‹ Morale [microform]Chapitre 92 sur 284 · A. - LA CONSERVATION PERSONNELLE · texte numérisé non relu

A. - LA CONSERVATION PERSONNELLE

2 Si la vie n'était par elle-même un bien, toute morale serait dépourvue de sens, car directement ou indirectement e V toujours à conserver, protéger et développer a vie^E continue ce que la nature même a commencé. La même

aucune conscience claire n'est éveillée, se manifeste chez tout

si roi "? '"""•=* ^"' '' ^'''' *' ^'^'='^''-'^- •=« q- -t util à sa vie et a fuir ce qui lui est nuisible. Aussi K.Jt pensait-il

que 1 ins met ou l'appétit naturel est si fort dans ce cas qu'H ne saurait être question d'aucun devoir de conservation personnelle, parce qu on ne peut faire à quelqu'un une obligation de ce qu'il veut inévitablement do lui-même •. Cette concepUon .ent pour une part à cette opinion inexacte de Kant d'après laquelle nous ne pourrions être obligés qu'à ce que nous ne voudrions pas volontiers. Mais elle repose aussi sur cette opinion non moins inexacte que nous rechercherions toujours et inévitablement ce qui peut être utile à notre conservation. Il n'en va pas même ainsi dans le règne animal, où pourtant les instincts ont une étendue et une puissance bien plus considérables

liomper, être affaibli ou modifié : d'ailleurs, il n'y forme nullement une opposition aussi tranchée avec l'intelligence et l'effort conscien qu'on ,'a cru, surtout autrefois. Pour l'homme Tn

la.ie de 1 instinct, mais aussi de la volonté proprement dite.

Io.h' .7 , ,"'"''' ."^ ''' '''°"*'"'" •corporelles forment la base de toute évolution ultérieure et supérieure de la vie. Nous ne disposons a chaque instant que d'une somme limitée d'énei-ie et par suite, c'est pour nous une affaire importante de mettre nos n^^rX! T'"'"^""' •'^ augmenter cette somme et à l'empêcher de se P idre Nous ne sommes pas en état de produire quelque chose

Umc, avec ses douleurs et ses privations volontaires, ses tour-

là^-nl .ï r?f'' '' ** '^"'^''''^^ '^"^ '■«'«0"' 'a frivolité et a scn uahte di-églee peuvent, chacun à sa manière, dissiper le ap.tal susceptible d'être employé en vue de fins précieuses conï'-r?"'-?' aux préjugés, la courte vue et l'entêtcmeni conduisent soit au dédain des moyens nécessaires, soit à leur mauvais emploi. Lorsque l'individu aura compns que les conséquences de sa conduite n'atteignent pas, sous ce rapport, que lu seul, mais encore les autres, soit ceux auxquels il a pu don- ^^ I existence et qui pourront hériter do sa nature affaiblie, son encore ceux qu'il privera de son secours et de son activité,

' ilelaphyshche Anfangsgrande de,- Tugendlehre. Introduction ? 4.

ri

le souci de sa conservation physique lui apparaîtra comme un impérieux devoir.

Mais ces mômes raisons en indiquent les limites. Il serait dépourvu de sens de passer sa vie à accumuler un capital jamais employé, de faire de sa vie uniquement un grand moyen sans but. Alors l'ascète serait encore plus raisonnable, lui qui du moins se soumet à l'épreuye pour atteindre une fin éloignée. Vivre c'est user de ses forces, or en user, c'est aussi les user. Un grand physiologiste a même donné de la vie cette définition paradoxale : « La vie, c'est la mort », parce que toute manifestation vitale entraîne la désagrégation du tissu organique. Une conception étroite de la conservation en ferait l'équivalent d'une accumulation de matière, et oublierait que la consommation est une fonction tout aussi essentielle de la vie que l'acquisition, bien que la consommation finisse par entraîner l'abolition de la vie. Au reste, nous ne pouvons pas toujours maintenir une proportion harmonieuse entre l'acquisition et la dépense : une nécessité morale peut exiger un désaccord entre les deux. Ce peut être un devoir de négliger à un moment donné ce que le devoir de la conservation exigerait dans les circonstances ordinaires. Il faut même faire entièrement le sacrifice de sa vie, si pour la conserver on était obligé de perdre tout ce qui en fait la valeur.

Vivre pour sa santé est un non-sens. Il peut arriver qu'eu égard h ses forces afTaiblies on se borne à une tâche plus restreinte ; mais resteindre ses fins ce n'est pas transformer en fin ce qui ne devait être qu'un moyen. Platon se moque de la conduite du médecin Ilérodicus, atteint d'une maladie incurable. « Il n'eut plus dès lors pendant toute sa vie d'autre occupation que de se soigner, tourmenté dès qu'il s'écartait un peu de son régime ordinaire, et en se disputant ainsi h la mort, il arriva, grâce à sa science, jusqu'à la vieillesse. » Platon fait remarquer qu'en ce qui regarde les pauvres, il va de soi qu'ils n'ont pas le temps de passer leur vie au milieu des remèdes ; cela n'est possible qu'aux riches. Et il ajoute qu' « il ne convient pas de soigner celui qui ne peut vivre dans le délai ordinaire établi par la nature, parce que cela n'est avantageux ni pour lui-même, ni pour l'Etat* ». Nous ne serions pas aussi rigoureux. Nous avons

* République, Livre III, oh. 14 et 15.

appris que dans la souffrance et par la souffrance des qualités peuvent se développer, qui peut-être étaient refoulées jusque-là et qui peuvent prêter une valeur nouvelle à la vie, aussi bien aux yeux de celui qui souffre que pour ceux qui subissent l'influence de son exemple. Peut-être son caractère n'atteint-il que par là son achèvement. Nous attribuons à la vie de la pensée et du sentiment une valeur indépendante des effets extérieurs. Nous ne considérons pas seulement la personne particulière comme membre de l'Etat, mais aussi comme membre de la famille, du cercle de ses amis, et il peut nous arriver de la voir, même dans un état extérieurement inactif, répandre autour d'elle chez les autres la joie et le réconfort *.

4. — Nous arrivons maintenant à cette question si souvent étudiée : le suicide est-il légitime? Elle ne se pose évidemment que si le suicide est réellement un acte, c'est-à-dire le résultat d'une délibération et d'une résolution. Si le suicide provient toujours d'une maladie déclarée de l'esprit, la morale n'a rien à y voir. Le suicide qui résulte d'une situation désespérée dans laquelle l'individu est tombé par sa propre conduite peut aussi n'être pas un acte réfléchi, mais l'effet d'une disposition d'esprit plus forte que toute réflexion. Dans ce cas toutefois, l'appréciation morale ne tombe point, mais (comme dans les actes accomplis pendant l'ivresse) elle s'applique à la conduite par laquelle l'individu s'est mis dans cet état désespéré. Ainsi, chez celui qui s'est précipité dans le malheur par des spéculations d'argent fallacieuses ou tout au moins injustifiables, le suicide est la conséquence d'une faute personnelle. Il en est de même chez le « Rolla » d'ALFREo de xMusset, qui se tue après avoir délabré par des excès sa santé physique et morale. Les excès peuvent diminuer la force de résistance, même s'ils n'amènent pas directement une situation désespérée. L'alcoolisme et le nombre des suicidés croissent simultanément, comme le montre la statistique.

* Je ne puis m'empôcher ici de rappeler les derniers jours de souffrance du célèbre libre-penseur Strauss, qui furent si édifiants pour ses amis. Kd. Zeller {D. F. Strauss in seinem Leben und seinen Schriften geschildert, p. 122) dit de lui : « Il ne réclamait point de la nature de lui épargner non de ce qu'entraînaient son cours et ses lois; mais il réclamait d'autant plus de lui-même de savoir se soumettre à ces lois, faire servir même la souffrance à son activité morale et spirituelle, et découvrir encore dans la douleur l'élément bienfaisant. Et il témoignait avec reconjiaissance, dans des lettres et des poésies, n'y avoir point échoué. »

Dans les cas où le suicide provient nettement de ce qu'on veut se soustraire à des obligations déterminées, il n'y a pas lieu non plus à un long débat. C'est là une désertion manifeste, un acte analogue à la mutilation que se font quelquefois subir ceux qui veulent échapper au service militaire. D'après la loi militaire romaine, la tentative de suicide entraînait la décapitation, parce qu'on la regardait comme une tentative de désertion. Celui qui se tue pour sortir d'une situation pénible ou dangereuse où il est tombé avec toute sa famille, et qui prive ainsi les siens de son aide, commet sans aucun doute une action vile. Mais l'immoralité ne consiste pas, dans ce cas, h mettre fin à ses jours, mais à se soustraire à ses obligations, ce qu'on aurait pu faire encore d'autre façon.

La question est de savoir si toutes les espèces de suicide peuvent se ramener à celles que nous venons de citer. Dans ce cas, le problème tomberait. Mais avant d'entrer plus avant dans cet examen, je veux dire un mot de certaines circonstances qui se rattachent à l'apparente augmentation des suicides dans les

temps modernes.

5 Dans son livre sur « les suicides dans le royaume du Danemark », Kayser rapporte une série de lettres écrites par les suicidés immédiatement avant leur mort. Le ton général de toutes ces lettres témoigne d'une impuissance à supporter le destin, à continuer la lutte pour la vie dans les circonstances présentes. Si l'on ne déserte pas, du moins l'on capitule. On se sent en face d'un obstacle insurmontable. Dans ces cas de suicide n'apparaît ni courage, ni lâcheté, mais un affaiblissement de la force volontaire, un appauvrissement de l'instinct vital et de la joie de vivre. Il sera facile de montrer que la direction où s'est engagée l'évolution de la culture a pour suites des circonstances qui favorisent ce genre d'affaiblissements La culture moderne, avec son développement exclusif des facultés intellectuelles aux

* Dans des événements aussi complexes que ceux-ci, il faut bien se rappeler que le même effet peut, dans des circonstances différentes, être dû à des causes différentes. Les lettres de Kayser proviennent toutes de personnes pas du tout ou à demi cultivées, dont la vie affective n'a pu être fortement influencée par la culture moderne, soit intellectuelle, soit esthétique. Ces lettres n'en peuvent pas moins fournir une indication sur la disposition qui mène le plus généralement au suicide. La même disposition peut évidemment provenir dans.des circonstances différentes de causes également différentes.

dépens des autres, avec ses vastes perspectives et son esprit d'entreprise sans relâche, mais souvent aussi sans plan et sans but, rend plus difficile la concentration, la limitation des fins et des moyens, que suppose nécessairement une volonté saine et vigoureuse. Les vastes perspectives plaisent à la pensée et à l'imagination ; mais si la volonté doit être quelque chose de plus qu'une simple tendance ou un simple désir, il faut qu'elle se dirige sur quelque chose de tout h fait déterminé et, de plus, qui soit à sa portée. L'époque moderne est une époque de doute, peu favorable par conséquent à l'harmonie des forces psychiques. C'est affaire a l'hygiène mentale de remédier au désaccord et à l'état morbide qui naissent si facilement dans ces conditions. Il faut ici que le pédagogue et le médecin collaborent. Tout ce qui favorise le développement des facultés actives — parmi lesquelles il faut compter non seulement le travail physique, mais encore la faculté de l'observation et de la pensée indépendantes, ainsi que l'imagination artistique, — produira un effet salutaire sur la maladie de la volonté. Ce n'est pas en interrompant le travail de la culture ou en refoulant le doute — choses d'ailleurs impossibles — , mais en fortifiant l'initiative et en réveillant la confiance dans les forces humaines, quand elles agissent sur leur vrai terrain, que l'on contribue à empêcher le doute immodéré, maladif ou blasé, qui suit la grandiose évolution des temps modernes comme une ombre son corps.

Il faut ajouter encore une autre raison. La culture rend l'individu à la fois plus dépendant, en augmentant ses besoins, et plus isolé en l' « émancipant » et en le livrant à ses propres forces. Cet isolement atteint son plus haut point quand l'individu, avec tous ses besoins inassouvis, se trouve solitaire au milieu de l'activité générale. Les individus ont aujourd'hui plus à combattre par eux-mêmes que dans l'ancien état de choses. Les associations nouvelles s'efforcent sans doute de réagir contre cet isolement, mais elles sont encore dans l'enfance et ont difficilement pu avoir une suffisante influence sur l'esprit des particuliers. L'homme malheureux et souffrant sent qu'il est abandonné à lui-même. Les animaux vivant en troupe maltraitent ou tuent ceux qui ne peuvent prendre part à la course rapide de la troupe ; dans le monde humain, ils sont livrés à eux-mêmes, quand ils ne sont pas encore maltraités ou écrasés. Une sympathie vivante et réciproque, où l'individu se sentirait l'objet de l'intérêt des

► »f «'intéresserait lui-même à leurs travaux, empêcherait autres et s intéressera» |"' ^ ^^^ horizon

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ce sens que M- de Staël a dit : le renoncement a .oi-mcme

"c:::ÏÏ-tvtrèntangei-s solitaires dans une grande viSnavenltombien il peut être pénible de se sentir abandonne^ I comment une simple parole amicale d'un passant auquel on irrl chemin' ou auquel on rend un se...^ P;ut suffire à vous réconforter. De même une marque de »y"»Pal'^"- '^J^ parole amicale pourront empêcher celui qui veut .e uer d. îiettreson projet . exécution. 11 -"^'^^'I"; ;;:",;; .^^t tache a l'espèce n'est pas encore rompu, et il l'^l'^'J'^'^;^ j^^ besoin de le renouer plus fortement de son cote.-^"''"^"^' ''' monastères offraient aux âmes malheureuses et découragées un X ù l^s pouvaient trouver dans la vie en commun un al: et des occupations. Depuis la fermeture des couvent c^, Tes de cette sorte se trouvent plus qu'auparavant san= foy^r t Tns patrie. Maintenant c'est à elles seules qu'incombe le so n de U-ouver un foyer et des occupations. Il faut pour cela metti.

en action des forces que l'isolement des facultés particulières dans l'intérieur de l'homme et l'isolement de l'homme dans l'espèce peuvent supprimer. C'est pourquoi la question particulière du suicide, lorsqu'on l'examine jusque dans son fond, se rattache aux grandes questions morales et sociales en général. 6. — Le suicide a-t-il donc toujours sa raison dans une maladie de la volonté, dans une maladie déclarée de l'esprit ou dans un désir conscient de se soustraire à des obligations déterminées? Ou bien peut-on avoir le droit, voire même le devoir de se suicider?

Toutes les fois qu'on a reconnu à l'individu une entière liberté de disposer de sa vie, on est toujours parti d'un point de vue purement individualiste. Ainsi les Stoïciens enseignaient que le sage, lequel se suffit à lui-môme et est maître absolu de sa destinée, quittera la vie non pas seulement si le bien de la patrie l'exige ou s'il ne peut la garder sans commettre un acte immoral, mais encore si les circonstances extérieures l'empêchent de vivre comme il le voudrait. Les derniers stoïciens étendaient très loin ce droit de (c sortir » de la vie. « Ce n'est pas seulement h la dernière extrémité, dit Séxkque (Ep. 70), mais dès que la fortune aura commencé à lui être suspecte » que le sage méditera avec soin s'il doit quitter la vie. Marc-Aurèle demande st'ulement qu'on s'en aille sans colère ni affliction, comme on s'éloigne d'un lieu rempli de fumée (Pensées V, 29 ; X, 8j. Mettre un terme à sa vie par lâcheté ou mollesse était aux yeux des stoïciens un acte immoral, bien que d'autre part ils-«ient pensé que les hommes lâches et mous étaient des convives indignes au festin de la vie et qu'ils feraient peut-être mieux de s'en aller. Dans les temps modernes, une série d'écrivains du xviii« siècle ont soutenu le droit au suicide d'un point de vue tout à fait individualiste. Montesquieu par exemple le justifie en disant qu'il doit être permis de se retirer de la société humaine quand ou n'y trouve que des ennuis, parce que cette société est fondée Mir un avantage mutuel, et que par suite on ne manque à aucun devoir en renonçant à la vie lorsqu'elle vous devient onéreuse. [Lettres persaïies,^'' 1^).

Mais, en admettant même que l'individu ait le droit de quitter la vie lorsqu'elle lui paraît intolérable, il sera très difficile de prouver qu'elle l'est réellement dans tel cas particulier. Car enfin, comment l'individu sait-il s'il est à bout de forces et s'il

a employé tous les moyens? On a répondu : lofait que l'instinct naturel de la conservation soit vaincu et la peur naturelle de mourir surmontée prouve assez que Thomme doit se trouver à la dernière extrémité. C'est ce que dit Holberg dans sa lettre 13o : « L'expérience enseigne que les hommes aiment la vie; d'où l'on peut conclure que ceux qui accomplissent un pareil acte (le suicide) doivent se trouver vaincus par l'angoisse, la souffrance et les revers, c'est-à-dire dans un état qui mérite beaucoup plus de pitié que de colère. » Mais si je me sens tellement accablé par l'angoisse et la douleur que tout ressort soit brisé en moi, il peut très bien arriver que je me fasse illusion. L'instinct n'est pas toujours un guide sûr, et, par suite, la suppression de l'instinct ne saurait être une marque infaillible. Un sentiment momentané d'angoisse ou de détresse n'est pas un signe certain de la nature réelle des choses. Peut-être l'individu se Irouve-t-il justement tout à fait en bas de la courbe rythmique du destin, de telle sorte qu'il lui soit possible de se relever de nouveau, pourvu qu'il attende un tout petit peu. Autre chose est le désespoir de l'individu, autre chose la question de savoir si la situation est réellement désespérée. On ne pourra jamais avoir sur ce point do certitude absolument établie. Si, comme il semble résulter des travaux de certains chercheurs *, ie nombre des suicides diminue quand l'émigration augmente, cet exemple nous montre que de nouvelles éventualités et de nouvelles issues peuvent soutenir le courage. L'abattement de l'énergie et du courage peut faire qu'on ne découvre et n'utilise pas les issues possibles ; mais il sera difficile, sinon même impossible, de fournir une preuve objective qu'elles n'existent pas.

Si l'individu est absolument souverain (cf. III, 5-7;, il n'y a pas lieu de s'inquiéter autrement de la possibilité d'une pareille démonstration. Mais si l'on cherche la règle suprême de l'appréciation morale dans la liaison de l'individu particulier avec l'espèce et dans son importance pour celle-ci, il est impossible de ne pas l'exiger rigoureusement. Aussi était-ce par suite d'une idée juste que dans certaines cités grecques (Massilia et Chioj le côté blâmable du suicide disparaissait lorsque le suicidé avait démontré à l'autorité avoir de bonnes raisons pour se

* LEGovr. ie suicide ancien et moderne. Paris, 1881, p. 257 sqq.

tuer. Dans Vu Utopie » de Thomas Morus, les prêtres et les autorités invitent à se tuer les malades incurables qui ne peuvent plus travailler et sont une charge pour eux-mêmes et pour les autres, tandis qu'un suicide n'ayant pas été ainsi autorisé entraîne après lui le déshonneur. On suppose ici que l'individu ne vit pas pour lui seul, mais qu'il a pris part à des tâches qui présentent également de l'utilité pour les autres. Il peut être parfaitement exact que la vie dans tel cas particulier soit intolérable, si l'individu ne connaît pas d'autre règle que sa jouissance propre. On trouvera une approximation de cette limitation de l'intérêt chez tous les suicidés ayant agi de propos délibéré. Ils ont tout risqué sur un seul coup de dé, et fait de la vie un jeu de hasard. Toute leur passion s'est concentrée sur un point unique, et avec lui subsiste ou tombe toute leur vie *. C'est le cas par exemple des suicides admirés dans l'antiquité. Les « derniers Romains » se tuaient parce que leur horizon ne s'étendait pas plus loin que la vie aristocratico-républicaine de Rome. Or nous connaissons des relations humaines beaucoup plus vastes et plus profondes pouvant réclamer notre activité. C'est d'ailleurs ce que reconnaissait Caton lui-même, puisque (d'après Plutarque) il donna à son fils, qu'il ne voulait pas entraîner avec lui dans la mort, le conseil de se tenir dans l'avenir à l'écart de la politique. Si l'honneur du fils ne devait pas être entaché parce qu'il suivrait ce conseil, alors le père l'eût pu suivre également, sans se renier pour cela. La force et la fierté qui constituent l'élément héroïque du suicide réfléchi ont souvent quelque chose de théâtral, et seraient mieux employées à rendre la vie plus supportable sinon pour soi-même, au moins pour les autres.

L'espérance, que l'individu a perdu en ce qui le concerne luimême, il pourra la conserver à l'égard de l'espèce, surtout s'il a présente à l'esprit la grande théorie de l'importance des petites actions. La science moderne nous a ouvert les yeux sur ce que

* Même dans le cas où le suicide provient de l'affaiblissement de la volonté décrit plus haut (5), l'individu succombe souvent à l'obstacle sur un point unique, objectivement insignifiant. Mais cette concentration sur un point uni(iuc dérive alors de l'affaiblissement préalable de l'énergie. Au contraire, dans les cas décrits ici, l'intérêt a été d'abord rassemblé avec toute l'énergie de la passion sur un point, et avec ce dernier tout s'écroule à la fois. Deux processus psychologiques tout à fait différents peuvent ainsi aboutir au môme résultat.

peut faire raccumulalion ininterrompue de petites actions. Les récifs de corail les plus considérables ont été produits par le dépôt des squelettes calcaires d'innombrables animalcules Ce nue la plus grande révolution ne saurait accomplir est réalisé par raction silencieuse et chaque jour répétée de forces imperceptibles. L'activité la plus modeste, exercée dans le cercle le plus étroit, contribue pour sa petite part à la vie totale de Tespèce. Rien ne se perd complètement. Tout ce qui manifeste un sentiment profond, une direction idéale de la vie, la fermeté du caractère, peut acquérir de l'importance et avoir une influence utile quand bien même nous n'aurions pas le sentiment théâtral d'avoir accompli quelque grande chose. Rousseau dit avec raison (dans « la Nouvelle Iléloïse» ) que si l'individu se sentant porte au suicide se demandait s'il n'y aurait pas encore pour lui quelques bonnes actions à accomplir, comme secourir un pauvre, consoler un malheureux, défendre un opprimé, il serait sûrement détourné de mettre son projet à exécution.

Pas plus qu'on ne peut prouver que toutes les éventualités possibles sont épuisées, on ne saurait démontrer que tous les devoirs sont remplis. Plus on considère la vie avec sérieux et profondeur, plus apparaissent de possibilités et d'obligations. C'est la considération capitale sur laquelle la morale doit insister en cette matière. Au reste, les efforts moraux relatifs au suicide doivent bien plutôt viser à le prévenir, en augmentant la force de résistance, la volonté de vivre et la sympathie pour les vivants, qu'à formuler des jugements sévères sur le suicide une fois exécuté. L'important ici c'est d'arriver à ce que chaque individu se sente aussi bien fin, comme membre autonome de l'espèce, que moyen, en tant que membre dont l'action peut avoir sa répercussion sur les autres. Il vaut mieux assurer solidement la base de la vie que prêcher la morale, surtoul quand on le fait après coup et à propos d'un acte qui resulL' ordinairement d'un profond aveuglement. L'aveuglement intervient dans tous les actes moralement condamnables; mais aucun de ces actes n'est aussi fréquemment l'effet d'un réel malheur et d'une détresse réelle que celui par lequel on met fin à ses

jours.

Il faut encore se demander si, dans certaines circonstances, ce ne peut pas être justement un devoir de s'ôter la vie. Le suicide et le sacrifice de soi se rapprochent tellement qu'il peut

devenir difficile, sinon parfois impossible, de tracer entre les deux une ligne de démarcation précise. L'individu peut croire qu'il est un obstacle au bonheur des autres, ou que par sa mort il les préservera d'un danger. Ainsi, lorsqu'un homme redoutant de laisser échapper devant un interrogatoire serré des secrets très importants, se tue pour ne pas causer de dommages irréparables. Ou bien lorsqu'une personne, mordue par un chien enragé, se tue aux premiers symptômes de la maladie, pour ne pas s'exposer à mordre les autres. Ou bien encore, lorsqu'un pauvre père de famille se suicide pour faire secourir les siens qui se trouvent exposés à la faim et au plus complet dénuement (et seulement dans ce cas). Dans les cas de ce genre, on ne peut évidemment pas dire que l'individu se soustraie à ses obligations. Son acte même prouve justement qu'il ne se regarde pas, lui et son existence, comme la fin suprême ou unique, mais qu'il se considère comme membre d'une totalité plus grande à laquelle il lui faut se sacrifier. La difficulté subsiste pourtant toujours de savoir si réellement tous les remèdes possibles se trouvent épuisés. Quand il s'agit d'anéantir une vie humaine, c'est-à-dire un des éléments vivants de l'espèce, il faut que la nécessité de l'acte soit démontrée nettement pour qu'on puisse le considérer comme un acte moral.

L'ancienne Eglise, ordinairement si sévère à l'égard du suicide, faisait pourtant une exception pour les femmes qui se tuaient plutôt que de se laisser déshonorer par leurs persécuteurs : on les vénérait comme des saintes ^ En laissant complètement de côté les idées d'ascétisme exagéré sur lesquelles on s'appuyait en cette occasion, nous pouvons y voir un exemple où le suicide est un acte moral. Le suicide marque ici qu'il peut y avoir une manière de traiter la personne humaine qui égale en brutalité le meurtre, et il contribue ainsi puissamment à préciser et à augmenter l'idée de la valeur de la pureté féminine.

Il est difficile de décider combien souvent le suicide résulte de motifs nobles et élevés, comme il est difficile, d'une manière générale, d'obtenir des éclaircissements sur les motifs con-

* Cf. Barbeyrac. Traité de la morale des Pères de l'Eglise. Amsterdam, 1728, p. 242 sqq. — Seul Saint Augustin éprouvait quelque difficulté, mais il se tirait d'embarras en disant que ces femmes avaient peut-être agi sous l'elfet d'une inspiration immédiate de Dieu [De civitate Dei, I, 26).

XL — A, 7. L'AFFIRMATION DE SOl-MÊiME

igà

duisantau suicide dans les cas particuliers*. Morselli^ combat ropinion de quelques auteurs d'après lesquels, chez les hommes non atteints d'une maladie mentale, les motifs conduisant au suicide seraient ordinairement dénature élevée. De nos jours tout au moins, dit-il, le suicide est essentiellement une conséquence de l'égoïsme. « Cependant, ajoute-t-il, il ne manque pas non plus tout à fait ici de manifestations de la meilleure partie de notre être, et cela principalement chez les femmes... Chez les hommes, l'intérêt personnel apparaît comme le motif tout à fait prédominant, et comme, parmi les suicides, ceux des femmes ne s'élèvent guère qu'à un quart ou à un cinquième, la rareté des motifs élevés du suicide se trouve déjà certifiée d'une manière générale par cette proportion numérique. » Laissons aux statisticiens le soin d'apprécier ce jugement.

7. Le suicide ne saurait être considéré que du point de vue médical, psychologique et moral : il n'y a aucune raison de le considérer encore du point de vue juridique. L'individu n'est un membre de l'Etat que pendant sa vie, et le châtiment de l'Etat ne saurait atteindre le suicidé lui-même. Ce châtiment pourrait en réalité atteindre seulement d'autres, soit qu'il consistât (comme au temps des empereurs romains, lorsque le suicide était un moyen de se soustraire au châtiment d'un crime de lèse-majesté) dans la confiscation des biens, ou (comme la coutume s'en était établie dans tous les pays, depuis le moyen âge) dans un traitement ignominieux infligé au cadavre. — Et pourtant l'évêque Martensen^ trouve encore dans ce qu'il appelle « la négligence témoignée par l'Etat dans l'enterrement des suicidés » un indice attestant combien s'est « amoindri l'esprit du christianisme » !

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