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LA FAMILLE

La famille, comme nous venons de le dire, est la première condition et par conséquent la première forme de la société, le premier pas que fait l'homme dans la vie morale et sans lequel il lui est impossible d'en faire aucun autre. Tant que la famille n'existe pas encore, comme chez les sauvages, ou qu'elle n^existe que d'une manière incomplète, comme chez les barbares, les mœurs restent brutales et grossières et il n'y a de place que pour la barbarie et la servitude. Les femmes sont l'objet d'un honteux trafic, on les entasse comme un bétail humain dans les marchés et dans les harems, ou on les charge des plus rudes travaux, tandis que les hommes, quand ils ne sont point occupés par la chasse et par la guerre, passent leur vie dans l'oisiveté. Les enfants, encore plus maltraités que les femmes, ou sont abandonnés au hasard, ou sont réduits à l'état d'esclaves et vendus en cette qualité à qui veut les payer. Dès l'instant, au contraire, que la famille est constituée sur sa véritable base, elle apporte avec elle non-seulement les sentiments et les mœurs, la tendresse et le respect qui font la dignité et le bonheur de la vie privée, mais les vertus civiles et religieuses qui sont la force et la grandeur des Etats.

La famille est comme un foyer dont la chaleur et

la lumière se répandent de proche en proche. C*est ainsi que la patrie n'est pour nous qu'une famille plus vaste, que nos concitoyens, qui partagent avec nous les mêmes droits, les mêmes devoirs, les mômes espérances, les mômes craintes, et qui vivent sous le charme des mêmes souvenirs, sont véritablement pour nous des frères, et qu'enfin la terre qui nous nourrit, qui porte dans son sein les cendres de nos aïeux, devient pour nous l'objet d'une piété toute filiale. C'est ainsi encore que Dieu nous apparaît comme le père commun de tous les hommes, la terre comme leur commun patrimoine et que, par suite de la môme idée, nous sommes amenés à croire à la fraternité universelle du genre humain. Mais comment ces assimilations seraient-elles possibles si l'un des termes qu'elles supposent se trouvait supprimé, ou si les noms de père et de frère n'avaient plus pour nous leur signification propre et cessaient de répondre aux premiers souvenirs de notre enfance, aux premiers battements de notre cœur. Pour aimer la patrie comme une mère, il faut avoir une autre mère qui a été la tutrice et la providence de nos jeunes années ; pour aimer tous les hommes comme des frères, il faut avoir senti véritablement l'amour fraternel. Dieu luimême se déroberait à notre esprit, nous ne poumons plus l'invoquer sous le nom de Père si nous étions condamnés à ne pas connaître celui qui est ici- bas sa terrestre image.

L'institution de la famille n'est pas moins nécessaire au bien-être matériel de la société qu'à son existence morale ; car n'est-ce pas sur le travail que repose le bien-être des hommes ? Or, le travail n'a pas d'aiguillon plus puissant, plus opiniâtre et plus noble en même temps que le désir d'assurer le bonheur de ceux que nous aimons et dont nous sommes, en quel-

que sorte, la providence ici-bas. Que Famour de la gloire, de la patrie, de Thumanité, ou quelque sentiment plus élevé encore, suffise aux âmes d'élite, qu'il soit le mobile ordinaire des grands travaux de la pensée ou des sacrifices de l'héroïsme, on le conçoit sans peine; mais livrés aux plus vulgaires occupations la plupart des hommes ont besoin d'être soutenus, excités, par des afifections plus positives. Il leur faut l'espérance de laisser à leurs enfants, à leurs compagnes, à leurs proches, les fruits de leurs sueurs et les signes matériels de leur dévouement; il faut que leur ambition puisse s'étendre au-delà des limites de leurs besoins et de leur existence sans cesser^ en quelque façon, d'être personnelle ; car nos enfans, c'est nousmêmes revenus aux jours de notre jeunesse et mis en possession de l'avenir.

La famille, quand elle est complète, se compose de trois sociétés faciles à distinguer, bien qu'elles soient inséparables Tune de l'autre : la société qui résulte du mariage, autrement dite la société conjugale, celle du mari et de la femme; la société qui unit les parents avec les enfants; enfin la société qui unit les enfants entre eux. Chacune de ces sociétés apporte avec elle des devoirs particuliers, est soumise à des règles et à des conditions particulières.

Quand même le mariage ne serait qu'un moyen offert aux parents pour reconnaître leurs enfants et aux enfants pour reconnaître leurs parents, cela suffirait pour le rendre digne de notre respect, car l'homme n'a pas le droit d'abandonner ses enfants, comme l'autruche abandonne ses œufs sur le sable du désert. Mais il y a d'autres raisons qui font du mariage la plus sainte des institutions et le fondement nécessaire de la famille, comme la famille elle-même est le fondement de l'ordre social.

Il est défendu à la personne humaine, quelles que soient d'ailleurs sa misère et sa faiblesse, de se dégrader au rang d'une chose, d'abdiquer en quelque sorte son existence propre, de se dépouiller de son être moral pour servir uniquement aux plaisirs et aux passions d'autrui. Par une conséquence nécessaire de la même loi, il n'est pas moins coupable de réduire les autres, soit par la séduction, soit par la force, à cet état d'avilissement, ou, quand ils y sont déjà, de contribuer à les y maintenir. Or, le mariage est le seul moyen d'éviter cette double infraction à la loi morale, car le mariage, c'est un engagement par lequel deux êtres de sexe différent mettent en commun, pour toute la durée de leur vie, leurs âmes et leurs corps, leurs volontés et leurs personnes, en un mot toute leur existence. Dans cette communauté d'existence, résultat d'une donation réciproque de soi-même, aucun des deux n'est sacrifié à l'autre, mais ils restent étroitement unis par les mêmes droits et les mêmes devoirs. Le mariage, tel qu'il existe dans les desseins de Dieu et tel que le réclame le cœur de l'homme, c'est l'amour et le devoir confondus de telle sorte qu'on ne puisse plus les distinguer l'un de l'autre. C'est l'amour sanctifié, purifié par le devoir ; c'est le devoir armé de toutes les forces et paré de toutes les grâces de l'amour. Tous les devoirs du mariage se ramènent à un seul: dévouement réciproque et, par conséquent;, égale fidélité des deux époux. Maïs ce dévouement, en raison de la diversité des facultés, ne s'exerce pas de la môme manière. Chez le mari, il se manifeste par la protection, l'activité, le courage, l'esprit de décision ; chez la femme, par la douceur, la résignation et la patience. Cette différence n'en assurera que mieux l'accord des volontés et des intelligences.

Devoirs des parents envers les enfants. — - Subsistance, entretien, instruction y éducation. — Éducation par les bons exemples. — Les devoirs des parents envers les enfants sont la source des droits qu'ils exercent sur eux ou le fondement de rautorité paternelle. — Des limites de Tautorité paternelle selon la raison ou la loi naturelle et selon le Code. — Gomment cette autorité a varié chez les différents peuples et aux différentes époq^ues de l'histoire.

Au devoir du mari et do la femme se joignent bientôt, selon le cours ordinaire de la nature, ceux du père et de la mère, ceux des parents envers les enfants. Les devoirs que nous avons à remplir envers nos enfants ne datent pas du moment où ils ont vu le jour, ils commencent même avant leur naissance. La vie humaine, en effet, est une chose si sainte, elle nous représente une tâche si élevée et si difficile, qu'il n'est presque pas plus coupable de Tôter sans justice et sans droit à celui qui la possède, que de la donner dans des conditions où il est impossible qu'elle atteigne son but, où elle n'a aucun moyen de se conserver, où elle est fatalement condamnée à être un tissu d'afflictions, de hontes et de misères. Il y a une loi qui punit les parents dénaturés qui abandonnent leurs enfants ; mais n'est-ce pas aussi une espèce d*abandon que de leur donner la vie sans être en état de satisfaire leurs besoins et de pourvoir à leur subsistance? Appeler à l'existence un être humain, c'est prendre l'engagement de veiller sur sa conservation, de fournir tout ce qui est nécessaire à son développement et à son entretien, de cultiver ses facultés, de le préparer à supporter toutes les épreuves et à remplir tous les devoirs de la vie, jusqu'à l'heure où, devenu capable de se suffire et prenant, pour, ainsi dire,

possession de lui-même, il ne dépend plus de nous que par les liens du respect et de la reconnaissance. En d'autres termes, par les lois de la morale, le mariage n'est pas permis à ceux qui ne sont pas en état de nourrir leurs enfants, de les élever, de leur donner un certain degré d'instruction et d'éducation et une profession capable d'en faire des membres utiles et honnêtes de la société.

Il faut que la prévoyance des devoirs qui nous attendent précède la naissance de nos enfants ; mais elle ne doit pas dégénérer en une pensée d'orgueil, en un calcul d'ambition capable de nous détourner de ces devoirs eux-mêmes et du mariage, qui en est l'origine. Nous ne sommes pas tenus de donner à nos enfants une fortune et une position supérieures à celles dont ' nous nous contentons pour nous. Il suffit, par exemple, qu'un ouvrier laborieux et honnête, après avoir élevé son fils de manière à ne pas le laisser manquer du nécessaire, lui enseigne le métier qui le fait vivre et qui soutient sa famille. Montesquieu a dit : « Le père est obligé de nourrir et d'élever son enfant; il n'est pas obligé de le faire héritier. » Rien n'est plus vrai. On peut ajouter que l'honnête ouvrier dont nous parlons a mieux rempli ses devoirs que certains riches, plus occupés des héritages que des héritiers qu'ils laissent après eux.

Nourrir son enfant, l'élever jusqu'à l'âge où il peut se suffire à lui-même et lui enseigner une profession, ce n'est encore que la vie matérielle ou le pain du corps; mais au pain du corps il faut joindre celui de l'âme et de l'intelligence, à l'éducation physique et industrielle l'éducation morale et l'instruction. L'instruction, tous les parents ne sont pas aptes à la donner par eux-mêmes; voilà pourquoi les sociétés bien organisées y potirvoient par des écoles publiques où l'enfant du

pauvre, aux frais de la communauté, et Tenfant du riche, aux frais de sa famille, reçoivent le degré de culture qui convient à chacun d'eux, qui s'accorde le mieux avec leurs facultés et leur position respective. Mais aucune puissance humaine ne peut nous dispenser de donner à nos enfants Téducation morale. Ici les livres et les maîtres sont insuffisants. Aucun livre, aucun maître ne pourra remplacer les exemples de probité, de piété et de sagesse que doit offrir notre vie. L'éducation morale n'est complète que si elle est l'œuvre simultanée du père et de la mère , sévère et grave de la part de l'un, indulgente et tendre de la part de l'autre. Ce n'est pas trop de faire concourir à cette tâche difficile l'autorité qui commande et la persuasion qui charme, la fermeté qui exige et la patience qui doit attendre , la raison qui éclaire et Tamour qui soutient et console. Ce n'est qu'à cette condition que les parents se retrouveront tous deux et resteront unis dans leurs enfants et que la femme conservera dans la famille cette égalité morale qui fait la sainteté du mariage.

L'obligation que la raison impose aux parents de nourrir et d'élever leurs enfants est l'unique source de leurs droits, droits communs au père et à la mère, bien qu'on ait l'habitude de les désigner sous le nom d'autorité paternelle. A ne consulter que la loi naturelle, qui n'est que la raison elle-même ou la loi morale, dégagée de toutes les conventions humaines, il est impossible de donner un autre fondement à cette autorité, si terrible dans l'antiquité, si absolue dans les lois romaines et par laquelle on a quelquefois essayé de justifier l'esclavage. On ne conçoit pas, en eflfet, que le seul fait d'avoir écouté un aveugle instinct me donne sur une créature humaine un pouvoir sans bornes et fasse taire cette règle absolue de la morale, selon laquelle il n'y

a point de droits sans devoirs. Ce que je dois à celui qui m'a donné le jour ne va pas jusqu'à détruire en moi le caractère de la personne humaine, jusqu'à m'ôter l'usage de ma liberté et de mon intelligence, jusqu'à faire de moi une vile propriété. Que deviendrait, avec une pareille doctrine, l'idée même de la justice et du droit? L'autorité paternelle est donc entièrement subordonnée aux devoirs du père envers l'enfant. Elle est la condition et, si l'on peut ainsi parler, l'instrument de l'éducation; par conséquent^ la tâche de l'éducation une fois remplie, elle doit cesser avec elle. L'enfant devenu homme demeure toujours uni à son père et à sa mère par toutes sortes d'obligations; il ne leur doit plus l'obéissance. C'est pour cela que notre Code a désigné un âge, celui de vingtun ans, où cette émancipation est légalement reconnue ; pour un seul acte, celui du mariage, la minorité est prolongée jusqu'à vingt-cinq ans.

Ce n'est pas encore tout : même dans les limites où nous venons de la circonscrire, l'autorité paternelle ne peut pas être absolue, mais il faut qu'elle s'accorde avec les intérêts et les lois les plus essentiels de la société. La société est obligée d'intervenir entre le fort et le faible, entre l'enfant et l'homme fait; elle a pour tâche de faire triompher partout l'ordre et la justice; à ce 'titre, elle a le droit de régler dans une certaine mesure les rapports des pères et des enfants. C'est même une nécessité pour elle d'user de ce droit, sous peine de compromettre sa propre existence ; car telle est la constitution de la famille, telle est celle de la société tout entière; telle est l'éducation qu'on donne à l'enfance et à la jeunesse, tel sera dans l'avenir l'esprit public, telles seront les institutions et les moeurs. 11 est évident, par exemple, que le droit d'aînesse établi dans les familles a pour conséquence

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nécessaire raristocratio dans l'Ëtat. Au contraire, régalité entre les enfants d'un même père, quand elle est consacrée par les mœurs, amènera bientôt à sa suite l'égalité civile et politique. Voilà pourquoi le Code Napoléon a fixé une limite au droit de tester. Les mêmes réflexions s'appliquent à l'éducation. Des générations élevées dans le mépris des lois qui devront les gouverner un jour, dans la haine des institutions sur lesquelles repose l'ordre actuel de la société, ne se feront pas scrupule de les changer et ne reculeront pas devant les révolutions.

Ainsi que tout ce qui appartient à la vie morale ^e l'homme, ainsi que l'homme lui-même et la société, l'autorité paternelle a son histoire. D'abord les enfants ne sont que la propriété, c'est-à-dire les esclaves de leurs pères. De là, le nom même de famille (fami- Ka, primitivement famulia, de famulus^ esclave); un nom qui exprime parfaitement ce qu'était cette institution dans la vieille société romaine. Le père avait droit de vie et de mort sur ses enfants, comme le mari sur sa femme. Son terrible pouvoir s'étendait à la fois sur son fils, sur la femme en puissance de ce fils, sur les enfants de ce dernier et sur tous ses biens. L'autorité paternelle, chez les peuples de l'Orient, chez les Indiens, les Perses et même les patriarches hébreux, avait la même étendue et se revêtait en outre d'un caractère religieux qui donnait à tous ses actes une consécration divine. Dans d'autres contrées, par exemple à Sparte, où l'autorité paternelle était remplacée par celle de l'Etat, la situation des enfants était la même. On les conservait, on les élevait, on les instruisait, non pour eux, mais pour la république, pour en faire, non des hommes, mais des guerriers et des citoyens. Aussi n'éprouvait-on aucun scrupule à les détruire quand, dès leur naissance, leurs forces

ne répondaient pas à ca qu'on attendait d'eux. Plus tard, sous le règne de la féodalité, les intérêts généraux de rhomme et ce qu'on peut appeler la justice domestique, l'égalité qui doit exister entre les enfants d'un même père, se trouva sacrifiée à l'intérêt de caste. Au fils aîné passaient le nom, les dignités, la fortune du père; le reste devenait ce qu'il pouvait : le père s'effaçait devant le seigneur et les enfants disparaissaient devant l'héritier. Seule, la législation moderne, et particulièrement la législation française, a réglé avec justice les rapports de la famille, en renfermant dans sa véritable destination l'autorité paternelle, et en consacrant pour les enfants ce principe d'égalité qui, sauf quelques exceptions d'ailleurs admises par le Code, est tout à la fois dans les devoirs et dans les sentiments naturels des parents.

Devoirs des enfants envers les parents* — Devoirs des enfants, tant qu'ils sont mineurs : obéissance, amour et respect. — Devoirs des enfants après leur émancipation : reconnaissance et piété filiale.

Si les parents ont des devoirs à remplir envers leurs enfants, les enfants en ont aussi envers leurs parents. Le premier de ces devoirs, pour les enfants ^ncore placés sous l'autorité paternelle, c'est l'obéissance : car comment les parents pourraient-ils remplir la tâche que la société et la nature leur imposent; comment seraient-ils capables d'élever leurs enfants, de les former, de les instruire, de les guider vers le but de la vie, si leurs ordres étaient méprisés, leurét conseils impuissants, leur autorité méconnue? Mais l'obéissance acceptée comme un devoir, ce n'est pas simplement l'exécution matérielle de la loi qu'on a reçue et

qu'on est obligé de subir, 6'est la soumission intérieure du cœur et de la volonté, c'est la résolution libre et réfléchie de faire ce qui nous est commandé, dans la persuasion que ce qui nous est commandé a pour unique but notre bien. En d'autres termes, l'enfant docile à la voix de ses parents, doit se confier tout entier à leur raison, à leur tendresse, à leur prévoyance, et se dire à lui-même qu'il n'a point sur la terre de guides plus dévoués et plus sûrs. S'ils se trompent, il saura que ce n'est pas à lui qu'il appartient de les redresser; il attendra que le temps, l'expérience et la tendre sollicitude dont il est pour eux l'objet, leur apportent de nouvelles lumières.

Mais comprendre ainsi l'obéissance filiale, c^est la rendre inséparable du respect et de l'amour. Gomment, en efifet, ne pas respecter ceux qui sont au-dessus de nous par leurs vertus, leur sagesse, le nombre de leurs années, les devoirs même qu'ils ont à remplir à notre égard et l'autorité morale qui en est la conséquence? D'un autre côté, comment n'être point pénétré d'amour et de reconnaissance pour ceux à qui nous devons tout, non-seulement la nourriture du corps, mais celle de l'âme et de l'intelligence, non-seulement une place dans la vie, mais un rang dans la société, un nom honoré qui tout à la fois nous encourage et nous protège, et qui, pour nous procurer ou nous conserver tous ces biens, n'ont reculé devant aucun sacrifice, ne se sont épargné aucune privation, et ont soutenu vaillamment les épreuves inséparables de l'existence humaine ?

L'obéissance, l'amour, ^le respect, quand ils sont ainsi réunis en un même sentiment, ont un caractère presque religieux, et ressemblent au culte que nous rendons au Père commun de tous les êtres, comme l'autorité paternelle a quelque chose de la

majesté de Pautorité divine. Ce n'est donc pas sans raison que les obligations des enfants envers les auteurs de leurs jours ont été toutes comprises sous le nom de piété filiale.

Cependant, des trois éléments qui se rencontrent et se confondent dans la piété filiale, il y en a un qui ne peut durer toute la vie. L'obéissance, comme nous l'avons déjà remarqué, ne doit pas se prolonger au-delà de l'œuvre de l'éducation, dont elle est la condition indispensable. Elle cesse de plein droit quand cette œuvre a été accomplie, quand le but dans lequel elle nous est prescrite a été atteint, quand l'enfant, devenu homme, entre en jouissance de toutes ses facultés. L'autorité du père sur son enfant est comme une délégation d'en haut, mais une délégation temporaire, une mission morale et religieuse dont le terme est marqué par la loi humaine aussi bien que par la loi divine, c'est-à-dire celle que Dieu a inscrite dans notre conscience. Mais entre ce père qui n'a plus le droit de commander et ce fils qui n'est plus obligé d'obéir doivent subsister jusqu'à la mort les liens du respect, de l'amour et de la reconnaissance, ce que la piété filiale a de plus inaltérable et de plus spirituel, ce que le dévouement a de plus désintéressé, parce qu'il prend sa source dans le souvenir des bienfaits passés, et non dans l'espérance des bienfaits à venir.

Ces sentimeiits, comme nous venons de le dire, ne sauraient admettre un autre terme que celui de notre existence, ni souffrir d'autres interruptions que celles qui atteignent la conscience elle-même. Mais il y a dans notre vie une circonstance solennelle où ils doivent surtout se manifester : c'est à l'occasion de notre mariage. Ce n'est pas sans raison que la loi a reculé pour le mariage la minorité des enfants jusqu'à l'âge de ving*-cinq ans. Le choix d'une femme ou d'un

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mari par un des jeunes membres de la famille n'est pas un acte purement personnel, il apporte un changement considérable à la famille entière. Il n*est pas juste que ce changement puisse être accompli par les uns sans être accepté par les autres. Encore bien moins est-il permis d'introduire au foyer domestique, sous les noms et avec les droits les plus sacrés^ des êtres indignes de s'y asseoir, capables de le déshonorer ou seulement d'en troubler la paix et l'harmonie. Il faut donc, lorsque cette grave circonstance se présente, courber volontairement notre tête sous l'autorité vénérée d'un père ou d'une mère, les consulter avec déférence et avec tendresse, et, si nous les voyons en proie à d'aveugles préventions, essayer de les convaincre. La résistance ne devient légitime qu'après que nous avons épuisé tous les moyens de persuasion et lorsque nous sommes en face d'un préjugé opiniâtre, d'une prétention injuste, orgueilleuse, tyrannique, qui, sans profit pour le respect dû à notre nom, tendrait à ruiner notre bonheur.

Devoirs des enfants entre eux. — Liens naturels que crée entre eux la communauté d'origine et d'éducation. •— Sentiments naturels qui en sont la suite. — Devoirs qui répondent à ces sentiments. — Devoirs mutuels des frères et des sœurs. — Devoirs des frères et des sœurs aines envers les plus jeunes. — Amitié et solidarité de la famille.

Enfin, pour en avoir fini avec la morale de la famille, il nous reste une dernière question à traiter, celle des devoirs que les enfants, à quelque âge qu'ils soient parvenus, ont à remplir les uns envers les autres.

On peut considérer d'abord comme une proposition

inadmissible que ceux qui portent dans leurs veines le même sang, qui ont été nourris et qui ont grandi ensemble près du même foyer, qui ont participé aux mêmes joies et aux mêmes douleurs, qui ont été façonnés de la même main et soumis à la même règle, dont l'âme aussi bien que le corps est formée, en quelque sorte, de la même substance, ne sont pas liés entre eux par des obligations plus étroites que le reste des hommes. Une telle opinion, si l'esprit pouvait Taccepter un seul instant, soulèverait d'abord contre elle les sentiments les plus naturels et les plus énergiques du cœur humain. La communauté d'origine et d'éducation, la plus complète communauté d'existence, prolongée pendant de longues années, développe dans les âmes une mutuelle tendresse, un réciproque dévouement, une confiance sans bornes qui font qu'on se retrouve soi-même dans celui à qui l'on est attaché par tous ces liens et que nous comptons sur lui comme il peut compter sur nous. C'est pour cela qu'iv un ami véritable nous donnons le nom de frère, parce qu'un frère, comme on Ta très- bien dit, est un ami donné par la nature. C'est pour cela aussi que la fraternité humaine est l'expression du plus haut degré d'union et de bienveillance qui puisse exister entre les hommes.

Mais comment la fraternité, qui n'est que la charité sous un autre nom, pourrait-elle s'étendre de proche en proche à tous les hommes, si elle ne commençait pas par régner dans la famille? Comment la famille elle-même pourrait-ellesubsister sans elle, puisqu'elle est le résultat nécessaire de son organisation et une des forces qui contribuent le plus efBcacement à sa durée. Or, il est impossible d'admettre qu'une vertu sur laquelle repose, non-seulement la famille, mais la société humaine en général, puisse se dispenser d'agir et rester à l'état de

sentiment. Il n*y a donc de fraternité véritable que celle qui se manifeste par des œuvres ou par de mutuels sacrifices. Celui-là n'aime pas son frère qui n'est pas prêt en toute circonstance à se confier à lui ou à recevoir de lui la communication de ses soucis et de ses peines, à le secourir de ses conseils, de son crédit, de sa fortune, de ses bras, de sa présence, et à lui de* mander le même appui le jour où il en aura besoin. Il en est de la fraternité comme de la foi : celle qui n'agit pas est morte. Comment, d'ailleurs, se refuser à pratiquer un vertu si douce? Il n'en est pas qui apporte plus sûrement avec elle sa récompense, s'il est vrai que le cœur humain a besoin d'affection, et si de toutes les affections que nous pouvons ressentir, les plus durables et les plus vives sont celles qui sont nées et qui ont grandi avec nous. Mais jamais le sentiment fraternel n'a autant de puissance et de grâce que dans les rapports qu'il établit entre un frère et une sœur. Il semble qu'on ne puisse trouver que dans le ciel quelque chose de comparable à ce commerce, plus tendre que l'amitié, pur des orages et des convoitises de l'amour.

L'amour fraternel n'est pas renfermé tout entier dans cette réciprocité d'assistance et de pieux attachement. Il est parfois obligé, pour remplir tous ses devoirs, de s'élever à une abnégation plus complète et d'accepter pour une sœur la tâche d'une mère, pour un frère celui d'un père. C'est lorsque les deux chefs de la famille ont disparu et qu'aucun de leurs proches n'a la faculté ou la volonté de les remplacer. Dans cette cruelle situation, c'est aux aînés des enfants de continuer leur œuvre à l'égard des plus jeunQs; c'est à ceux qui ont déjà recueilli les fruits de la tutelle paternelle, qui ont déjà reçu les précieux bienfaits de l'éducation, de les transmettre aux orphelins que le sort

en a privés. Le patrimoine d'une famille n'est pas représenté uniquement par les biens matériels qu'elle est appelée à se partager ; il consiste avant tout dans cette communauté de vie, de pensée, de sentiments, d'affections et d'honneur qui est l'œuvre de l'éducation domestique et qui suit l'accomplissement des devoirs parternels. Or, comme il serait injuste que l'héritage réservé à tous ne fût recueilli que par quelques-uns et même par un seul, il faut bien que les premiers nés, s'ils ne veulent se rendre coupables d'usurpation, y fassent participer les derniers. Ce serait manquer à une des plus saintes obligations de l'amour paternel que de leur appliquer ce mot d'un célèbre économiste : « Tant pis s'ils sont venus trop tard; il n'y a pas de couvert pour eux au banquet de la vie. »

A défaut d'amour, le sentiment de l'honneur suffirait à lui seul pour consacrer ce devoir; car nul ne peut rester insensible à l'infamie qui couvre son nom. Or, le nom d'une famille est exposé à d'inévitables souillures si elle permet que quelques-uns de ses membres restent livrés sans défense à l'action doublement fatale de l'ignorance et de la misère. Cette solidarité est quelquefois un fardeau; mais elle est plus souvent une protection et une sauvegarde; elle fait la force et la durée de la famille, qui fait à son tour la force de l'Etat. C'est en vain qu'on essayerait de l'y soustraire; l'opinion nous l'impose malgré nous, et l'opinion n*est ici que l'interprète de la nature.

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