B. — L'EMPIRE SUR SOI-MÊME
8. — Tandis que la conservation personnelle dépend surtout de la victoire remportée sur les obstacles extérieurs, l'empire sur soi-même dépend du triomphe remporté sur la résistance
* Cf. les remarques critiques faites par Marcus Rubin sur la statistique du suicide dans la revue danoise « Tilskueren », i884, p. 466 sqq.
* Der Selbstmord, Leipzig, 1881, p. 270 sqq. Cf. également Oëttingen. Moralslalistik 3« Aufl. p. 780 sqq.
' Individuel Etik, p. 461.
qui provient de la nature intime et propre de l'homme. L'empire sur soi-même suppose que deux ou plusieurs tendances sont données dans l'homme, et que l'une d'entre elles doit être subordonnée aux autres ou complètement refoulée par elles. Si plusieurs inclinations ou passions opposées ne pouvaient pas coexister dans le moi humain, l'empire sur soi-même serait impossible, car il consiste en ce que le sentiment cède au sentiment, l'appétit à l'appétit, la passion à la passion. On ne devient pas maître de soi par la seule « raison », mais en rassemblant toute l'énergie de la conscience dans un sentiment intense ou une forte passion, dirigée vers ce qui nous paraît le plus excellent. L'empire sur soi est par lui-même une vertu purement formelle, dont la valeur dépend de la fin qu'on s'y propose. Celui qui aime l'argent par-dessus tout est capable, à cause de cette passion, de comprimer toutes les autres tendances et toutes les autres impulsions. Chez d'autres, le plaisir de connaître et la passion de l'étude, chez d'autres encore, l'amour ou le patriotisme formeront la puissance dominante. C'est par ces moyens et par beaucoup d'autres encore que se développe le pouvoir de se rendre maître de soi. Historiquement, ce sont surtout les sentiments déterminés par la soumission aux autorités (dans la famille, l'Etat et l'Eglise) qui ont exercé une grande influence sur ce développement. La soumission à une autorité dont l'homme sent la grande supériorité sous le rapport de la puissance, éveille un sentiment d'assujettissement, dirige toutes les forces sur un but unique, subordonne toutes les autres considérations à une seule, et agit ainsi dans la conscience comme une force de concentration. Sous la domination des autorités, avec l'obéissance comme vertu maîtresse et, comme passions dominantes, l'espérance ou la crainte, ou, aux degrés supérieurs, un respect mêlé d'enthousiasme, l'humanité a reçu des leçons d'empire sur soi-même et acquis des habitudes qui ne doivent pas nécessairement rester perdues parce que les motifs primitifs ont été remplacés par d'autres.
C'est seulement au moyen de la maîtrise de soi qu'on peut acquérir la liberté et l'unité internes qui permettent une activité complète et concentrée. La liberté interne est aussi la condition T de la liberté et de l'indépendance extérieures, car les diverses-* tendances et impulsions de notre nature sont autant de moyens par lesquels le monde extérieur peut s'emparer de nous. Si ce
IIÔFFDiNG. — Morale.
dernier peut sans difficulté éveiller en nous à tout moment n'importe quelle impulsion, il joue de nous comme d'un instrument dont on tire à volonté n'importe quelle mélodie, et nous sommes impuissants en face de lui. Il s'agit alors de savoir si nous avons en nous un centre, un cercle de pensées et de sentiments qui déterminent constamment la direction principale de notre vie. L'empire sur nous-mêmes ne doit pas nous enlever tout sentiment, mais il ne faut pas non plus que nos sentiments se laissent pour ainsi dire emporter à tous les vents. — Il n'est pas besoin de démontrer en détail quelle est l'importance de l'empire sur soi-même pour l'évolution de la conscience et pour la conservation personnelle. Aussi avonsnous dû le supposer déjà maintes fois dans ce qui précède.
9. —La vie mentale se développe d'une manière sporadique : elle commence par plusieurs points, part de différentes dispositions, et c'est seulement peu à peu que l'harmonie des diverses tendances qui s'agitent en nous peut être obtenue. Des forces et des tendances différentes meuvent la conscience dans des directions différentes, souvent opposées. Ce n'est souvent qu'après une période de trouble et d'agitation qu'on parvient a produire l'ordre et l'unité. La condition de l'évolution supérieure de la vie, c'est qu'il y ait une matière riche à élaborer. Mais il peut être difficile d'unifier cette riche matière lorsqu'elle résiste. L'ancien ascétisme tranchait le nœud en comprimant et refoulant les impulsions naturelles. Il témoignait de la méfiance non seulement envers les instincts sensibles, mais aussi envers les besoins intellectuels et esthétiques. Or le grand art consiste au contraire à assurer leur libre cours aux impulsions immédiates et spontanées, ce qui est la condition d'une vie saine et fraîche, tout en restant maître de sa direction de manière à ce qu'il ne contrarie pas ce que l'on regarde comme sa véritable fin. Un ordre mécanique et sans vie, une inquiétude qui se tourmente elle-même, sont des signes d'imperfection. Au reste, il n'est pas toujours sain d'amener à la claire lumière de la conscience les impulsions et les images à demi inconscientes; il est plus facile de s'en défaire lorsqu'elles restent dans la pénombre. Trop prêcher la morale finit par attirer l'attention justement sur ce qui devrait être refoulé.
L'empire sur soi-même revêt un caractère différent non seulement d'après la nature de ce qu'il favorise, mais encore d'après
la nature de ce qu'il refoule. La jouissance, l'intérêt, l'honneur, la vengeance peuvent être les objets de l'émotion ardente qu'il s'agit de combattre. Toute émotion, toute excitation affective est un obstacle à la réflexion claire et tranquille et empêche les représentations de s'associer de la manière qui leur est naturelle. Des dispositions particulières à un individu peuvent lui rendre la lutte plus difficile sur un point que sur les autres. Il peut exister une propension innée au découragement, à l'emportement, au dégoût et à la sensualité. Par suite, ce que chacun aura h surmonter et à supporter pour obtenir sa liberté et son harmonie intérieures sera très différent et ne peut être indiqué d'avance par aucune recette déterminée. Tout le monde est tenu d'être maître de soi-même, mais cette exigence signifie quelque chose de très différent en espèce et en degré suivant les individus. Comme un même fardeau porté par des épaules différentes demande des efforts différents, de même des individus divers ont besoin d'un travail très ditférent pour se maintenir à im même degré de développement. Bien des gens luttent avec peine simplement pour ne pas tomber au-dessous du niveau moyen de l'évolution morale. Pour un observateur du dehors une lutte de ce genre n'est ni très visible ni digne d'admiralion. Pourtant Léonidas n'a pas été un héros moins grand qu'Alexandre, bien que celui-ci ait pu employer son courage à la conquête du monde, tandis que le premier n'a pu que mourir en essayant vainement d'empêcher l'ennemi d'envahir sa patrie.
Déjà AiusTOTE a clairement reconnu ces diversités individuelles dans l'espèce et le degré de l'empire sur soi-même quand il définissait la vertu un juste milieu, c'est-à-dire un rapport harmonieux entre les tendances humaines. Car ce juste milieu suivant lui n'est pas le même chez tous ^ Gomme les prédispositions pour certaines émotions ne sont pas les mêmes chez tous les hommes, ce qui chez l'un sera la marque d'un grand empire sur soi pourra être chez un autre quelque chose de tout à fait spontané. Ce qui chez l'un sera de l'avarice sera chez un autre de l'économie, chez un troisième de la prodigalité. Cependant Aristote considère la chose plutôt en psychologue qu'en moraliste ; en tout cas, il n'aperçoit point les conséquences mo-
' E th. Nie, II, 5-9.
raies de «a théorie. 11 a pleinement raison en disant que la réalisation de l'harmonie interne des divers individus suppose, nar suite de la diversité de leurs natures, des conditions très Siffércntes. Mais il ne voit pas que l'harmonie interne n epu.se nas toujours toutes les exigences possibles. La valeur de 1 emnire sur soi-même vient évidemment de ce qu'il nous permet de travailler de toutes nos forces à la réalisation de nos taches. Mais que dire si ma tdche réclame un degré d'empire sur moimême supérieur à celui qu'exige « le juste milieu » de 1 harmonie interne ? Ma nature peut être en équilibre sans que pour cela ie satisfasse aux exigences objectives des circonstances. Il se peut que je combatte assez mon emportement pour montrer un plus grand empire sur moi-même que tel autre, dont la nature est plus douce et plus pacifique, sans que j aïo pourtant la certitude de ne plus jamais être emporte dune manière blâmable par une émotion violente Chez ^^^^'^^^ manifeste la tendance individualiste signalée plus haut (III, 5), et elle forme un contraste remarquable avec importance ordinairement attribuée par la morale grecque a 1 état et a la
sociétc
L'empire sur soi-même aussi bien que la conservation personnelle apparaissent sous un autre jour suivant qu'on se place au point îe vue purement individualiste ou à celui de la morale humaine (llï, 10). Sans doute l'individualiste doit tendre a ordre et à l'harmonie des différents cotés de son être (IIÏ, 6). Ma.. au point de vue de la morale humaine, l'empire sur soi doit satisfaire à des exigences qui seraient sans fondement aux yeux de l'individualiste. Si ce dernier se borne à conserver la naix et l'harmonie de son for intérieur, pourquoi s abstiendrait- U de suivre son instinct d'acquisition, son instinct sexué ou son désir de vengeance ? Dans tout rapport avec les autres il n a aucune raison de méditer sur les suites de ses actes, quand elles ne sauraient entraîner aucun dommage pour lui.
Il y a cependant au fond de la théorie d'Aristote une vente incontestable : c'est qu'une seule et même ^^^«f ^^^f ^«^^;-^;^, P^^^^^ nécessiter de la part de divers individus un effoil très diffère t Le problème sur lequel Aristote passait un peu trop vite pai a qu'U n'établissait pas un lien assez étroit entre la morale ind. îiduelle et la morale sociale, conserve toute son n^portance du point de vue de cette dernière, pourvu que ce point de vut
reste réellement un point de vue moral et ne se confonde ni avec celui du droit positif ni avec celui de l'opinion publique. S'il existe une relation étroite entre l'individu et la société, les prédispositions que l'individu apporte avec lui, sous le rapport moral, ne sauraient être chose indifférente. Seul, un dogmatisme qui prétendrait assurer que tous les hommes sont également bien partagés sous le rapport de l'empire sur soimême pourrait soutenir que la vraie loi morale consiste à en exiger de tous une égale quantité (cf. IV. 2 et VIII, 6). Plutôt que d'accorder cela, ce qui mènerait à la barbarie et au pharisaïsme, la morale doit reconnaître qu'elle est limitée dans son caractère scientifique. Toutes les fois qu'il faut décidément tenir compte des diversités individuelles, la science trouve sa limite. Tout ce qu'on peut réclamer de chaque homme de qui l'empire sur soi-même est exigible d'une manière quelconque (soit par lui-même, soit par les autres), c'est que ses actes se rangent en une série dont l'achèvement aboutirait à une complète dominalion de lui-même ; mais à quel point précis de la série l'acte de lel individu doit-il se trouver dans tel cas particulier, c'est ce que le spéculation morale ne saurait toujours déterminer, avec les moyens dont elle dispose, de manière à faire droit à toutes les considérations tant individuelles que sociales. Et cela pour cette raison bien simple que les divers individus ne commencent pas tous au même point.
10. — La différence entre le point de vue oîi nous nous sommes placés ici et celui de l'individualiste éclate encore dans la manière différente dont ils apprécient les diverses espèces d'empire sur soi-même. Nous ne considérons pas l'individu particulier comme un petit monde fermé et qui se suffît, mais toujours dans son rapport avec les autres hommes. Si l'on demande : que vaut-il mieux dominer : son désir de vengeance, sa cupidité ou sa sensualité? — on peut sans doute donner une réponse d'après le retentissement que ces diverses tendances ont au fond de l'individu, mais cette réponse ne suffirait pas. La >^easualité et la recherche des jouissances font dépendre l'homme du dehors, et par suite arrêtent son libre développement. Elles empêchent aussi le développement des sentiments idéaux, affaiblissent l'énergie de la volonté et entrent peut-être môme en conflit avec les exigences de la conservation physique. Une circonstance très grave sous le rapport moral c'est que la recherche
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des jouissances sensuelles rétrécit le cœur. La jouissance sensuelle se partage rarement avec les autres, et souvent peut-être ne s'obtient qu'à leur dépens. Il se peut qu'au début ce soit l'irréflexion, produite par l'entraînement, qui empêche l'individu de se préoccuper des conséquences résultant pour les autres de son plaisir; mais l'habitude transforme cette irréflexion en insensibilité. Les débauchés sont souvent plus durs et plus froids que les gens qui s'attaquent au bien d'autrui ou qui se laissent emporter par la colère. La morale et le droit aboutissent ici h un résultat difl'érent. Celui qui vole pour nourrir ses enfants est moralement bien au-dessus de celui qui anéantit par ses débauches un capital matériel ou moral susceptible de profiter à beaucoup d'autres. La moralité positive, et en particulier l'opinion publique, se rapprochent ici, comme il arrive si souvent, beaucoup trop des vues purement juridiques. Le voleur est exclu de la « bonne société », mais le viveur égoïste y occupera peut-être la place d'honneur.
En ce qui concerne spécialement les rapports des sexes entre eux, la question ne saurait être complètement traitée que dans la morale sociale. Dans la morale individuelle, la grande règle c'est que tout est bon pour l'homme de bien. Le mal commence lorsque la conscience est engagée dans les images sensuelles et ne peut plus s'en défaire. Une pudeur et une pruderie exagérées peuvent être des signes inquiétants, parce qu'elles témoignent que les images de cette espèce s'installent facilement dans l'esprit. Ce n'est pas en enveloppant les phénomènes sexuels d'un voile mystérieux, mais en les considérant comme tous les autres phénomènes naturels d'un regard calme et avec une intelligence lucide que l'on travaille à donner au cœur une pureté saine et naturelle. Il n'y a que deux manières saines de considérer le rapport des sexes; la première, que nous venons d'indiquer, est celle de l'observateur physiologiste et psychologue, la seconde, consiste à en éprouver la force par le don intime de soi et partant par autre chose que la jouissance purement sensuelle. Toutes deux diffèrent du libertinage, de la grossièreté et de la rêverie lubrique.
La conduite à tenir en ce qui concerne la vie sexuelle pose un des problèmes les plus ardus de la morale. La nature et la culture se heurtent ici de la façon la plus nette. En tant qu'être naturel, l'homme arrive à la maturité sexuelle longtemps avant
que son existence comme être cultivé soit suffisamment assurée pour qu'il puisse prendre soin de sa postérité. La nature élève ici constamment des exigences très fortes, qui ne peuvent être satisfaites dans toute leur étendue à moins de renoncer aux progrès de la culture et de la vie sociale. Il y a lutte entre les instincts qui nous sont communs avec les animaux et les intérêts qui conduisent à une évolution supérieure de la vie humaine. Kant allait jusqu'à en conclure que la nature n'a pas fait l'homme pour la vie civilisée et qu'elle a seulement en vue la conservation de l'espèce humaine comme espèce animale. Il trouvait là un désaccord profond et une source de malheurs à laquelle il serait seulement porté remède lorsque les hommes auraient atteint un degré de culture dont ils étaient encore fort éloignés ^ Le grand penseur indique ici la grosse difficulté, mais en même temps l'unique manière dont on puisse l'envisager sous le rapport moral. Il est très facile de trancher le nœud et de réclamer purement et simplement la satisfaction illimitée des instincts naturels. Mais celle-ci n'est justement possible qu'à la condition de vouloir revenir au même degré que les animaux. Et pas même à ce degré il n'est vrai que domine l'absence de toute contrainte, ainsi que l'attestent suffisamment la sélection sexuelle et la lutte entre les mâles au moment de l'accouplement. Si l'ascétisme avec sa haine de la nature, et la morale officielle avec sa pruderie, tombent dans le faux et le contre-nature, la réaction en sens inverse dépasse pourtant le but, en soutenant que la relation sexuelle est indifférente ou du moins d'importance secondaire sous le rapport moral. C'est par un instinct juste que l'on a de tout temps considéré la relation sexuelle et son organisation comme l'une des questions morales les plus importantes. Nous n'avons à en traiter ici que du point de vue de l'individu particulier (bien que non considéré comme souverain), et ne pouvons par conséquent le faire d'une manière complète; cela n'est possible que dans la théorie de la famille. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne saurait être question d'une liberté individuelle illimitée, puisque l'instinct sexuel ne peut se satisfaire qu'avec l'aide d'un autre individu. L'instinct sexuel contient en germe ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans la nature humaine, comme aussi ce qu'il y a en elle de plus grossier et de plus bas. Il peut
* Kant. Mulhmasslicher Anfang cler Menchengeschichte (1786), in Vermis» chte Schriften. Halle, 1799, III, p. 48 sqq.
conduire l'individu à se dépasser lui-même grâce à l'enthousiasme et à la joie causée par un autre, et se montrer ainsi apparenté à tous les dévouements et à tous les sacrifices; mais il peut aussi faire que l'individu, emprisonné dans ses appétits, ne voie plus dans les autres que de simples moyens de sa jouissance propre. L'instinct oscille entre ces deux extrêmes, et il faut un remarquable aveuglement pour croire que la maîtrise de soi n'ait ici aucune importance. Il apparaît au contraire justement ici que l'empire sur soi-même est le titre de noblesse de l'humanité, la condition de la continuation de l'évolution par laquelle elle s'est élevée au-dessus de l'existence purement animale.
Aussi bien, l'empire sur soi-même est-il possible à un degré beaucoup plus élevé qu'on ne le pense généralement. On parle souvent de nécessités physiologiques qui n'existent pas, mais qu'on peut bien faire naître, à force d'en parler. Il y a des individus qui restent chastes sans nuire à la santé ni à la vigueur de leur vie mentale et physique. Jusqu'où s'étend la faculté de chacun de se dominer lui-même, lui seul peut le savoir; mais pas plus qu'on n'a le droit de jeter à quelqu'un la première pierre, on n'a celui d'ériger sa propre faiblesse en nécessité humaine universelle ^ L'homme obligé de soutenir une lutte ardue pour se maintenir à la surface, peut le faire avec la conscience de supporter sa part de la souffrance que doit endurer l'espèce afin d'atteindre un degré supérieur, et avec le sentiment
* Il n'y a aucune raison pédagogique d'abaisser le niveau. Esqiirol remarque : « Si la continence dans quelques cas très rares a causé l'aliénation mentale, le libertinage est une cause plus fréquente. » Des Maladies Mentales. Bruxelles, I, p. 30. — Un médecin anglais Lionel Beale {Otir morality and tke moral question, cliielly from the médical side, London, 1887), atta<iue vivement ceux qui soutiennent cette nécessité plîysiologi«iue. Il cite (p. 90) une phrase dans le même sens de sir James Paget. Ci", également Seveu Riubing : L'hygiène sexuelle et ses conséquences morales. Paris, F. Alcan 1895. — Krafft-Ebing {Psychopalhia sexualis 2« Aufl. Stuttgart. 1887) soutient aussi bien la possibilité de la continence que sa grande importance : « La présence d'idées capables de réfréner l'impulsion sexuelle est nécessairg et décisive chez les hommes cultivés » (p. 21). « L'éducation et le genre de vie ont une grande influence sur l'intensité de la vie sexuelle » (p. 32). Il parle aussi de « la suppression du besoin, une fois passé un certain stade de réaction - (p. 34), mais ajoute pourtant : - Une constitution neuropathique est fréquemment associée à une exagération morbide du besoin sexuel, et ce genre d'individus traînent souvent une grande partie de leur vie sous le poids de cette anomalie constitutionnelle de leur vie appétitive » (p. 34). — (On trouvera des idées analogues dans Gh. Féré. L'Instinct sexuel. Paris Alcan, 1899 (Trad.).
de contribuer pour son compte à avancer l'évolution vers ce but. Nous sommes tous des chaînons dans la grande série évolutive qui mène de l'animal jusqu'à l'homme. Et sous aucun autre rapport peut-être, il n'importe autant d'empêcher l'appétit de retomber à la forme purement animale. L'appétit violent dont il est question ici se manifeste ordinairement chez l'animal d'une manière aveugle, isolée et souvent sans prendre garde à son objet, bien qu'on trouve dans le monde animal des traits attestant que déjà là une forme supérieure est possible. L'appétit s'humanise d'autant plus qu'il se sépare moins des autres éléments de la personnalité, qu'il s'associe davantage aux qualités individuelles propres à son objet et se laisse davantage déterminer par elles, enfin qu'il devient davantage la base de sentiments sympathiques et d'intérêts idéaux.
Pas plus ici qu'à propos des motifs qui poussent au suicide, on ne peut toujours soutenir une lutte directe. On ne peut pas toujours avoir la maîtrise de soi sur-le-champ ni au dernier moment. C'est par l'exercice corporel, par une nourriture saine cl vigoureuse donnée à l'imagination et par l'enthousiasme pour des fins idéales qu'on empêche l'instinct de s'étendre et de provoquer les idées fixes et le vertige qui mènent à la chute.
M. — Tandis que la moralité positive ne manque pas de prendre une attitude pharisaïque vis-à-vis des égarements qui proviennent du développement des instincts et des impulsions lubriques, elle n'est pas autant frappée de l'importance considérable que peut encore avoir l'empire sur soi-même dans des circonstances tout autres. Si, dans la période dont nous avons parlé, existe le danger de s'égarer, dans une période ultérieure peut exister celui de stationner surplace, et souvent le second danger sera d'autant plus grand qu'on aura moins échappé au premier. Bien des hommes qui dans leur jeunesse auraient escaladé le ciel finissent en parfaits Philistins K Pour beaucoup la vie se divise en deux périodes : l'une de débordements, l'autre de scepticisme blasé. Celui qui sera resté fidèle à lui-même durant la lutte occasionnée par les ardeurs impatientes, échappera aussi plus facilement à la stagnation.
L'influence de l'habitude et de la vie régulière rend souvent nécessaire une forte dose d'empire sur soi-même, pour con-
* Vo'iv Psychologie, 2* éd. franc., p. 362, note (Trad.).
server la liberté et la fraîcheur de son esprit et rendre possible un accroissement sans cesse renouvelé. La nouveauté doit nous trouver nouveaux; ce qui suppose de notre part un perpétuel effort pour conserver Toeil ouvert et lucide. Notre accroissement ne saurait sans doute se poursuivre h Tinfini : la nature a pris soin de ne pas laisser les arbres pousser jusqu'au ciel Mais on doit s'efforcer de développer toutes les virtualités précieuses d'accroissement. Il n'y a pas de plus beau spectacle que celui d'un développement vigoureux et vivant à un âge ou généralement tout développement cesse. Une activité mentale perpétuelle et une chaude sympathie pour tout ce qui est grand et beau, voilà les meilleurs moyens d'éviter l'engourdissement. L'empereur Marc-Aurèle dans ses Pensées (VI, 30) s'adresse à lui-même les recommandations suivantes : « Prends garde de ne pas te césariser (ooa ari àT:oxaiaapa>87iç), de ne pas laisser ta situation déteindre sur toi, car cela arrive facilement. Conserve toi donc simple, bon, pur, grave, sans faste, ami du juste, pieux, bienveillant, affectueux, vigoureux pour les actes convenables. Lutte pour rester tel qu'a voulu te faire la philosophie. » Ce danger de devenir un « Philistin » que redoutait l'Empereur philosophe menace tout homme, qu'il soit haut ou bas placé, et le moyen d'y échapper est partout le même que celui qu'il recommande : rester fidèle à soi-même et à ses meilleures aspirations.