XII. — A. 1. LE DÉVOUEMENT
qui s'y exprime. Les Kantiens ont certainement encore raison de dire qu'il ne peut être question ici que d'une approximation. L'amour vrai est une force en comparaison de laquelle tout homme trouvera sans cesse l'occasion de sentir son impuissance et son éloignement de l'idéal. Mais cela est également vrai de tous les idéals, de ceux de l'affirmation de soi-même non moins que de ceux du dévouement.
C'est en s'appuyant sur une fausse psychologie que les Kantiens croient tout sentiment, à l'exception de la loi morale, de nature intéressée. Pour qu'il y ait intérêt ou égoïsme, il faut qu'on rapporte de propos délibéré toutes choses à soi-même comme fin. Il ne suffit pas qu'un sentiment soit accompagné de satisfaction personnelle, pour qu'on puisse l'appeler égoïste (à moins de prendre ce dernier mot dans un sens très large). De ce qu'en nous dévouant à une chose nous subissons l'attrait des qualités que nous y trouvons, il ne s'ensuit pas que nous nous prenions pour fin et ne traitions cette chose qu'en moyen de notre jouissance. Le dévouement serait psychologiquement impossible si son objet n'avait pour nous quelque charme \ et le sentiment du respect décrit par Kant est une impossibilité psychologique, si son objet n' exerce absolument sur nous aucun attrait. Si l'amour est de l'égoïsme, le respect en est aussi.
2. — L'amour peut prendre dans chaque cas particulier une forme différente, et chacune de ces formes peut avoir son intérêt moral propre-. Il ne saurait présenter toujours le caractère d'un sentiment d'union immédiate, même si les individus auxquels il s'adresse sont proches de nous. Il se peut que l'une des parties soit tellement au-dessus de l'autre que le rapport de celle-ci à celle-là soit empreint d'admiration et de respect; pourtant cela ne modifie pas nécessairement l'égalité de l'amour réciproque. Il se peut que le sentiment de la communauté et de l'union subsiste malgré la différence du caractère et des facultés. Dans la partie supérieure, l'amour se manifeste sous la forme de la générosité. L'élévation de la générosité ne consiste pas en ce que l'individu a le sentiment d'être placé à un degré supérieur à l'autre, mais précisément en ce que, se trouvant effectivement
* Cf. ma Psychologie^ VI, G. 7.
* Aux 8« et 9« livres de l'Ethique à Nicomaque, Aristote a soumis ces diverses formes à une étude qui reste encore aujourd'hui classique.
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à un degré supérieur, il n'a pas ce sentiment. Un dévouement profond fait disparaître toutes les différences de cette sorte. La crénérosité peut prendre la forme de l'humour si, tout en s'apercevant de la petitesse, des bornes, des contradictions internes et des imperfections des autres, on n'en éprouve pas moins de sympathie pour eux. L'élévation de la générosité consiste encore en ce que la sympathie reste indépendante de la conduite des autres, et subsiste malgré leur ingratitude ou leur indifférence. Enfin cette élévation consiste aussi en ce que l'individu porte ses regards sur des intérêts vitaux considérables et étendus, et ne limite pas sa sympathie aux cercles étroits dans lesquels il se trouve en contact direct avec les autres. L'amour que l'homme généreux porte à l'humanité est déterminé par une vue très large des conditions vitales du genre humain ; il ^'efforce de les maintenir même s'il lui faut porter atteinte, dans le détail, à ce qu'exigerait la sympathie attachée à des cercles plus étroits. C'est donc h tort qu'ADAM Smith ' croit la générosité et le sentiment humanitaire deux sentiments absolument différents. Il tire cette conclusion de ce fait que celui qui expose ^a vie pour sauver un autre n'éprouverait peut-être aucun véritable chagrin, si cet autre était mort par une cause h Faction de laquelle il fut impossible d'obvier. Mais cette conséquence n'est pas juste. Il est en effet tout naturel que l'amour de l'humanité existe lorsqu'il y a possibilité d'agir, quand même aucune relation plus étroite ne nous aurait précédemment rattachés h autrui. C'est seulement dans les cercles plus étroits que l'occasion se présente fréquemment pour lui de se manifester d'une manière actuelle ; envers les êtres qui sont plus loin de nous, il reste, abstraction faite de circonstances spéciales, sous la forme virtuelle . Schopenh.\uer {Neue Paralipomena % 244) remarque très justement qu'il y a une espèce de courage provenant de la même racine que la bonté du cœur, savoir, de ce que l'homme sent son existence presque identique à celle des autres hommes. « Ce sentiment produit le courage parce que l'homme tient moins à son existence individuelle, puisqu'il vit presque autant de l'existence universelle de tous les êtres, et par suite se préoccupe moins de sa vie et de ce qui s'y rattache. Cela ne veut pas dire que telle soit toujours la source du courage, car
* Theory of Moral Sentunents. IV, 2.