‹ Morale [microform]Chapitre 84 sur 284 · ET .MORALE SOCL\LE · texte numérisé non relu

ET .MORALE SOCL\LE

ot soc.aIc. - i. Evolution historique du rappor eX l'^d^vldû "t a

-CUV ,„o,uIos. indivi,iie,rrst 1 I l u't^^'^^Z 'l gravite la nioralc est de nature sociale. °"' ''"''"''

-I. - On a souvent voulu diviser la morale en théorie des biens, théorie des devoirs et théorie des vertus, parce qu'on croyait trouver dans ces trois notions les trois grands points de vue de la moralité. .Nous avons rencontré ces trois notions dans ce qui précède. - La notion de biens se forme dès qu'il e^t question d'action pratique ; car toute action consciente est déternniiee par dos lins et reçoit par elles son caractère. Un bien c est tout ce qui soulage un besoin et excite un plaisir. Une fin' non considérée comme un bien serait une contradiction dans les termes. La notion de « bien » dans sa généralité est commune a toutes les sciences pratiques ; elle n'apparaît pas moins dans I économie politique et le droit que dans la morale (Ht i U) - La notion de devoir naît dès qu'on assigne à l'homme pour tache de se procurer des biens, dès qu'il faut que la vue plus étroite .soit subordonnée à la vue plus large, dès que I homme d'une manière générale doit conserver l'accord avec soi-même, en soutenant les intérêts suprêmes de la vie dans les moments particuliers et les circonstances spéciales. Du point de vue de la conservation de soi-même, c'est un devoir de subor- Uouner la satisfaction momentanée à la conservation de la vie dans son ensemble, comme c'en est un du point de vue de espèce de subordonner les intérêts purement individuels aux mterels genéraux.(lll, 3-6 ; 9-10). Ce qui est devoir par rap-

««r. aux acte* particuliers est vertu par rapport aux qualités de port ^; Y^«* P«" . . j,„, les actes. La morale fait entre le rr" 1 \^rt u riistincfon analogue a celle faite par- la iJcholo'^e entre l'émotion et la passion. Le devoir suppose une Si: ion du sentiment moral sur «n point isolé tan .s que îa vertu dépend d'une disposition permanente et d un état î I il La vertu (-race à l'habitude) se forme par une sér c Sel d 'de::retinduit à son tour . de nouveau, actes de

'7lTa encore une notion morale fon<;.--lale faisant -'^^

nrotestal on et que j exige par suiic quL .. ,, iA„ii;mii<s

ma conduite Si les autres se refusent à reconnaître la leg.tmi le "^rale d ma conduite,, cette légitimité ne cesse point pour cola J en appelle de leur conscience imparfaite à une conscience plu LrfaTqui se développera, je l'espère. Il en va a ors comme CJ-unT décision juridique me dénie ^^J^^^^, cehici ne tombe pas, parce qu'un jugement '.^i''^^^ ZTZ

ment légitime c e.t le m y conscience, mais

est seulement toléit^ 0"^"^ 'a j P ,.ég,„airice, le

;1S La Ition du p'ermis, comme l'a très bien montre

. on dUUngue pa-fois entre ^^^'^1:1::;::^'^:! t^i]^^■ était ce qui est strictement exigible, et la ^Çrlu ce qu clSt. Mais celte distinction ne se soutient pas (IV. 8).

ScHLEiERMACHER*, a sa pkce dans la science du droit et non dans la morale, à moins de les confondre ensemble (confusion d'ailleurs répétée à chaque instant). Il se peut que les autres hommes puissent seulement trouver mon action permise, sans aller au delà, même si elle a jailli du plus profond de ma vie personnelle — c'est-à-dire de la même source d'où jaillit aussi en fin de compte tout devoir et toute vertu. Mais une conception de la moralité, y voyant quelque chose de plus et d'autre que les exigences de la « police morale », ne saurait attribuer à cette notion aucune importance. Au contraire, la notion du moralement légitime en a une très grande; elle représente quelque chose de supérieur au devoir et à la vertu et qui vaut même quand ceux-ci ne s'appliquent point.

Il ne convient pas de faire servir ces quatre notions fondamentales à la division de la morale. Elles fournissent les principaux points de vue formels sous lesquels toute action, toute relation morale peuvent être considérées, et le même contenu reparaîtrait par conséquent sous tous les titres, seulement envisagé sous des aspects différents.

En revanche, la division naturelle sera celle qui partage la morale en individuelle et sociale. Le monde moral s'étend depuis l'instant jusqu'à l'humanité. Ce qui remplitles instants est apprécié du point de vue de la vie totale individuelle, ce qui remplit la vie de l'individu est en même temps apprécié du point de vue de la société, enfin toute société plus ou moins grande est appréciée du point de vue de l'humanité. L'opposition la plus décisive est ici celle de l'individu et de la société. Les diverses sortes de société présentent des traits communs et leurs derniers éléments sont toujours, en définitive, des individus. La question porte donc sur le rapport de la morale individuelle et de la morale sociale. L'une d'elles embrasse-t-elle l'autre, ou sont-elles toutes deux sur le même plan, ayant chacune les mêmes droits?

2. — Si nous considérons d'abord le rapport entre l'individu et la société historiquement, nous trouvons que l'individu, aux premiers degrés de l'évolution, n'est pas le sujet de devoirs ni de droits particuliers. Il est considéré seulement comme un élé-

^^ Uebei'den Begviff des Edaubten (Worke zur Philosophie, II, p. 443-

ment social. L'imporlancc attachée à diverses .îpoques chez d.f- S ents P «Pies aux vertus individuelles, telles que la nm.tnse do o t mpérance, etc., s'explique parce qu'à ce n.onu-n a

r ; avait 'besoin do ces qualités. L'admirat.on aecordcv aux vertus individuelles est donc proprement duo a leui valtu. Ile. Pour co qui es, de la Gr^ce les écoles P^' 0-ph.q.jes représentent l'évolution d'une n.oralo .nd.vuluolle ^U" P«i '" individualiste. On attribue une imporlaneo cro.ssan e a 1 haimol réalisée dans la nature propre de l'individu, a son e al i erp it et à son caractère, et la société flnit par être regardée comme un moyen tout extérieur du développenjeu, personne de l'individu. On trouve la même atlenl.on accordée a la poon nal té particulière dans l'idée chrétienne de l'.hne md.v.duelle ; Ifeut sauver h tout prix. Les modernes tenlat.ves d cnmndp ion donnent à l'individu une situation de plus en plus Uljre en Le des formes sociales, et regardent ce qui se passent en lu. 0, par lui comme le vrai point décisif. On verra cependant que non seuUMuent en fait, mais en droit, la morale uul.vduelle nrr''siiDDO<e toujours la morale sociale.

"^3 0n pourrait croire la morale individuelle identique a la morale proprement dite, puisque dans le domaine moral nous a ons toujours affaire à des individus particuliers et détermine». Los Tu-ments moraux portent sur la volonté et l'action, or ce tont toujours des individus particuliers déterminés qu.veuU.nt et agissent. Une société n'agit qu'en tant qu'agissent les ind v.dus particuliers. De plus, chacun de ces .nd.v.dus ag.ssanU sembl' en fin de compte, n'avoir affaire qu'a lu-ncne II faut qu'il agisse d'après sa propre conscience, .1 ne saura.l se lian*îorler directement dans le for intérieur dos autres '«mmes ; , a donc seulement à prend.-e garde que son ame ne subi^.c aucu.. dommage, et si chacun s'.n acquitte convenablement, la société

marchera bien. ^ ^«„ .

Cette conception a exercé une grande influence Gomme non. l'avons déjà dit, elle apparaît tout d'abord dans la philosophie grLque. Ce sont surtout les Cyniques et les Stoïciens qui con- "idèirnt le souci de son propre moi, la forme supérieure de la conservation personnelle, comme la grande affaire en morale Sous ce rapport, ils sont les précurseurs du Christianisme. 1) notre temps, l'un des grands partisans de la morale purement individuelle a été S. Kierkegaard. Son influence se retrouve dans

l'ouvrage de Heegaard sur « l'intolérance » où cet auteur va jusqu'à caractériser le besoin de fréquenter les autres hommes comme un besoin «de voir, d'entendre, de jouir, ou bien d'être admiré, estimé, honoré ». La même tendance s'accuse dans la « Maison de poupée » d'HENRiK Ibsen, où, en vertu de ce principe que les devoirs envers nous-mêmes priment nos devoirs envers autrui, Xora s'affranchit de ses liens les plus étroits, — pour devenir véritablement humaine !

Malgré tout ce qu'elle a d'exclusif, cette conception dérive d'un ensemble d'idées morales qui n'est pas sans valeur. Les personnes particulières forment la matière vivante où la moralité trouve sa réalisation. Mais il ne s'ensuit pas que la totalité de l'existence, la société et tous les autres individus, doivent servir de moyen à l'évolution personnelle d'un seul. Gela entraînerait un isolement, une absorption exclusive dans son moi propre, qui dégénérerait vite en égoi'sme. Il existe un égoïsme ascétique aussi bien qu'un égoïsme jouisseur ou ambitieux. L'individu perd la faculté de se dévouer. Les regards se portent sur le bien propre et non sur le bien total dont le bien propre n'est qu'une partie.

On songe alors avec une sollicitude inquiète à tout ce que le moi supporte ou à tout ce dont il a besoin. On s'imagine ne pouvoir se soutenir qu'en dirigeant sans cesse l'attention sur soi. Mais le moi n'est nullement chose aussi délicate. S'il ie devient, c'est justement à cause de la trop grande sollicitude dont on l'entoure. On ne réalise un moi sain et vigoureux que si l'on travaille hardiment et vigoureusement à des tâches générales, si l'on s'identifie à quelque chose de plus grand que le moi luimême. C'est seulement en s'oubliant que le moi grandit et se développe. En vivant pour d'autres hommes et d'autres choses que soimême, l'individu reçoit aussi des impulsions nouvelles et vigoureuses pour sa vie individuelle propre. Il s'élève au-dessus de son cercle étroit du début et se remplit d'un contenu plus riche. Tout ce dans quoi et pour quoi un homme vit par la sympathie, est un enrichissement et un élargissement de sa personnalité. 11 est à chaque instant à la fois lin et moyen. Le principe de H. G. OErsted : « Oublie ton moi, mais ne le perds pas » exprime fort bien ce qu'il convient de faire ici. Ainsi la morale individuelle ne doit pas, dans son intérêt même, être transformée en morale unique.

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136 VIll. - 3. MORALE INDIVIDUKLLE ET MORALE SOCIALE

La valeur exagérée attribuée à la morale individuelle tient à un mode abstrait de penser qui dégage l'individu des conditions précises données dans l'histoire et qui s'imagine trouver seulement dans l'entité ainsi isolée l'homme véritable. Mais il est fau^ que je sois d'abord un homme tout à fait général, puis un homme dans telles conditions spéciales. Je ne suis pas rf'«6ord homme, ensMî<e Danois, bourgeois, père de famille, etc..

L'individualisme apparaît tout naturellement aux époques ou les conditions de vie historiquement données perdent leur autorité absolue et ne semblent plus les seules possibles m les seules lé-itimes II offre alors ce grand avantage d'entretenir une conscience de la liberté qui peut devenir une source féconde d évolution nouvelle. Mais les grandes difficultés qu'il présente ne viennent pas, comme j'ai essayé de le montrer, seulement du point de vue de la morale individuelle même ; car il est en outre impossible, dans ce système, do fonder une réelle conception morale de la vie sociale humaine. Les intérêts et les taches de cette vie deviennent tout au plus des occasions d'exercice pour les individus particuliers, occasions qui pourraient tout aussi bien être remplacées par d'autres.

Une tout autre sorte d'individualisme s'est récemment manifestée surtout sous la forme littéraire et artistique. La crainte du nivellement et de l'uniformité, celle de la tyrannie intellectuelle de la foule, ont beaucoup contribué à son éclosion, et elle se donne comme le culte de tout ce qui est rare, unique, solitaire original, hardi. Dans le domaine pratique, cela conduit au culte du « surhomme », que l'on se représente de préférence comme une force supérieure, élevée au-dessus non seulement des préjugés et des coutumes, mais encore des oppositions au sein desquelles s'agite la vie de la masse. Ce qui parait notamment exciter l'admiration de ce surhomme, c'est le mépris qu il est capable de ressentir, de son point de vue, à l'égard de la multitude. C'est ce caractère que l'on met au premier plan. Puis il s'y joint souvent le désir et l'admiration que les faibles et les malades éprouvent tout naturellement pour la vigueur et la belle santé. Ces diverses tendances apparaissent chez Frédéric Nietzsche. Beaucoup de partisans de ces vues paraissent d ailleurs animés de sentiments assez désintéressés, étant semblet-il fort loin de posséder le point de vue élevé qui justifierait ce superbe mépris.

VIII. - 3. MORALE INDIVIDUELLE ET MORALE SOCIALE 137 L'individualisme se manifeste sous une forme plus philosophique dans ranarchisme idéaliste tel que l'enseignent le prince KiuPOTKiKE et Bruno Wille. L'ouvrage de Bruno Wille notamment, « Die Philosophie der Befreiung durch das reine Miltel » llerlin, 1894), est une exposition très intéressante et très instructive de ce point de vue. On demande ici que l'individualité se développe du dedans et que tous les idéals soient des produits •spontanés. On proteste contre toute contrainte intellectuelle et matérielle, et, dans cette contrainte, Wille comprend aussi influence morale exercée par les autres. Considérant donc la conscience uniquement comme un produit extérieur et social .1 déclare que l'homme de raison libre est nécessairement sans conscience.

L'idée sur laquelle s'appuie Bruno Wille a également joué un rôle important dans l'histoire de la philosophie danoise ' Il taut que la personnalité produise ou reproduise d'elle-même ce qui doit être pour elle la vérité. Les jugements moraux doivent ja.lhr de 1 expérience et de la conviction de l'individu, sous peine de n être qu'un écho des jugements portés par l'entourage. Chacun doit être son propre juge interne, sa propre autorité. Toute influence du dehors doit avoir pour but de développer

aptitude a 1 autonomie morale. Mais ce que l'anarchisme idéaliste ne voit pas, c'est l'importance pédagogique que peuvent avoir l'in^italion, l'obéissance et d'une manière générale la reÏ

'on d autorité. Pour devenir libre et autonome, l'individu a besoin du secours des autres. Sans doute, il y a souvent de meilleurs moyens de fournir ce secours que celui du jugement moral. Donner directement des leçons de morale à quelqu'un c est souvent empêcher l'éveil de son activité personnelle, puis! que I appréciation lui est apportée toute faite et toute formulée au heu d être spontanément produite par lui. Pourtant l'ensei^ «nement direct est réellement un « pur moyen „ (cf. VII, 4) quand i, s'efforce d'éveiller la connaissance de soi-même el le be oin de se développer. Cet éveil peut souvent amener des

airlT' "'"' ^ *" '^'' '^""''^"^••^ P'^'- "^^'I"''»^^ *' e«t néces- >'aire de passer pour arriver à un degré supérieur

par 1 isolement. Aon seulement en effet l'individu reçoit son

^^^ Voyez mon opuscule : Sôren Kierkegaard als P/Mosoph, p. 23-27; 104-

^ 1 r«n ,lan<; K <oci6lé mais encore il ne reçoit son contenu

T: .^ h': q Vn"lt:;donnant à la vie de l'espèce. C'est là

eutme. t q.'l acquiert les fins supérieures avec lesquelles

1 DouTrr^Ldir. Dans le culte du mépris auquel 1 .nd.v.dua-

Lr e^hélique s'adonne, une sorte de Némésis interne a,

iTater au ^rand jour l'impossibilité de l'isolement. Si c est le

nlincn'e la distance das Pathos der DManz comme

N'e"he l'appelait, qui forme la matière essentielle de ce po.n

d vue ' en résulte précisément la dépendance a l'égard de

t foui; 1 faut qu'il y ait quelqu'un susceptible d'être mepr.sé,

îo 7 n puisse se telir à distance. Ce point de vue su ,l.me ne

ert essentiellement qu'à regarder de haut ceux qui ne 1 o t pas atîint. On oublie que la vraie force et la vra.e «"F-" '^^ îllk tuelle se manifestent par la faculté de supporter non leulnmn a vie propre, mais encore cel^ d'un grand nombre

,'autrhommes'll n'y a pas, dit Sn.o^., de meilleur moyen ::; un homme de montrer la puissance ^^ -" a., e o o

ntelli-ence que de faire l'éducation des autre> de man.cu a

ce qu'ris linilent à leur tour par vivre d'après la loi propre de

'1 -En opposition à cette doctrine se présente celle qui «i^e Vabandon complet du moi propre et qui regarde loMi r.oé comme runi.ue vertu. Dans la «^o..^^^^^^ moderne, ce point de vue a été soutenu P^r /-Z^- * ^ fj; \ Comte La vraie vie d'après Fichte consiste a .e sacii lu tn^leièce' « Il n'y a qu'une seule vertu, celle de s oublier o" ml^r:; tam que V-nne, et un seul vice, celui de penser h .oi Celui qui pense à soi en tant que personne, ne fut ce ÏuTd'une manièi/générale, et qui désire une v-ç. -e^^f et une iouissance quelconques, si ce n'est dans 1 e^pece cl poui •espèce celui-là n'est au fond, malgré toutes les autres bonnes S:^:'par lesquelles il cherchera à dissimuler ^^^^ qu'un homme commun, petit, mauvais et ^^ P'- ^^ '^ \ îeux'. » Comte désigne par le mot, cr e par ui, ^J^l^'^ le complet sacrifice pour les autres, le contraire absolu d. l'éSe. Sans doute Comte dit bien que l'altm.sme ne supprC pas la conservation de soi ; mais cette dernière ne »e

. Die Orundzaoe des gecjenwartioen Zeilalters. Rerlin, 1806. p. 70, sqq. ' De aller (autrui), comme égoismc vient do ego (moi).

VIII. - 4. MORALE INDIVIDUELLE ET MORALE SOCIALE 139 justifie suivant lui que parce qu'elle permet de travailler h des fins altruistes : « le devoir et le bonheur consistent également à vivre pour aut}-ui' ».

Cette conception a été, elle aussi, provoquée par certaines c.rconstances historiques; en ce qui concerne Fichte et Comte - par l'opposition contre l'individualisme et l'eudémonisme du xvii,» siècle. Mais, tout comme l'individualisme, elle pnri, a sa manière, d'une opposition entre la considération de soi-même et celle d'autrui plus tranchée que les conditions réelles ne le demandent. Il résulte du principe du bien, tel que nous lavons exposé, que l'individu est seulement une unité dans une multitude ; mais il en résulte aussi que l'individu est rée lement une unité. Tout le monde compte, et le donateur ne doit pas plus s'effacer en faveur du donataire que ce dernier ne doit être transformé en simple moyen de développer certaines qualités du donateur. Il n'y a que la satisfaction personnelle isolée et tout entière limitée au moi propre qui contredise le principe du bien. Si la tendance à se conserver, à s'affirmer et à se développer soi-même était mauvaise, alors notre nature la p us intime le serait aussi, et toute morale serait contradictoire H impossible.

Nous n'acquérons la force et les moyens d'agir pour ce qui est differenl de nous et supérieur à nous que parce que nous conservons et développons notre être propre. Si la morale condamne 1 instinct de conservation, alors elle condamne ses propres moyens. En se plaçant justement sur le terrain de l'altruisme c est pour l'individu un devoir spécial de fortifier et de développer ses forces et ses facultés. L'affirmation et le développement de soi-môme travaillent dans le même sens que l'altruisme certes, comme le remarque Spexcer, le bonheur qui peut rayonner d un individu sain et dispos sur les autres hommes vaut souvent mieux que celui qu'on peut leur préparer avec conscience et au prix de .sacrifices considérables. « Dans nos raisonnements sur la morale, nous tenons pou de compte de cela;

est évident cependant que, puisque le bonheur et le malheur >^ont contagieux, le soin de soi-même, en tant qu'il contribue à

2^BE?^^^ i^ - ^e-r sir

la santé et à la bonne humeur, est un bienfait pour les autres • .. Et cette vérité ne trouve pas sa moindre application dans le développement idéal supérieur de la personnalité, qu on poursuit en Travaillant pour des intérêts qui peut-être ne pmfilent pas directement aux autres, par exemple lorsqu on se livre à des travaux artistiques et scientifiques.

Sous un autre rapport encore, la morale tomberait en contradiction avec elle-même, si elle prenait pour base 1 altru.sme absolu. Tout sacrifice pour d'autres hommes se propose évidemment de leur permettre de se conserver, de s'affirmer et de se développer personnellement eux-mêmes : or, comment tou cela serait-il légitime chez ceux pour lesquels on se sacr.lie, s il ne l'est pas chez ceux qui se sacrifient f L'absolu sacrifice pour autrui peut même avoir une infiuence funeste. Celui qui reçoit sans cesse les sacrifices des autres devient vite un égoïste a moin^ qu'il ne tâtonne à l'aveugletle, sans se rendre compte des choses. Il devient un être passif qui accepte le donné, sans comprendre les sacrifices faits pour lui. Sa puissance de travail s'affaiblit : il devient un parasite, et non un être indépendant, agissant par soi-même. Le sacrifice convenable sera celui qui n'enlèvera sa spontanéité ni au donateur ni au donataire, mais fera de tous les deux des membres libres du royaume des personnes.

Des vues comme celles de Fichte et de Comte ne sont pas loin

de regarder la société ou l'espèce comme une totalité mystique,

ayant' une existence à part des individus particuliers. Une

tendance analogue se manifeste chez Hegel '- et de notre temps

chez Wlndt et P.vfL Carus. D'après Wundt ', le « bien public »

ne consiste pas dans la somme des biens du plus grand nonibre

possible d'individus. Car chaque individu est un être éphémère:

« Que cet être particulier soit aussi heureux et aussi partait

qu'on voudra, ce n'est qu'une goutte dans l'Océan de la vie. Que

peuvent importer au monde son bonheur et sa douleur? »

D'autre parlC.RCs- qualifie la vie sociale de «surindividuelle ..;

■ Les Basesde laMorale évolulionniste. p. 167.

' Voir ma Geschichte de,- neaemi l'hilosophie, II, p. 20i-20o.

3 Wundt, Etkik. Eine Unlcrsuchung der Thalsachen und GeseUe des sittlichen Lebcns. Slullgarl, 1886. p. «9-431.

. P. C«us. The FMùcal P.oblem. Chicago. 1890, p. W. Cf. P- 3^' »• 40 - Yoye^ la discussion entre Carus et moi dans The ilomst, judlel 1891.

VIII. - 4. MORALE INDIVIDUELLE ET MORALE SOCIALE 141 pour lui le but de la morale ce n'est « ni le bien du moi propre ni celui des autres hommes, mais le bien des intérêts surindividuels ».

Pour que l'idée de société comporte une application scientifique, Il faut que cette application ait lieu de telle façon qu'on puisse à chaque moment déterminer quel groupe d'individus elle représente. La grande importance de cette idée vient de ce qu'elle exprime les intérêts communs et permanents des individus coexistants ou successifs, par opposition aux intérêts d'un petit groupe ou d'une génération particulière. La morale (au point de vue que nous adoptons ici), nous pousse à examiner I action humaine non seulement par rapport au bien de l'indi vidu, d'un cercle ou d'une époque limitée, mais aussi par rapport au bien de la société ou de l'espèce entière, autant que nous en pouvons dégager les conditions. Mais dès qu'il paraît impossible de transformer l'idée d'une société en l'idée d'un groupe d individus, vivant dans certaines conditions déterminées cette Idée ne nous fournit aucun ren,seignement moral- aucune norme morale ne peut s'en déduire : le mysticisme se substitue a la pen.sée

Ce mysticisme peut d'ailleurs avoir son utilité. Il peut arriver qu'on soit dans l'impossibilité de se former une idée distincte de la multitude des intérêts humains sur lesquels un acte ou une organisation de la vie peuvent, dans certaines circon.slances, avoir un contrecoup décisif. Des expressions comme celles de « société » et d' « espèce » désignent fort bien ce qu'il y a d'inachevé, d'insaisi.«.sable au premier coup d'œil dans beaucoup de ces sortes d'effets. En même temps, elles désWnent les dispositions ou virtualités, l'énergie potentielle que le tra vail humain est capable de produire et d'accumuler, et qui peut être pourront se transformer seulement plus tard en valeurs actuelles, su.sceptibles d'être senties par des personnes réelles Mais en déclarant cette transformation impossible ou inutile on reste figé dans le mysticisme. Le bien qui n'est pas, à un stade quelconque, le bien d'individus déterminés, est une contradic-

II m'est impossible de trouver que les analvses de Carus rendon) =„„ • imoms obscure, tant quil conteste (avec WÛndtl aue t™t .! i .! r "?"" veut opérer en morale avec lidée de socil'u k^t^rs nense/'^ °°

fil

lion dans les termes, et un acte ou une organisation de la vie auTn' mène pas. à un moment quelconque du temps, au b.en J'n! V dus détermine^, n'a aucune valeur morale. Une poss.biit "q i ne peut jamais devenir réalité est une .mposs.b.hlé.

L'iiividu particulier n'est qu'une goutte dans 1 Océan et

rOc;:n l'exist' pas en vue de la goutte -iqu. Ma. qu est^e

au'un Océan qui ne se composerait pas do gouttes . bt 1 Océan

? „""nt er ne sera-t-.l pas limpide si chaque goutte parfcuhcre

v" - C'e.t même alors seulement qu'il l'est parfa.lemen t

«1 y a des hommes que les arbres empêchent de vo.r la fo et il y en a aussi que la forêt empêche de vo.r es arbre», rettc disposition se manifeste on morale en ce que l'on fa.t de • fort humain un moyen pour des tins surhumaines. Toute Llmle qui ne veut pas abandonner la possib.l.té d'une ver firaUon progressive doit maintenir fermement que la socie e e^t olu^ représentée par des individus déterminés. Elle n a pas b"Tn po« cela d'oublier que l'action morale, comme lou Xlliement de force, est en connexion avec la marche totale de

''"s'^^On pourrait essayer de prendre une voie intermédiaire ot de juxtaposer la morale individuelle et la morale soctale cL »i der'x domaines indépendants. Ainsi Bent„..m et ^tcaut r admettent qu'il y a un domaine où Hna-du c. seu .naitre un autre où les considérations sociales dominent. M.ll va même jusqu'à croire que les fautes ne touchant que nous Tn ayant'aucune influence sur le bien des autres ne sont pas «proprement morales ,.. Une conduite insensée, le mauvai. irrempire des appétits inférieurs et sensuels, le manque de dl^né personnelle et de respect de soi-même, tout cela peu exister sufvant Mill, sans que les intérêts d'autru. en soient oTch le moins du monde. Personne d'après lui n'est jama>. •esponsable envers ses semblables de son propre développement « attendu que ce n'est pas la considération du bien de la société qui nous en rend responsables'». , „ • ■ ,

Ce que Mill combat, c'est l'immixtion de l'Etat et de l'opinion publique (de la «police morale») dans les atlairesles plus intime»

. Ue la liberté - Quant à Bentha«. co (lu'Udil -le la « '"o™"", lîf^';^ » la iiioialc individuelle. Cr. supra 111. 16.

Vm. - 5. MORALE INDIVIDUELLE ET MORALE SOCIALE 143

de l'individu. Il craint la tyrannie intellectuelle et la contrainte malsaine qui pourraient résulter de ce principe : il n'y a dans a conduite d;un homme rien qui ne regarde que lui seul. Mais Il confond ici deux choses. Dire que l'individu doit toujours même dans son fond le plus intime et avec toutes ses qualités' être con.sidéré et se considérer lui-même comme un mc^ibre dé

I espèce, dire par conséquent que sa volonté et son action sont ,soumises a une appréciation morale dont la règle est fournie par le principe du bien général, c'est tout autre chose que de décider a rywï, dans tel cas particulier, il appartiendra de formuler lejugement moral. Au point de vue moral, chacun dépend avan tou du tribunal interne de sa propre con.science, et la morale est la science des jugements que ce tribunal interne doit rendre pour être conséquent. Un des points les plus importants qui rouirent dans la compétence de ce tribunal c'est le de-ré auquel un homme développe ses aptitudes et ses forces \°S <JbiisTED a dit avec raison qu'une violation du droit de propriété est moins grave que la porto, par égoïsme. frivolité ou obtuse inaction de la force qui nous permettrait d'agirau service du progrès . Il ne s en suit pas cependant qu'il convienne d'accorder aux autres le droit do s'immiscer dans la conduite privée do l'individu. On peut accorder la première proposition tout en conteslant a seconde. Mill au contraire conteste la valeur morale du développement personnel, parce qu'il craint de donner par là aux autres le droit de pénétrer dans la vie privée do l'individu

la.s 11 pourrait atteindre son but, c'est-à-dire protéger la liberté individuelle contre la pression sociale et la police morale sans exclure le développement personnel du domaine moral' Uion n est plus dangereux que la grande erreur qui fait confondre la morale avec l'opinion publique et porto à croire qu'une chose cesse d être soumise au jugement moral dès qu'aucune puissance extérieure n'a le droit de la censurer.

II n'y a absolument rien, dans le libre développement de I individu, qui ne soit susceptible de prendre une valeur morale. 11 se peut que sa vie intime contienne le premier -orme de grands événements sociaux. Toute évolution individuelle peut mettre au jour de nouvelles formes, de nouveaux modèles ;

* Om Granserne mellem Teori oo Praxh i <^nrf^i/i,.^^ /n i- •• «i.o.e et de .a pi-ati.ue dans la l^lt^l^nt^ rcï^K! U^

les sentiers solitaires suivis par l'individu peuvent devenir plus tard de grandes routes. L'énergie, la constance et la sagesse qu'on apporte a rechercher et k rendre praticables ces chemins peuvent devenir fécondes en résultats. Il est impossible de séparer le développement personnel et la vie privée de l'individu de la vie de la société et de l'espèce entière. Même dans les ieux dans l'art, dans les croyances et dans la libre vie affective de chacun, la moralité se trouve à l'état latent. De même que dan^ la nature extérieure le repos absolu existe seulement en apparence et que l'énergie ne cesse pas d'être toujours présente, bien que souvent sous la forme dite latente, ainsi il n'y a dans la vie humaine aucun pointqui ne puisse virtuellement être soumis à un jugement moral. C'est surtout l'amour et la religion que l'on a voulu ériger en affaires strictement privées, et cela évidemment par tactique, afin de ne pas être gêné dans l'esthétique par la morale, et de pouvoir se mouvoir à l'aise dans la politique sociale, sans se heurter aux dogmes confessionnels. Mais en réalité,' la relation des sexes aussi bien que le fait religieux ont une très grande importance morale. C'est précisément en ces domaines que des qualités comme le courage, la fidélité, la loyauté et l'amour du vrai possèdent leur plus haute valeur, et que les sentiments bas, l'inconstance et l'inquiétude peuvent être très funestes. D'ailleurs la seule constatation de l'existence de ces qualités est évidemment un jugement moral.

Un compromis analogue h celui de Mill a été tenté par Starcke.

Tandis que Mill est arrivé à sa théorie par ses efforts pour limiter l'influence de l'opinion publique, il semble que chez Starcke ce soit le contrecoup de ses études sur les formes primitives de la société qui ait déterminé la sienne. Le clan est encore dans son exposition de la « Vie de k conscience morale » le cadre qui renferme la vie de l'individu, l'estime et le respect des autres étant les conditions principales de la marche sûre de la vie. « Les exicrences de la morale sont venues à l'homme du dehors... Les exigences morales sont tantôt de telle nature que la puissance de la société cherche à les faire respecter par la force, en châtiant celui qui les méconnaît; tantôt elles se réfèrent à la sanction que peuvent leur donner l'opinion publique, le jugement favorable et la bienveillance des autres hommes. C'est dans le droit des autres de demander à l'individu compte de ses actes que réside

Vm. « ,. MORALE INDIVIDUELLE ET MORALE SOCIALE 145 le centre de gravité de la moraloi n r ,, moralité conduit loc^iau.monT *^' conception de la

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m YlII. - 6. MORALE INDIVIDUELLE ET MORALE SOCIALE

homme, d.l-il (p. 30), est déleminée par l'idée de <^^^^'^^ sa connaissance, devrait (sic) en faire un obje. ';->""?«> '^ autres ou devrait (sic) le rendre indigne de celle esl.n.e ,.. La ÏÏme chose se retrouve dans cette propo.ilion que la con^c.encc Z^Z dans le « plaisir ou la douleur qu'on ressent d être en accord ou en conflit avec les conditions de la v.e socale » (p. 99 . Mais s'il en est ainsi, il est clair que la récompense et la puni- 'tion l'estime et le mépris - seules sanctions admises dans 'Losé de Starcke - ne peuvent pas tout décider exclus.ve- „H.nt. Pourquoi prendre ce détour de l'estime et du mepns de Tutres quand i y a des motifs qui poussent directement rhommc h apprécier ses actes et ceuK d'autrui d'après leur rapport aux conditions de la vie sociale? Et pourquoi ne pas reconnailre qu- des exigences ne deviennent morales que s. elles "on. imposées « du dedans », et que la morale est autre chose et mieux que la théorie de l'opinion publique? Les sanctions, comparées à l'appréciation interne et directe, ne peuvent avoir qu'une valeur pédagogique. En outre, si l'individu considère nniqueuiont la société comme un moyen pour sa sécurité propj e, il pourrait Un être indilVérent que les autres se sentissent en sécurité, et que « les conditions de la vie sociale ,> fussenl remplies sur une échelle plus vaste que sa propre sécurité ne le demande. Nous voyons reparaître ici la dillérence des divers mobiles d'appréciation (voir chap. n,), différence dont \ç> théories de conciliation chei-cheionl vainement à sallranchir. 6 - Le rapport exact entre la morale individuelle et la sociale nous est, à vrai dire, déjà donné par le principe du bien. La ba<e de l'appréciation est la sympathie universelle et désintéressée son critère est le bi.m général. Il suit de là que la mora e individuelle doit être subordonnée h la sociale, sans pour cela disparaître devant elle. On ne réussira à justilier complètement les vertus, les devoirs et les droits individuels que si 1 on considère l'individu dans le milieu social, comme membre de l'espèce qui lutte et fait ellort, dont il a reçu l'héritage dans sa nature et dans les conditions extérieures de sa vie, et dont il doit, selon ses forces, avancer l'évolution. C'est en participant a la vie et aux œuvres de l'espèce qu'il développera son être propre

La détermination plus précise du rapport de la morale individu.'Ue à la morale sociale s'obtiendra à l'aide de quelques propositions se déduisant du principe général du bien.

La forme la plus simple que revête ce principe est celle-ci : la production de la douleur doit toujours être justifiée, tandis que celle du plaisir et de la joie est légitime par elle-même. L'application de ce principe n'est évidente et facile que dans les cas tout à fait simples, mais, en y regardant de près, on trouvera que même dans les cas complexes il est le postulat suprême. Il n'en est que plus remarquable qu'on ait trouvé ce principe sujet à caution ; à vrai dire il se borne à exprimer ce que tout le monde — excepté peut-être les purs ascètes, s'il en existe -doit accorder. Les ascètes eux-mêmes considèrent ordinairement la douleur comme un moyen de pénitence et d'exercice et non comme une fin en soi. Si l'on tend un verre d'eau à un homme altéré, on n'a pas besoin de prouver qu'on a raison de le faire, mais si quelqu'un voulait lui arracher le verre des mains, nous lui demanderions compte de son action.

Or, dans ce principe simple, une analy.se p.<ycliologique plus profonde peut en découvrir un autre très important.

La douleur manifeste un arrêt ou une dissolution de la vie. Cela est très visible dans les douleurs corporelles, par exemple dans les blessures, le mal de dents, la gravelle, le cancer. La douleur correspond ici à l'étape intermédiaire entre la vie libre et intégrale et l'arrêl complet, la di.ssolution totale, amenés par la mort. Un auteur grec a dit que si l'homme était un être absolument un, il serait incapable de douleur, car aucune dissolution ne pourrait avoir lieu. Mais le conlraire est vrai aussi : c'est seulement parce que les éléments de la vie sont toujours dans l'être vivant en union intime, en cohésion étroite et ne forment pas un simple agrégat, que la douleur peut être sentie. Cela est vrai aussi bien de la douleur morale que de la douleur physique : elle aussi exprime un arrêt ou une dissolution. La tristesse provoquée par une perte se manifeste tantôt comme une inhibition, lorsque la pensée de l'irréparabilité de la perte refoule toutes les autres, tantôt comme une dissolution, lorsque le contraste de la valeur de l'objet et de sa perte menace de désagréger la conscience. Le doute est un état pénible, quand la conscience est tiraillée on des sens contraires par des virtualités et des tendances qui se combattent. La douleur du remords a pour condition l'opposition violente existant entre l'idéal adopté par nous et la réalité de nos volitions et de nos actes. D'autre part, tout ce qui favorise l'unité et l'harmonie de la

148 VIII, - 6. MORALE INDIVIDUELLE ET MORALE SOCIALE Vie consciente est lié à un plaisir. Notre vie psychique s'efforce spontanément de surmonter, par un déploiement de forces synthétiques plus hautes, les souffrances et les douleurs qu. ne peuvent être écartées. Il se produit un sentiment nouveau, où l'amertume entre comme élément d'un étal plus complexe ou plus mélangé. La plupart de nos sentiments supérieurs présentent ce caractère complexe. Mais la vie affective a tous ses degrés est toujours l'expression du progrès ou du recul de notre vie générale. La différence des sentiments dépend, sous ce rapport, de la place plus ou moins centrale qu'ils occupent dans la totalité de notre vie '.

A cause de celte connexité étroite qui existe entre le sentiment et l'être de l'individu en général, le principe du bien conduit immédiatement au principe de la penonnaMe libre, en vertu duquel aucune personne ne doit être considérée et traitée uniquement comme un moyen, mais toujours en même temps comme une fin. Les personnes sont en effet les centres vers lesquels se propagent les effets de nos actes et où se manifeste leur plus grande Importance. C'est dans ces points de l'univers que la valeur de la vie est sentie - et celle valeur n'existe (comme actuelle) que si elle est sentie. Tout trouble ou oui arrêt sur ces points diminuera donc nécessairement la valeur de la vie. Le principe du bien suppose que nous soyons en état de nous mettre à la place des centres étrangers, et de calculer l'influence qu'y exercent les actes qu'il s'agit de juger. Or sur ce postulai repose aussi la possibilité de la sympalhie.

Ce principe, qui résulte ainsi du principe du bi.-n, a été établi par KANTSurun tout autre fondement, qu'il est intéressant d'examiner. Kant regardant la loi morale comme purement formelle et a priori, ne peut réellement en déduire aucune lin déterminée pour l'action morale. Toute fin qu on poserait, nous ferait sortir de la pure forme de la loi. El pourtant Kant se rend bien compte que tout acte doit avoir une fin. Voici comment il croit pouvoir résoudre la difficulté. Puisque la personne humaine possède la faculté de se soumettre librement dans son for intérieur à une loi universelle, elle est ellemême une fin absolue et ne doit jamais être avilie en étant

' Sur les notions psychologiques appliquées ici, cf. ma Psychologie, VI, B. C et D.

employée comme simple moyen. La moralité, par .son caractère intérieur et sublime, témoigne de la noble origine de l'homme et on ne doit jamais la lui enlever, en s'en servant comme de simple moyen. Voici comment Kant s'exprime à ce sujet dans la Critique de la raison pratique (édition Kehrbach, p. 106) • « Dans l'ensemble de la création, tout ce qu'on veut et sur quoi l'on a quelque pouvoir peut toujours être employé simplement comme moyen; seul l'homme, et avec lui toute créature raisonnable, est fm en soi. 11 est en effet le sujet de la loi morale, laquelle est sainte, en vertu de l'autonomie de sa liberté. Précisément h cause de celle-ci, toute volonté, même celle qui, propre à chaque personne, est dirigée sur elle-même est astreinte à la condition de l'accord avec l'autonomie de l'être raisonnable, c'est-à-dire à ne le subordonner à aucun dessein non possible d'après une loi qui pourrait provenir de la volonté du sujet passif lui-même ; donc à ne jamais l'employer simplement comme moyen, mais en même temps aussi comme fin. »

C'est le mérite de Kant d'avoir approfondi l'idée de personnalité, en mettant en relief l'intériorité et en même temps l'universalité de la vie personnelle. La personne est un monde interne qui suit sa loi propre, et qui pourtant peut resteren connexion avec l'univers. Mais la question est de savoir si Kant a appliqué comme il convenait cette importante idée. C'est l'expé' rience seule qui nous apprend à connaître des personnes et qui — par l'action réciproque que comporte la vie sociale — nous apprendà nous raettreàleur place etàsentir quelle forme la vie prend en elles. Mais ni l'aptitude ni l'intérêt à le faire ne se déduisent de la loi formelle, et, d'une manière générale, nul contenu déterminé ne saurait s'en déduire. Peut-être ce principe de la personnalité n'a-t-il une telle importance que parce qu'il s'est déjà développé sur le terrain de la vie réelle et de l'histoire, avant que nous ayons pu lui assigner sa place systématique dans la morale. Qu'il soit une conséquence directe du principe du bien, cela ne souffre aucun doute.

En outre, Kant a péché par exclusivisme, en restreignant

a notion de personnalité au domaine strictement moral Dans

tous les domaines de l'esprit et dans toutes les circonstances

oc la vie, la personne peut se manifester et tirer d'elle-même

la loi de son action. Partout, et pas seulement sur le terrain

moril la spontanéité est la marque distinctivc de la personrùtt; cîle Soutient la lutte pouv la vie K - -n.re propre HP «nn centre propre. Le rythme du plaisir et do la dou.eui Î^pHme à tous les degrés de la vie, les conditions favoi^b es ou'dérav;mbles dans lesquelles s'exerce celte activée, peut-être excitée du dehors, n.ais délerniinée par une loi interne. T un autre po'int encore, la doctrine de Kant a -o-n d élar-^ie Souvent il ne parle que de deux éventualités . aitc: f étr'e comme fin en soi ou seulement comme -oyen^ Or n^y^"^ a une troisième, qu il ne fait qu'indiquer : "" ^« J^ J

être à la fois moyen et fin. Et c'est i-^'^^-^'^^'f^^^Tl^Zpond à la situation de l'homme comme unité dan une mu mude comme membre d'un ensemble plus grand. Le 1 bu dé"'loppement de la personnalité tire précisément sa valeur do ce au elle est a la fois lin et moyen. - ^ . ,

La liberté est fin : car le déploiement sans entraves des facul lés et des forces est un bien, puisqu'il est associé a la plu nUme satisfaction, tandis que le sentiment de la eon -nt de l'empêchement est une douleur. Sous le règne de la libul nous demandons : pourguoi pas f Sous celui de la contrainte nous demandons : pourquoi f Le fardeau de la Py-e-co^^^^^^^ à ceux qui prétendent exercer la contrain e. Lest seulcmen comme moyen et préparation du libre ^^f^^^'^'^^^^^ que la contrainte et la restriction peuvent ^^.^^^^^ t^nits pai exemple lorsque le déploiement illimité d'un individu rendrait impossible le développement d'un ou de V^^^^'^' ^''^'^'', .

Mais la liberté est aussi moyen : le libre déploiemen de. individus produit de nouvelles possibilités et mené a la découverte de nouvelles directions pour la vie de l'espèce en ler^ Une nouveauté commence toujours en un seul point et s ttuia - de là sur des cercles plus larges. Les personnes ne sont pa. seulement les centres où la valeur de la vie est sentie, elles son en même temps les points d'où les mouvements de la vie • cessent pas de rayonner de nouveau. La liberté crée de nouveaux centres d'activité spontanée, et, comme l'espèce se compose d. centres personnels, la vie de l'espèce en devient aussi plus nctic et plus vigoureuse. Cest en cela que réside la g^^^^de impo tance des tentatives modernes d'émancipation : l^/^/^ ^^^ l'esclave, le paysan, l'ouvrier et la femme deviennent de plu. en plus des membres libres et indépendants de 1 espèce, n.

peut que rendre la vie de l'espèce plus riche et plus féconde. Le propre intérêt de la société exige l'aiTranchissement. Ce sont précisément les idées que Stuart Mill défend dans son livre « De la Liberté », par une singulière contradiction avec son opinion sur l'indifTérence, au point de vue moral, du développement personnel de l'individu. 11 demande qu'on protège la spontanéité et l'originalité des personnes particulières, car c'est d'individus particuliers que provient toute impulsion vers ce qui est sage et noble, et la domination intellectuelle des masses amènerait une universelle médiocrité. Par une coïncidence assez remarquable une idée analogue apparut vers le même temps dans la théorie de Charles Darwin sur l'évolution de la vie organique par la lutte pour la vie, grâce aux voies nouvelles et aux nouveaux moyens rendus possibles par les variations individuelles. Là seulement où (pour une cause quelconque) naîtraient de telles variations, la sélection naturelle, exercée par les conditions vitales, pourrait devenir effective. Ainsi, tant au point de vue biologique que sociologique, le libre déploiement de la nature particulière des individus apparaît comme un moyen considérable pour avancer le progrès.

Nous pouvons ici éclairer sous une nouvelle face le rapport entre le motif et l'action. Comme nous l'avons vu (III, 48), l'appréciation remonte logiquement de l'acte au motif, parce que l'essentiel doit être de trouver la source d'où l'acte jaillit. Xous partions alors de la valeur pratique de l'appréciation et des jugements qui la formulent. Ici nous pouvons compléter ces vues à l'aide du principe de la personnalité libre. En effet, d'après ce principe, la vie intérieure de la personne ne doit pas être transformée en simple moyen de produire des effets «extérieurs. Elle ne doit pas être un simple rouage d'une machine. Même quand on regarde l'individu comme membre d'une totalité plus grande, son action doit jaillir de son être propre et de sa mentalité interne. L'acte ne peut être appelé parfait que s'il jaillit de l'originalité personnelle et en même temps exerce une action heureuse sur la totalité. Il faut que les devoirs et les vertus exigés de l'individu par la société î^oient en même temps des moyens et des formes du développement propre de celui-ci.

Provoquer des motifs qui rendent possible l'action spon-

•H il lut

tanée voilà le grand ail pédagogique (ou mieux peut-être psychagogique) que peuvent être appelés à exercer aussi bien les indrvidus particuliers que la puissance de la société. Si l'on voulait appeler contrainte toute intervention de la part d'autres hommes, il faudrait donner aussi ce nom à cette action excitatrice de motifs, quelque indirecte et socratique que fut la manière dont on l'exercerait. Il est cependant plus naturel do n'entendre par contrainte qu'une action du dehors provoquant la douleur ou la crainte (cf. V, 2 c). Or l'action excitatrice de motifs ne suppose pas nécessairement de contrainte, en ce sens étroit du mot. Toute intei-vention de ce genre emporte de la responsabilité, mais lorsqu'elle consiste dans une contrainte proprement dite, elle a besoin d'une justification toute spéciale. Il y a beaucoup à apprendre sous ce rapport des théoriciens anarchistes, qui rejettent toute autorité et toute contrainte soit morale soit physique. Si l'on demande comment un pareil anarchisle peut élever ses enfants, il répondra qu'il cherche h éveiller en eux, d'une manière indirecte, les sentiments spontanés formant, d'après lui, la base de la morale, de telle sorte qu'ils apprennent à faire le bien sans commandement et sans contrainte. Il cherchera par conséquent à poursuivre ce que Rousseau appelait 1' « éducation négative ». Mais c'est une question (que l'anarchiste résout un peu bien hàlivcment) de savoir si toute action excitatrice de motifs peut se produire de la sorte, et dans quelle mesure la contrainte proprement dite peut être réduite. Toutefois, il ne s'agit là que du principe très général déterminant à qui incombe la

preuve.

Mais alors reparaît la question de savoir si les motits des actions exigées par la société peuvent naître avec une égale facilité chez tous les individus. A moins de partir dogmatiquement de l'idée que tous les hommes sont entièrement égaux ^ous ce rapport, on se trouve, comme nous l'avons montré plus haut (IV 2) dans l'inévitable nécessité d'admettre une individualisation de la loi morale. Celle-ci ne peut donc pas èliv entièrement donnée par la détermination des « conditions de la vie sociale », sans tenir compte de la position dans laquelle se trouvent les individus particuliers pour satisfaire à ces conditions. Ou plutôt : à moins de partir d'une relation tout extérieure entre Tindividu et la société, on ne saurait lixer les

conditions de la vie sociale, sans y faire entrer en même temps les particularités propres à chaque individu sous le double rapport de la qualité et de la quantité. Car enfin, la première condition d'une vie normale de la société n'est-elle pas qu'entre l'évolution de l'individu et les exigences de la totalité il existe un rapport harmonieux ? Un pareil rapport suppose à son tour que la tache imposée à l'individu réponde aux aptitudes originelles qu'il apporte avec lui, sous le double rapport de la qualité et de la quantité. Gomme la société se compose de tous les individus, ce n'est pas lui imposer une exigence extérieure. 11 n'y a de société réelle que là où l'individu peut être toujours et partout à la fois fin et moyen. Aussi, lorsqu'il existe un conflit entre l'individu et les exigences de la société, c'est l'indice d'une imperfection de la société et pas seulement ni toujours d'une imperfection de l'individu.

C'est non seulement ce qu'oublie la prédication morale telle qu'on la pratique d'ordinaire, mais ce que doit encore nécessairement rejetiM- toute doctrine introduisant la moralité dans l'homme « du dehors » (soit qu'elle prenne pour base le principe d'autorité, ou l'idée qui regarde l'espèce comme quelque chose d'autre et de plus qu'un ensemble organique d'individus, ou celle qui réduit la morale à l'opinion publique). On se dispense ainsi de traiter quelques-uns des problèmes les plus fondamentaux relatifs aux personnes. On achète une perfection illusoire et purement formelle de la théorie, en se débarrassant de questions ne pouvant sans doute se résoudre qu'approximativement, mais dont le maintien ne laisse pas d'avoir une importance considérable. Pour nous servir d'une comparaison tirée de l'arithmétique, la morale nous conduit à la fois par sa base (le mobile d'appréciation) et par le développement rigoureux de ses principes à des quantités irrationnelles. Il ne peut être dès lors question que de trouver le plus de décimales possible.

Seules, les considérations que nous venons de développer assurent une relation harmonieuse entre la morale individuelle «t la morale sociale. Les deux termes se renvoient mutuellement l'un à l'autre, l'individu devant être regardé comme l'organe d'une société et la société comme un organisme composé d'individus. Si nous mettons la morale individuelle avant l'autre, c'est qu'elle nous présente le contenu le plus simple, mais nous

154 VIÏI. — 6. MORALE INDIVIDUELLE ET xMORALE SOCL\LE

ne cesserons pas d'y regarder le point de vue social comme le fondement dernier. De mthne, dans la morale sociale, nous ne perdrons jamais de vue que la lin suprême et le meilleur moyen de la société consistent dans le libre déploicMiient des forces originales de chaque individu.

MORALE INDIVIDUELLE

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