IX. - 1. DIVISION DE LA MORALE INDIVIDUELLE
faut établir ici que la sympathie ou l'amour de l'humanittS quand elle est vraie et primitive, est précisément un signe de force, d'énergie mentale. Elle suppose en effet que toute l'énergie n'est pas consommée au service des besoins purement individuels, qu'il reste au contraire un excédent permettant de ressentir du plaisir ou de la douleur ?ipropos de la destinée d'autrui, même quand celle-ci n'a aucun effet direct sur le système clos de notre existence individuelle. Le sentiment dispose alors d'une plénitude plus grande que dans l'aftirmation isolée du moi. Grâce h cette surabondance de force et d'intérêt, l'individu possède, dans la sympathie véritable, une réelle supériorité. Sa conduite i'st déterminée au dévouement du dedans ; elle est indépendante de la haine ou de l'amour, du mépris ou de l'admiration qu'éprouvent les autres. Pour employer une comparaison de Marc AuRÈLE, le dévouement est comme une source pure et forte qui déverse ses eaux même lorsqu'on y jette de la bouc et des pierres ; elle entraîne tout cela, et sa pureté n'en est pas
altérée.
Déjà le christianisme primitif représentait l'amour comme une force indépendante de ce que les autres nous aiment ou non en retour. Cet amour rendu, simple résultat des services reçus d'autrui, est insuffisant à ses yi^ux. L'amour véritable ne fait point de distinction et comprend tous les hommes — de même que le soleil et la pluie profitent à tout le monde. L'amour supporte tout, endure tout, surmonte tout. 11 garde sa longanimité devant les plus grands obstacles.
Dans les temps modernes, cette conception de la sympathie €omme expression de la force se retrouve chez Spinoza et Rousseau. Pour Spinoza, la force d'dme qui constitue l'essence de la vertu se manifeste h la fois sous forme d'affirmation de soi (animositas) et de générosité {generositas) ; l'homme généreux cherche à être utile aux autres et à se lier d'amitié avec eux, car « ce n'est point par les armes mais par l'amour et la générosité qu'on vainc les âmes ». Rousseau expliquait l'amour d'autrui par la force surabondante de Taffirmation de soi qui se répand spontanément sur les autres hommes pourvu qu'ils nous ressemblent. On ne tient pas compte de la différence entre les autres et nous : la plénitude de la vie franchit toutes les barrières. « La force d'une âme expansive m'identifie avec mon semblable ». Comme le dit Rousseau, l'amour est une conséquence de l'amour