‹ Morale [microform]Chapitre 94 sur 284 · C. — L'INDÉPENDANCE · texte numérisé non relu

C. — L'INDÉPENDANCE

1-2. ---La conservation personnelle aussi bien que l'empire sur soi-même sont des conditions de l'indépendance personnelle. Il faut que l'individu se maintienne lui-même en face du monde externe et interne, afin de pouvoir être un membre original et indépendant de l'espèce. Il contient en lui quelque chose qui n'apparaît chez aucun autre tout à fait de la même manière. Le besoin d'un développement autonome, le besoin de faire passer à l'acte ses dispositions et ses facultés est un des promoteurs les plus considérables du progrès de la vie humaine. Sans confiance en soi-même et sans la conviction que le mo* propre renferme des éléments qui méritent de vivre et de se développer, on ne fait rien. Le découragement, la défiance envers soi-même paralysent toute volonté et tout travail ; bien plus, ils indiquent un affaiblissement de la volonté qui peut

approcher de Timbécillité. Déjà Aristote faisait remarquer que l'homme n'ayant pas un sentiment du moi assez développé n'accomplira pas tout le bien et toutes les belles actions qu'il aurait pu accomplir, parce qu'il s'en juge incapable. Cette « micropsychie », comme Aristote l'appelle, empêche le développement des virtualités contenues dans la nature de l'individu. Le juste sentiment du moi (la mégalopsychie) est sans doute, comme l'indique également Aristote, aussi difficile que rare; il suppose en effet non seulement qu'on se juge digne de grandes choses mais qu'on l'est on effet. Celui qui possède ce sentiment possède en lui-même une règle fixe. Il ne considère les honneurs et les biens extérieurs que comme une chose accessoire. Il connaît ses limites et cherche à accomplir tout ce dont il est capable dans ces limites; il ne supporte pas que les autres empiètent sur lui, mais n'empiète pas non plus sur les autres; il s'avance avec assurance et hardiesse à travers la vie *.

L'humilité et la modestie ne sont pas d'aussi grandes vertus qu'on l'admet généralement. La grande estime dans laquelle on les a tenues ne s'explique d'un côté que par une réaction contre le sentiment de soi exagéré et sans mesure que l'on rencontre souvent et, d'un autre côté, par un reste de la doctrine ascétique pour qui l'obéissance était la plus haute vertu. Ce qu'il faut, c'est se connaître soi-même, puis s'efforcer d'accomplir tout ce dont on est capable. Pourvu qu'on place l'idéal assez haut, il n'est pas nécessaire d'accorder à l'humilité une estime particulière. Nous aurons toujours bien le temps d'apercevoir nos bornes, et nous n'avons pas besoin d'affaiblir notre courage en nous appesantissant sur notre impuissance ^ au lieu de rassembler et de mettre en œuvre la puissance que nous avons réellement. Celui qui connaît ses limites, croit à son originalité, mais s'aperçoit aussi de sa petitesse. Il se sent à la fois grand et petit. Par là le sentiment vrai du moi se rapproche de l'humour.

* La théorie d'Aristote sur la mégalopsychie et la micropsychie se trouve uans Ltn. Nie, IV, 5-9.

* Spinoza définit l'humilité : « la tristesse provenant de ce que l'homme contemple son impuissance ou sa faiblesse », sentiment qui paralyse vite et mène au mépris de soi-même [abjectio). Eth., III, Aff. Def 26-29 - ARISTOTE non plus ne veut pas que l'on regarde la honte (a!'§ioî) comme

Tm/'t P- .»"" '^' ^^- - U"" ^^"^^ ^'^^ intéressante se trouve chez il" ME, T^^atise, III, 3, 7 (Of greatness of mind) et chez Adam Smith. Tlieory of moral Sentiments, VI, 3. ^

13 -CenW pas en se tenant craintivement en dehors de toute influence étrangère qu'on maintient son i^ndépendance. Plus un homme peut élaborer et s'approprier de matériaux, plu. aussi il fera éclater son originalité. La véritable indépendancese montre justement dans la capacité de pouvoir s enfoncer dans une riche matière. Les hommes les plus originaux .onl ordinairement ceux qui reconnaissent le plus volontiers ce qu'ils doivent aux autres. Marc-Aurèle commence son livre par l'énumération de tous ceux qui ont eu de l'influence sur son développement. G.«THEqui, mieux que personne, avait le diH)it de se sentir une personnalité indépendante, dit dans un entretien avec Eckermann : « On parle d'originalité, mais qu'est-ce que cela veut dire? A peine sommes-nous nés que le monde commence à agir sur nous ; et cela continue ainsijusqua la in. Et somme toute, que pouvons-nous appeler proprement notre sinon l'énergie, la force, la volonté? Si je pouvais dire tout ce dont je suis redevable à mes devanciers ou à mes contemporains illustres, il ne resterait pas grand'chose. »

Souvent on s'imagine ne pouvoir garder son indépendance qu'en se renfermant dans son sentiment et en l'invoquant sans cesse. Le sentiment a en lui quelque chose de plus individuel que la pensée et l'action. Mais si individualité n équivaut pas à isolement, et s'il y a un remède à l'exclusivisme et a la limitation dont souffre toujours l'individu pris à part, il ne faut pas s'en tenir à un appel mystique au sentiment, mais manifester au contraire son originalité par l'action de la pensée et de la volonté. Un sentiment exagéré de sa personnalité propre, sans force intellectuelle comme contrepoids, est un caractère très fréquent chez les esprits malades ^

14 — L'indépendance extérieure est nécessaire pour que l indépendance intérieure puisse nous être assurée. La dépendance à l'é-ard des autres met des bornes à la liberté de nos mouvements et au déploiement de nos forces. C'est pourquoi toute personne morale arrivée à sa maturité recherchera également la liberté extérieure. Aussi bien voyons-nous que l'histoire du monde est h proprement parler une grande histoire d'affranchissement. Dans l'histoire, on ne combat pas seulement pour les moyens de vivre, mais encore pour les moyens de vivre a sa

1 Maudsley. Pathologie de Vespnl. Trad. de langlais, p. 228 sqq.

guise. Hegel a dit excellemment qu'en Orient un seul homme était libre, que plusieurs l'étaient en Grèce et aue dans les temps modernes nous le sommes tous. Aujourd'hui'tout homme est appelé Monsieur; ce qui d'abord indiquait la supériorité de l'un sur les autres, désigne maintenant l'indépendance personnelle de chacun. C'est par l'effet d'une tendance ascétique que le bouddhisme, le stoïcisme et le christianisme primitif voyaient dans la liberté une disposition purement interne et regardaient comme une chose indifférente que l'on fût extérieurement libre ou esclave. Sans doute, l'esclave peut posséder son sanctuaire intime où nul ne saurait pénétrer i mais l'opposition complète entre l'extérieur et l'intérieur n'est pas seulement pénible, elle peut même nuire à la vie morale, en empêchant d'appliquer au dehors les forces du dedans. Si l'histoire, vue par un côté, est un immense processus d'affranchissement, cela veut dire, au point de vue moral, que la vie de l'espèce trouve de plus en plus de points de départ indépendants et personnels. L'espèce ne vit que dans les individus particuliers; plus ceux-ci se mouvront avec vigueur et liberté, plus la vie de l'espèce deviendra pleine et riche. La morale individuelle et la morale sociale se rencontrent donc ici en une même exigence (cf. VllI, 6). La limite de la liberté personnelle de chacun devra être déterminée d'après ce que réclame l'égale liberté des autres, et la tâche sera dès lors de faire coïncider autant que possible ces limites avec celles de la capacité et de la tendance individuelles.

L'honneur et la propriété peuvent être regardés comme des prolongements extérieurs de la liberté personnelle; nous avons aussi besoin de certains égards de la part des autres. Il faut qu'eux aussi nous regardent comme un être ayant légitimement son individualité propre. Dans les circonstances normales, rho7ïneur vient de lui-même comme une condition qui n'a pas'besoin d'attirer particulièrement l'attention et qui donne pourtant à notre attitude en face des autres l'assurance et la sécurité. Il n'est pas bon que l'attention soit trop dirigée sur l'image que les autres se font de notre moi, car ce qui devait n'être qu'une condition de notre activité devient alors facilement son but et l'apparence extérieure finit par l'emporter.

13e plus, le développement personnel implique qu'on a des moyens matériels. Tant que l'individu vit au Jour le jour, aucun développement supérieur ne peut exister, et dès qu'il vit autre-

ment il possède une propriété. Ici, dans la morale individuelle, nous ne considérons la propriété que comme un moyen de 1 indépendance personnelle, comme un prolongement de la personnalité. Dans toute organisation des relations sociales qui ne fait nas de l'individu une simple machine, un outil sans volonté, il faut que celui-ci dispose des moyens qu'il peut se procurer sous certaines conditions. Quelle que soit la formule qu on veuille donner à ces conditions, quel que soit le contrôle auquel on prétende soumettre la disposition des moyens, il faut toujours qu'il reste un domaine dont il détermine lui-même 1 emploi, cl ce domaine doit être aussi grand que cela est conciliable avec le bien des autres. Toute restriction au droit de disposer est par elle-même un mal. Pourquoi n'emploicrai-jc pas mes forces pour élaborer une matière donnée, ou pourquoi n utiliserai-je pas ma puissance à revendiquer une chose dont je puis m emparer sans gêner ni léser personne ? Pouvoir se déployer dans l'existence cela est par soi-même un bien ; le mal commence seulement lorsqu'il y a rencontre entre plusieurs hommes ayant tous le besoin do se déployer. Le soin de se justifier incombe donc à celui qui prétend restreindre la sphère de ma puissance, de même que d'une manière générale (en vertu du principe du bien) le soin de se justifier incombe h celui qui prétend nous faire éprouver de la douleur au lieu du plaisir. Ce besoin de posséder et de déployer sa puissance n'est pas nécessairement de l'éc^oî-mc. U ne s'ensuit pas en effet qu'on fasse de la propne e et de^la puissance ses fins suprêmes. Ce sont, tout comme la santé, la force physique et morale, des moyens applicables au

sci-vice de l'humanité.

\ tous les degrés de l'existence humaine, nous trouvons ce besoin de posséder la propriété, à tout le moins la propriété mobilière. La possession en commun de la propriété, particulièrement du sol. qui est si répandue aux étapes primitives, disparait partout par suite du développement plus vigoureux de^ personnalités particulières amené par la civilisation. Elle h' montre inconciliable avec un développement plus autonome el plus libre de la vie personnelle. Là où règne la communauté de, biens, comme par exemple dans les Zadrugas des Slavt^ du <ud le sort de chacun est invariablement fixé et ne peut différer essentiellement de celui des autres. Mais le besoin naît toui naturellement « de vivre à sa guise, de travailler pour soi seul.

de boire dans son verre », « de jouir des charmes de la vie indépendante et d'en affronter les risques et les périls ' ». Il est très possible que le droit de propriété, comme d'ailleurs son fondement et son étendue, subisse et doive même nécessairement subir toutes sortes de transformations. Mais quelque organisalion qui s'en produise, une partie essentielle de la valeur qu'on pourrait lui attribuer dépendra de la mesure où elle assurera l'indépendance du plus grand nombre possible d'êtres humains. L'indépendance est en effet l'une des conditions les plus importantes pour le bon emploi des biens -.

Les droits civiques doivent être considérés d'une manière analogue à celle dont nous venons de considérer l'honneur et la propriété. L'histoire (principalement l'histoire romaine et celle des Anglais) nous montre combien il importe au développement d'un peuple, et môme à celui de l'humanité entière, que l'individu maintienne ses droits. L'abandon complet des droits équivaut, comme l'a dit Ihering», à un suicide moral. »

' Df Laveleve. De la Propriété et de ses formes primitives, i' éd p 478 Sur 1 histouc de la propiiété, consulter Spexcei, : Political Inslïtuiiom. Uiiip. lo. — Cl. Wilkexs : Sociologie, p. 284-295.

■■ V. F.u,BE Hassen, dans Stavnsbaandslôsningen og Landboreformerne La suppression du servage et les réformes agronomiques). Copenhague, 1888 l..l>- 69-J3, remarque que « la communauté, comme toutes les viedles institutions du même genre, avait eu sa raison d'être. . Mais elle la perdit au cours des temps et devint fort nuisible, notamment parce . u elle empêchait les modifications et les progrès. L'individu élait obligé dans la culture de son champ, de faire comme le voisin ; non seulement .devait continuer le même système d'exploitation, mais même dans les détails, il ne pouvait sans difliculté entreprendre aucun grand chanacnient.. Le morcellement mit fin à l'antique coutume et à l'antique routine; ,1 força le paysan, qui jusque-là avait pris part sans pensée et sans ^olonle a 1 exploitation héréditaire commune du village à penser et à agir par lui-même. Il permit à l'individu de faire des progrès sans en êlr« empêché parles autres. » <=u me

' Le Combat pour le droit, trad. de Meulenaore. Paris 1875 — Cf aussi Der Zweckim Recht, I, 2» Aull, p. 74 sq,, 259. - D'après Steinthal (Allgemême Elluk, p. 154) : « en Allemagne, où depuis des siècles l'évolution uu droit a ete si complètement arrêtco, les caractères sont clairsemés le sentiment du droit faible, et l'on attend tout de la bienveillance » '

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LE DÉVOUEMENT

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b. Tolérance et piele.

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