‹ Morale pour tousChapitre 14 sur 22 · MORALE INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

MORALE INDIVIDUELLE

Morale individuelle, ou devoirs envers nous-mâmes. — Devoirs de la morale individuelle qui regardent le corps. — De Thygiène. — De la gymnastique. — De la tempérance, — Le suicide condamné par les lois de la morale.

Quelques philosophes ont défini Thomme une intelligence servie par des organes. Rien de plus juste, si par intelligence on entend Tâme tout entière, car, une fois que Ton admet la distinction de l'âme et du corps, il est évident que le second n'est qu'un instrument au service de la première. Mais cet instrument, si vil qu'il soit, lo^qu'on le compare à l'ouvrier invisible qui a été appelé à s^en servir, ne saurait être négligé, ni détruit, ni exposé volontairement à des causes d'altération et d'affaiblissement sans dommage pour rame elle-même. Les devoirs que nous avons à remplir pendant la vie sont évidemment méconnus, si la vie elle-même, qui consiste dans l'union de l'âme et du corps, est compromise par la violation ou Ja négligence des lois protectrices de notre organisation physique. C'est d'ailleurs un fait constaté par Texpérience, que les infirmités, les maladies et l'altération de nos organes apportent souvent les plus f^rands obstacles à Vexercice de notre volonté et de

notre intelligence. Voilà ce qui faisait penser aux anciens que rien n'est plus désirable qu'une âme saine dans un corps sain.

Mais il ne faut pas que ces deux biens, si étroitement unis ensemble, la santé du corps et la santé de l'âme, soient placés sur la même ligne. C'est à cause de rame qu'il faut s'occuper du corps ; c'est à cause de l'âme que nous sommes obligés de veiller non-seulement à la conservation, mais encore au développement et à l'accroissement de ses forces» puisqu'elles concourent de toute nécessité au perfectionnement de nos facultés et à Taccomplissement de nos devoirs. Les forces du corps se conservent par une vertu particulière, que l'intérêt nous commande aussi bien que le sentiment moral, et par une science qu'heureusement la nature et l'expérience ont mise à la portée de tous. Cette vertu, c'est la tempérance, et cette science, l'hygiène.

La tempérance consiste à ne donner au corps que ce qui lui est utile ou nécessaire. L'intempérance, au contraire, franchit cette limite et n'en admet pas d'autre que la satiété; encore la satiété ne suffît-elle pas toujours pour l'arrêter. Elle consulte non les besoins que la nature nous a domnés, mais l'amour du plaisir et les appétits factices qu'il a créés en nous. Or, comme il est impossible d'excéder les besoins de la nature sans violer ses lois et sans troubler son économie, il en résulte que l'intempérant est l'ennemi de lui-même, le bourreau encore plus que l'esclave de ses sens. Il croit les flatter, lorsqu'il travaille de toute son énergie à leur dissolution et à leur ruine. Sourd à la voix de la raison et ne connaissant plus celle de la nature, pervertie en lui par des passions funestes, il tombe réellement au-dessous de la brute, puisqu'il ne lui reste pas même la protection aveugle

de l*instinct. Au reste, il suffit" de regarder un homme au moment où il fléchit sous le poids de ses propres excès pour être certain qu'il n'appartient plus à l'espèce humaine.

L'hygiène, c'est à proprement parler la science de la santé. Elle suppose la connaissance des agents et des phénomènes physiques qui lui sont favorables ou défavorables, par conséquent celle des conditions qu'il faut remplir pour la conserver. Cette connaissance ne s'élève au rang d'une science qu'à force de temps et de patientes observations ; mais il y a aussi, si Ton peut ainsi parler, une hygiène naturelle qui se fait d'elle-même, dans l'esprit de chacun, par l'expérience de chaque jour. C'est celle-là qu'il faut surtout s'appliquer à mettre en pratique et que la morale fait rentrer dans nos devoirs envers nous-mêmes, sans exclure l'autre lorsqu'il est en notre pouvoir de l'apprendre. Le jour n'est pas loin, peut-être, où les saines notions d'hygiène seront répandues par l'instruction primaire dans toutes les classes de la société. Alors elles pourront être considérées comme un utile complément de la morale individuelle.

Si la tempérance et l'observation des règles de l'hygiène sont des moyens de conserver nos forces physiques, l'exercice, le travail du corps, est un moyen de les accroître. Or, l'exercice soumis à certaines règles et élevé à la dignité d'un art, c'est ce qu'on appelle la gymnastique. L'exercice et le travail, dirigés par le bon sens naturel, contenus dans les limites que l'expérience leur impose, suffisent assurément; mais les anciens, c'est-à-dire les Grecs et les Romains, ne s'en contentaient pas ; la gymnastique leur paraissait nécessaire pour faire des hommes, des citoyens et des soldats. Aussi lui ont-ils donné un développement exagéré. Les nations modernes doivent

éviter cette faute. C'est assez pour elles que, dans l'éducation publique, les exercices de Tesprit ne fassent point oublier ceux du corps.

Le devoir qui nous commande de veiller à la conservation de notre santé et de nos forces exige encore plus impérieusement la conservation de notre vie ; par conséquent, le suicide est une violation des lois de la morale, le suicide est un crime aussi bien envers la société qu'envers nous-mêmes.

Le suicide est coupable pour la même raison et au même degré que Thomicide, car, pourquoi est-ce un crime d*ôter la vie à son semblable quand il y a profit à le faire, non-seulement pour soi, mais pour d'autres ? Pourquoi, lorsque nous n'y voyons aucun danger ou que nous sommes résolus à le braver, et que, de plus, la pitié a abandonné notre cœur, ne disposerions-nous pas, pour nos intérêts, de la vie des hommes, comme nous disposons de celle des animaux, comme nous disposons des choses inanimées ? Parce que la vie humaine a un but moral, c'est-à-dire un but vers lequel il nous est ^ absolument commandé de diriger toutes nos facultés, et auquel, par conséquent, doivent être subordonnés nos intérêts et nos passions; en d'autres termes, parce que tout homme a des devoirs à remplir envers lui-même, et que tant qu'il reste dans la limite de ces devoirs, qui se résument dans le perfectionnement de son être, sa vie est inviolable et sacrée pour nous. Retranchez cette idée suprême du but moral de la vie, des devoirs qui nous sont imposés envers nous-mêmes, indépendamment de toute condition extérieure, vous supprimez par là même toute idée de droit et, par conséquent, de devoir envers nos semblables. Mais, s'il en est ainsi, ma propre vie m'est aussi sacrée que celle des autres, et soit que j'attente à celle-ci ou à celle-là, je suis égale-

ment coupable. On a donc eu raison de dire que la condamnation du suicide est comprise dans ce précepte général : « Tu ne tueras point. »

Tous les sophismes qui ont été imaginés pour défendre le suicide s'évanduissent devant cette vérité, qu'on ne peut se donner la mort sans violer à la fois tous les devoirs auxquels appartient notre vie. Examinons rapidement les plus spécieux de ces sophismes*

Vous souffrez, dites-vous, et vous ne prévoyez pas la fin de vos peines. Dès lors la vie n'est pour vous qu'un fardeau, et vous ne comprenez pas pourquoi vous ne pourriez pas Tabandonner. — Mais vous n'êtes point ici-bas pour être keureux au gré de vos passions ; vous devez, au contraire, vous élever au-dessus d'elles et être plus fort que la douleur.

Vous désespérez d'être utile à vos semblables, et vous pensez que votre existence, loin de les servir, leur est à charge, -r- D'abord on conçoit difficilement qu'un homme capable de se tuer pour un pareil motif ne tienne absolument à rien dans ce monde et ne soit cher à personne» n'ait personne à aimer, à consoler, à conseiller, à édifier par ses exemples. Mais quand cela serait! la loi du devoir ne consiste pas uniquement à être utile aux autres ; vous avez votre âme à purifier, à développer, à agrandir, et les bienfaits qu'on est obligé de recevoir ne servent pas moins à ce but que ceux qu'on répand soi-même.

Vous êtes Caton ou Brutus, et vous ne voulez pas survivre à la liberté de votre pays. Vous vous appelez Lucrèce, et vous ne pouvez supporter votre propre honte. — Mais quand la carrière du citoyen est fermée, en supposant qu'elle le soit jamais, ne reste-t-il pas celle de l'homme ? Quand nous avons perdu toute espérance pour la patrie, la conscience n'a-t-elle plus de droits sur nous? Quant à la honte, elle est méritée

OU non. Si elle est méritée^ il faut la supporter comme un mal salutaire et améliorer son âme par Texpiation. Si elle n'est pas méritée, il faut mettre sa conscience au-dessus de l'opinion et éviter d'être injuste parce qu'on est victime de l'injustice.

Devoirs de Ja morale individuelle qui regardent l'âme: ils se rapportent aux différentes facultés, sensibilité, intelligence, volonté, qu'il faut développer et discipliner en vue de TaccompHs8ement du bien.

Tous les devoirs que nous avons à remplir à l'égard de notre corps sont une conséquence nécessaire de ceux qui nous sont prescrits à l'égard de notre âme. Tous les devoirs que nous avons à remplir à l'égard de notre âme dérivent à leur tour, d'une manière non moins évidente, de la fin générale que la loi morale nous commande de poursuivre sans interruption et sans relâche, ou de l'ordre que nous sommes obligés d'introduire dans notre existence, de la perfection à laquelle nous sommes tenus de nous élever de plus en plus.

Cette fin générale, cet ordre, cette perfection, ne pouvant se réaliser ni même se concevoir sans l'exercice de la volonté, c'est-à-dire de cette force intérieure qui n'existe pas si elle n'est libre et qui se confond avec la liberté, il en résulte que la conservation et le développement de notre volonté sont le premier devoir que la morale nous prescrive par rapport à notre âme.

La volonté ne pouvant pas exister en nous sans la raison, puisque sans la raison nous tombons au pouvoir de nos appétits ou de nos passions , la raison étant nécessaire, d'ailleurs, pour nous donner connaissance

de la loi qui doit régler notre vie et nous laisser le choix entre le bien et le mal, la conservation et le développement de notre raison sont, à l'égard de notre âme, un devoir aussi impérieux que la conservation et le développement de notre volonté.

La raison et la volonté tout ensemble ne suffisent pas à la réalisation de Tordre moral, parce que Thomme n'est pas seulement un être intelligent et libre, il est aussi un être sensible. Le bien qui se propose à lui comme le but suprême de son existence et auquel il est tenu de sacrifier ses intérêts, ses plaisirs, quelquefois ses plus tendres et ses plus douces affections, il faut qu'il puisse Taimer pour que tous les sacrifices qu'il commande soient moins douloureux ; il faut qu'il en comprenne, non-seulement les austères exigences, mais aussi la grandeur et la beauté. Or, ces dernières qualités s'adressent moins à l'intelligence qu'au sentiment, et c'est aussi parmi les sentiments qu'il faut comprendre l'amour qu'ils nous inspirent. La sensibilité est donc, dans l'œuvre de notre perfectionnement, un auxiliaire nécessaire de la raison et de la volonté, et c'est pour nous un devoir de le développer sans cesse en l'exerçant sur les objets les plus dignes de l'émouvoir.

Mais ce n'est pas assez de connaître les devoirs qui nous sont prescrits à l'égard de nos diverses facultés, il faut encore que nous sachions de quelle manière, par quels moyens, nous parviendrons à les remplir. Le développement de la volonté est tout entier l'œuvre de la volonté même. Il consiste à la rendre indépendante, soit de l'intérêt, sioit de la passion, soit des conseils de la peur, soit des séductions de Tamourpropre, souvent plus dangereuses que celles de la cupidité ou de la volupté, et à ne voir au-dessus d'elle que les lois de la raison, que les ordres absolus

de la conscience. Cet empire de la volonté sur les mouvements irréfléchis du cœur et des sens ou sur les calculs intéressés de l'égoïsme, voilà ce qu'on appelle le caractère, et Thomme vaut plus par le caractère que par les dons les plus brillants de l'esprit, car ceux-ci nous les tenons d'une libéralité de la nature, tandis que le caractère, c'est nous-mêmes, ce qu'il y a en nous de plus substantiel et de plus personnel. Mais ce n'est pas en un jour que Ton acquiert ce degré de liberté et de sécurité intérieure; on n'y arrive qu'avec le temps, à force de surveillance exercée sur nos actions et sur nos plus secrètes pensées, par l'effet d'une discipline inflexible qui ne nous fait grâce sur aucune défaillance ; toutefois, on y arrive quand on le veut, et il n'y a que les lâches qui restent à moitié chemin.

Le développement de l'intelligence ne dépend pas moins de nous que celui du caractère ; car l'intelligence se développe par l'étude, la réflexion, l'observation, le raisonnement, la conversation avec nos semblables, ou la lecture de leurs ouvrages, et tous ces moyens sont entièrement en notre pouvoir ; ce sont des actes, que, dans des proportions diverses, nous sommes toujours libres d'accomplir, et sans lesquels les facultés les plus heureuses restent frappées de stérilité ou même sont en danger de se perdre comme on perd l'usage d'un membre qu'on n'exerce pas. Rester dans l'ignorance lorsque, pour en sortir, il n'en coûterait pas plus qu'un effort soutenu de la volonté, c'est donc véritablement un suicide intellectuel, qui se change bien vite en un suicide moral, puisque la pratique du bien en suppose nécessairement la connaissance. Ge n'est pas assez de se faire instruire, il faut chercher surtout à s'instruire soi-même. L'instruction que nous avons regue des autres, comme les dons

que nous avons reçus de la nature, est un bienfait digne de notre reconnaissance ; ce n'est pas Taccomplissement d'un devoir. Notre devoir ne peut être accompli que par nous ; par conséquent, c'est à nous de compléter, ou du moins de continuer l'œuvre commencée par la libéralité de nos semblables.

Enfin nous exerçons également un empire trèsétendu sur notre sensibilité. Selon la nature des objets sur lesquels nous arrêtons notre imagination et notre pensée, selon le caractère des personnes avec lesquelles nous sommes habituellement en relation, nous développons en nous de bons ou de mauvais sentiments, des passions viles ou généreuses. Les unes et les autres, nous pouvons à notre gré les faire naître, les entretenir et les exciter en nous au point de les rendre maîtresses de notre vie, ou les étouffer dans leur germe, lorsqu'elles n'existent encore qu'à l'état d'une vague agitation à peine aperçue par la conscience. Il n'y a que les passions viles, sensuelles, égoïstes, envieuses, dont il soit utile de poursuivre l'entière destruction. Mais les sentiments nobles et élevés, ceux qui ont pour effet tout à la fois de nous rendre meilleurs, et plus heureux, les attachements désintéressés, l'admiration du beau et du bien. Tamour de la vérité et de la science, le culte de l'art, les saintes émotions de la foi, il faut les provoquer dans nos âmes quand ils n'y sont pas spontanément, il faut les nourrir en quelque sorte par la contemplation des actions et des œuvres les plus propres à les inspirer; le commerce des hommes, les enseignements et les exemples peuvent exercer sur nous la plus salutaire influence.

Du travail. — La loi du travail obligatoire pour tous. — Du travail imposé à chaque homme selon son état et sa profession. — Chaque condition, dans la société, a son importance et pput avoii- sa dignité, quand on s'acquitte fidèlement des obligations qu'elle impose. — Influence salutaire du travail sur la moralité humaine. — De Tépargne accumulée ou du capital.

Tous les devoirs que nous avons à remplir envers nous-mêmes ne rentrent pas nécessairement dans l'une ou dans Tautre des deux classes d'obligations que nous venons d'exposer, celles qui ne regardent que l'âme et celles qui se rapportent uniquement au corps. Parmi ces devoirs, il y en a un qui tient, en quelque sorte, des deux natures, qui intéresse Tâme et le corps en même temps et à un égal degré : nous voulons parler du travail.

On ne saurait contester la nécessité du travail pour la conservation du corps, puisque c'est à lui que nous devons d'une manière générale nos aliments, nos vêtements, nos maisons, nos armes, tout ce qui sert à nous nourrir, à nous protéger, à nous défendre, à assurer notre subsistance et notre bien-être, sans compter que le travail est par lui-même un exercice utile à l'entretien et au développement de nos forces. Le travail n'est pas moins nécessaire au perfectionnenoient de notre âme, puisque sso^s lui il nous est impossible de nous instruire, ni de nous procurer les loisirs, la sécurité, le repos de l'esprit dont nous avons besoin pour cultiver notre cœur et notre raison. La faim, la soif, le froid, les privations du jour et les soucis du lendemain nous ôtent jusqu'au sentiment de notre dignité morale et de nos besoins immatériels»

Le travail étant indispensable à raccomplissement de nos plus impérieux devoirs, de ceux qui peuvent être considérés comme le fondement et la condition de tous les autres, est lui-même un devoir absolu, universel, qui s'adresse sans exception et sans condition à tous les hommes. La loi du travail nous apparaît ainsi comme une des premières lois de l'humanité et justifie ces paroles du livre de Job : « L'homme est né pour travailler commB Toiseau pour voler. »

Mais si le travail est également obligatoire pour tous, il n'en résulte pas qu'il doive chez tous se manifester de la même manière ou produire exactement les mêmes œuvres. Ce n'est que dans l'enfance de la société humaine que chacun est dans la nécessité de pourvoir directement, par sa propre industrie, à tous ses besoins, de se construire sa demeure, de se procurer ses aliments et de les préparer, de fabriquer ses vêtements, et, s'il lui reste encore le temps de penser, de se faire, par ses réflexions personnelles, quelques grossières idées sur l'homme et sur la nature. Peti à peu se révèle la loi de la division du travail. Les arts se perfectionnent en se multipliant. Aux œuvres mécaniques viennent se joindre les lettres, les sciences, l'administration publique, les beaux-arts. La société ressemble à un immense atelier où chacun choisit la tâche qui se trouve le plus près de lui, qui lui paraît la plus accessible ou la plus conforme à ses goûts et à ses aptitudes. Quelle qu'elle soit, pourvu qu elle soit utile et honnête, on est tenu de la remplir avec conscience ; car les mêmes raisons qui rendent obligatoire le travail en général, s'appliquent à chaque profession, à chaque état, à chaque industrie en particulier. Pour rendre possible ce travail général dans lequel nous avons reconnu une condition sans laquelle nul autre devoir ne saurait être rempli, il

faut que chacun en prenne une part proportionnée à son intelligence et à ses forces.

Il existe sans doute une très-grande différence entre les diverses professions que crée la division du travail. Toutes n'exigent pas les mêmes facultés de l'esprit ou la même adresse du corps, ou la même énergie de la volonté. Toutes, par conséquent, ne peuvent atteindre aux mêmes résultats. Aux unes les honneurs, la fortune, la puissance, aux autres l'obscurité, la dépendance et trop souvent la pauvreté. De là Tinégalité profonde qui existe entre les différentes conditions de la société, inégalité qui doit diminuer de plus en plus par le progrès des lumières, de la moralité et de la prévoyance publique, sans qu'on puisse jamais espérer qu'elle disparaîtra, car elle est dans la nature même des choses. Mais il n'y a pas de condition si humble, ni de profession si modeste qui ne se relève par les sentiments qu'on y apporte, et il n'y en a pas de si brillante et de si honorée qui ne puisse s'abaisser de la même manière. C'est que l'homme tient de ses devoirs et de sa fidélité à les remplir une valeur que les circonstances extérieures ne sauraient lui enlever et qu'elles sont impuissantes à lui rendre lorsqu'il l'a perdue. Autant vaut l'homme, autant vaut la place qu'il occupe dans ce monde, il fait rejaillir sur elle le respect qui s'attache à lui. D'ailleurs chaque profession, si elle est honnête et utile, a par elle-même sa dignité et son principe d'honneur. Ils consistent dans les services qu'elle rend à la so*> ciété et dans la loyauté avec laquelle elle tient ses engagements envers le public qui compte sur elle. Puisque la société, comme nous l'avons dit, peut être comparée à un immense atelier où tous les travaux se tiennent, où tous les ouvriers se prêtent un mutuel concours, on comprend qu'un seul de ces ouvriers',

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un seul de ces travaux venant à manquer ou à dévier du but qui lui a été assigné, il en résulte un trouble profond pour tous les autres. Nous nous en apercevons facilement lorsqu'arrive une de ces crises partielles qu'on appelle des grèves.

Le travail n'est pas seulement un de nos plus impérieux devoirs, il peut être considéré comme un moyen assuré de les remplir tous ; par les habitudes d'ordre, de régularité, d'activité qu'il apporte avec lui et la paix intérieure qui en est la conséquence, il devient un des plus solides fondements de la moralité humaine. La moralité humaine n'est pas autre chose, en effet, que l'amour de l'ordre, que le respect de la règle et de la loi porté à sa plus haute puissance. Uimmoralité, au contraire, c'est le désordre né de l'ennui, qui lui-même a sa principale cause dans l'oisiveté. Or, on Ta dit avec raison, l'oisiveté est la mère de tous les vices. Quand notre pensée n'est fixée à rien, quand nos facultés restent sans emploi, tout les tente et les entraîne ; elles sont livrées à la merci de tous les caprices de l'imagination et des sens. Le travail, même quand il ne s'applique qu'à des œuvres matérielles, est, par la volonté soutenue qu'il exige, une sorte de gymnastique de l'âme qui entretient le cours régulier des idées et des sentiments, comme la gymnastique du corps entretient le cours régulier du sang.

Une des sauvegardes de la moralité de Thomme, le travail est aussi la plus sûre garantie de son indépendance, par conséquent de sa dignité, lorsqu'il joint à l'activité qui crée la prévoyance qui conserve. Consommer au jour le jour tout ce que l'on produit lorsque d'ailleurs on aurait assez pour préserver le lendemain, c'est s'exposer à rencontrer des jours de détresse où les forces nous manquent, où la matière

même nous fait défaut, et pendant lesquels nous sommes entièrement à la discrétion de nos semblables, à la merci de leur pitié. Si, au contraire, au prix de quelques sacrifices imposés au présent, nous avons eu le courage d'épargner pour l'avenir, si cette part de l'avenir n'est pas seulement faite une fois, mais s'accroît entre nos mains de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, alors elle devient ce que dans le langage de l'économie politique on appelle un capital. Le capital ou l'épargne accumulée, c'est une force ajoutée à celles que nous tenons de la nature et qui les remplace lorsqu'elles sont paralysées ou qu'elles commencent à décroître , qui les multiplie en leur donnant pour auxiliaires des instruments plus ou moins ingénieux, et enfin qui nous permet de traverser là tête haute, l'esprit en paix, les époq ues de de stérilité ou d'impuissance.

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