutes n'est plus à même d'exciter le besoin d'agir, et le sentiment lié à sa représentation ne saurait plus être par conséquent si fort ni si vif que celui causé par la représentation d'un but pouvant se réaliser toujours à un plus haut degré et avec une extension plus grande. Le mieux que nous puissions concevoir c'est un progrès dont chaque pas soit senti comme un bien, parce qu'il met nos forces en mouvement sans exiger d'elles plus qu'elles ne peuvent donner.
Noi\s arrivons ainsi à la seconde des questions soulevées, celle de l'importance morale de l'évolution de la culture.
4. — Le bien consiste dans l'activité, mais toute activité n'est pas profitable pour cela. Cette simple proposition nous indique déjà d'avance le rapport de la morale avec la culture. Des deux idées, celle de culture est la plus large, celle de morale la plus étroite. Tout effort moral est une activité de culture, mais toute activité de culture n'est pas morale.
Par culture, nous entendons l'élaboration de la matière fournie par la nature. On ne peut cependant tirer entre la nature et la culture aucune ligne de démarcation fixe. Ce qui, vu par
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un côté, est culture, est nature, vu par un autre. Car ce qu'une génération produit avec peine est pour la suivante une base donnée. La vie naturelle pure et simple ne se trouve même pas dans le monde animal. L'oiseau a son nid qu'il s'est lui-même bâti, et le renard son terrier qu'il a lui-même creusé. En outre, chaque génération a dans sa nature un legs de l'expérience et de l'activité des générations antérieures.
L'idée de « culture » est par elle-même une idée purement formelle. Le travail et l'industrie n'impliquent pas nécessairement qu'on les emploie pour l'utilité et le progrès. Le sentiment de la culture {Kiillurbewusslsein) peut être souvent une joie sans pitié provoquée par le spectacle des nombreux rouages en action, des nombreux fils entrecroisés qui se rejoignent pour former un tissu ingénieux. On ne pense alors ni aux résultats de tout cela ni aux victimes broyées dans les engrenages. Quelle valeur a proprement tout le travail incessamment poursuivi de génération en génération? Nos aptitudes et nos besoins augmentent, mais ne vaudrait-il pas mieux échapper à ces aptitudes nouvelles et à ces nouveaux besoins, si le bonheur pouvait s'acquérir à des conditions plus simples et plus faciles? Cette question nous reporte h la première difficulté que nous avons signalée dans l'idée du bien. Les deux difticultés que nous présente cette idée sont si étroitement liées que la solution de la seconde n'est que le prolongement de la solution de la première. Nous avons dû passer du bien comme état passif au bien comme activité ; mais maintenant une délimitation plus précise devient encore nécessaire.
Cette délimitation nous est fournie par la théorie générale de la connexion du plaisir avec un emploi de nos forces sain, naturel, et qui développe la vie. L'activité cesse d'être un bien si elle tend démesurément nos forces, si elle les disperse et les divise, ou si elle les applique exclusivement dans une direction, aux dépens d'autres directions importantes. Si la résistance est plus grande que cela n'est nécessaire pour le déploiement des forces, la douleur et la souffrance se produiront, et une pareille activité douloureuse ne se justifie que si elle sert à passer à un état où se trouve réalisé un rapport plus harmonieux entre les conditions externes et internes. Si les forces ne sont pas à la fin rassemblées dans un but commun, la vie est résolue en fragments et aucun sentiment vital complet n'est possible. Et enfin.