‹ Morale pour tousChapitre 18 sur 22 · TROISIÈME SECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME SECTION

L^ÉTÂT ou LA SOCIÉTÉ CIVILE — DEVOIRS RÉCI-

PR0(>UEs DE l'État et du citoyen

La société dans ses rapports avec l'État. — Qu'est-ce que l'Etat et quelles sont les conditions de son existence? — Des lois de l'État. — Du gouYemement ou des pouvoirs chargés de les exécuter. — De la nation et de Tamour qu'elle inspire à cfafrcun de ses membres sous le nom de patriotisme ou d'amoor de la patrie. — Quelles sont les sources d'où dérive l'amoar de la patrie. — De la force qu'il prête à chaque citoyen et à la nation tout entière. — Ce qu'il a produit de grand et de fécond aux différentes époques de l'histoire.

Nous avons montré quels sont les principes sur

lesquels repose l'ordre social considéré dans son unité et sa généralité, car partout où il y a plusieurs hommes réunis, la conscience leur impose les uns envers les autres les mêmes devoirs et revendique pour eux les mêmes droits. Mais Tordre social ne se réalise et la société ne devient un fait que dans des limites et sous des conditions déterminées qui forment ce qu'on appelle un État ou une société civile et politique. Hors de l'Etat, hors de la société civile, la société est une abstraction qui n'existe que dans l'esprit.

Un Ëtat n^est pas une simple agglomération de familles ou d^individus momentanément rapprochés par des circonstances fortuites, ou liés entre eux d'une manière permanente par la communauté d'origine, par la similitude des occupations et des besoins ; c'est nn corps organisé dans lequel circule une même vie et qui se meut par une seule volonté; c'est une société réunie sous des lois et sous le pouvoir d'une autorité publique, d'un gouvernement chargé de les , exécuter et de représenter par cela même, aux yeux de chacun de ses membres, la société tout entière. Que l'une ou l'autre de ces deux conditions vienne à lui manquer, l'idée qu'on se fait d'un Etat, c'est-à-dire d'une société capable d'assurer à ses membres la sécurité nécessaire à leur conservation et la liberté que réclame l'accomplissement de leurs devoirs, se trouve aussitôt anéantie. En l'absence des lois, celui qui commande n'est plus qu'un maître et ceux qui obéissent ne sont plus que des esclaves, quelle que soit d'ailleurs la modération du premier et la résignation des derniers. En l'absence d'un pouvoir assez fort pour les faire respecter de tous, les lois sont une lettre morte, chacun fait ce qui plaît à ses passions, et la société est bien près de se dissoudre.

A ces deux conditions purement extérieures vient nécessairement s'en joindre une troisième qui tient au fond même du corps social, qui en fait l'unité et la vie. Ni le pouvoir ni les lois ne peuvent compter sur une longue durée ou sur une action féconde, s'ils ne sont pas en rapport avec les mœurs, avec les idées, avec les sentiments, avec les intérêts généraux des hommes à qui ils s'adressent, et si ces hommes, à leur tour, ne se trouvent pas naturellement unis entre eux par cette communauté de pensée, d'affections, d'habitudes, de besoins, qui fait ce qu'on appelle l'esprit d'une nation, c'est-à-dire la nation elle-même. Au premier rang des sentiments qui constituent une nation est l'amour qui l'attache à elle-même et par conséquent au pays, au sol qu'elle habite, qui est la condition matérielle de son existence et de son indépendance. Cet amour d'une nation pour elle-même et qu'éprouve également pour elle chacun de ses membres, c'est ce qu'on appelle le patriotisme ou l'amour de la patrie, car la patrie, c'est à la fois la terre qui nous a donné naissance et l'universalité de nos concitoyens.

L'amour de la patrie est aussi énergique et aussi vivace dans le cœur de l'homme que l'amour de la famille dont il paraît être une conséquence et comme une extension naturelle. Nous aimons la terre sur laquelle nous sommes nés, à laquelle se rattachent nos premières affections et nos î)remiers souvenirs, où nous avons été élevés, soutenus, protégés pendant notre enfance, comme nous aimons notre mère et notre nourrice. Ce n'est pas seulement à cause de nous que nous l'aimons, mais aussi à cause de nos frères et de nos ancêtres : à cause de nos frères, parce que, à l'origine des nations, ce sont les descendants d'une même famille, les rejetons d'une même souche, qui forment la population d'un môme pays; à cause

de nos ancêtres, parce que le nom de la patrie se confond avec leurs noms, parce que la patrie, c'est la terre où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils ont souffert comme nous, qu'ils ont arrosée de leurs sueurs, défendue au prix de leur sang, et dans le sein de lar quelle reposent leurs cendres. Héritiers de leurs idées, de leurs traditions, de leurs mœurs, de leurs lois, de leurs souvenirs et de leurs espérances, nous le sommes aussi des biens qu'ils nous ont légués, de la puissance matérielle qu'ils ont créée par un labeur séculaire, et à laquelle nous ne pouvons pas renoncer sans nous trouver en quelque sort0 nus et désarmés. Voilà pourquoi, quand le sol de la patrie se dérobe sous nos pieds, quand nous en avons été arrachés, sans espérance de retour, par quelque force supérieure à notre volonté, il nous semble que c'est la vie ellemême qui nous abandonne, la vie physique aussi bien que la vie morale. Nulle part l'amour de la patrie n'a été mieux peint que dans le fameux psaume Super flumina Babylonis.,:.,

« Sur les fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions en pensant à Sion... S'il m' arrive jamais de t'oublier, ô Jérusalem, que ma main droite se dessèche; que ma langue reste attachée à mon palais dès l'instant que je cesserai de me souvenir de toi(l). »

Cependant l'amour de la patrie suppose quelque chose de plus encore que les liens, d'ailleurs si puissants, que nous venons d'énumérer. Il suppose la liberté. Le citoyen seul a une patrie; l'esclave, le serf, le sujet d*un roi absolu n'a qu'un pays natal. Pour la même raison on ne doit regarder comme

(1) Psaume cxxxvi selon la Vulgate, et cxxxvii selon le canon hébreu.

des compatriotes que ceux qui jouissent des mêmes droits et qui sont soumis envers leur pays aux mêmes devoirs, en un mot ceux qui peuvent se dire concitoyens.

La communauté des devoirs et des droits forme à elle seule comme une patrie invisible, source des plus nobles et des plus généreuses inspirations. Aussi, nulle part, le patriotisme n'a-t-il atteint un plus haut degré de puissance que chez les nations libres de l'antiquité et des temps modernes. Quelques milliers de Grecs suffisent pour repousser l'invasion d'un million de barbares. Une seule ville, animée par la passion de la liberté et de la gloire, étend de proche en proche sa domination sur les peuples voisins et finit par devenii: la maîtresse du monde. Mais voici dans notre propre pays, à une distance de quatre siècles, un miracle de patriotisme non moins étonnant. Une simple paysanne, une gardeuse de moutons, unissant dans son cœur le culte de son pays à la plus fervente et la plus naïve piété, délivra laFrance des armées et de la domination de l'étranger. C'est le désir d'affranchir à la fois leur patrie et leur conscience qui a donné à la petite nation des Pays-Bas le courage et la force nécessaires pour secouer le joug d'une puissance aussi formidable que celle de l'Espagne du xvi* siècle. Après la révolution de 1789, quand toutes les nations de l'Europe se sont coalisées contre la France pour lui faire expier le crime d'avoir voulu être libre, c'est avec des armées de volontaires affamés et à demi nus qu'elle défend son territoire et sa liberté naissante.

L'amour de la patrie, ennobli par l'amour de la liberté tel que le comporte un État bien organisé et bien gouverné, est seul capable d'accomplir ces merveilles. Il donne à tout un peuple l'unité de conscience et de

volonté qui semblerait n'appartenir qu'à l'individu; il donne à l'individu la force, la résistance, souvent la grandeur héroïque de tout un peuple , parce que chaque citoyen, s'il est vraiment digne de ce nom, s'identifie avec son pays.

Devoirs du citoyen envers TÉtat : — Obéissance et respect que le citoyen doit à la constitution et aux lois de TÉtat. — Obéissance et respect qu'il doit aux dépositaires de l'autorité. — •— Motifs sur lesquels repose ckacun de ces devoirs.

Sachant quelles sont les conditions générales sur lesquelles repose l'existence de l'État, nous avons maintenant à rechercher quelles sont les règles de conduite qui découlent de ces conditions, ou quels sont les devoirs réciproqujes de TËtat et des citoyens.

Nous avons montré (chap. xiix) comment l'Etat ne peut se passer de lois. Or, les lois qui appartiennent à un Etat régulier se divisent nécessairement en deux grandes classes. Les unes déterminent la forme de son gouvernement et les rapports du gouvernement ^vec la nation : ce sont les lois politiques. Les autres règlent les rapports des citoyens entre eux : ce sont les lois civiles. Ainsi, dans notre pays, les lois qui définissent les conditions qu'il faut réunir pour être électeur et éligible, celles qui fixent les attributions des conseils généraux, des conseils d'arrondissement et des conseils municipaux, sont des lois politiques. Parmi les lois civiles, il faut comprendre celles qui se rapportent au mariage, aux successions, aux donations, à l'exercice du droit de tutelle, aux contrats, etc. A ces deux espèces de lois se rattachent toutes les autres à titre de sanction ou de simple complément.

Telles sont les lois pénales, les lois administratives, les lois de procédure, etc.

Les lois civiles proprement dites ont un égal degré d'autorité ou reçoivent de la part du législateur la même consécration. Il n'en est pas ainsi des lois politiques. Celles qui déterminent, comme nous disions tout à l'heure, la forme du gouvernement, le nombre et les attributions des pouvoirs dont il se compose et les rapports que ces pouvoirs sont tenus de conserver entre eux, celles-là sont les lois fondamentales et forment ce qu'on appelle la constitution de l'État. Les éléments de la vie politique qui n'ont point sur le corps social cette influence suprême, sont régis par de simples lois, accessibles à tous les changements que sollicitent les circonstances ou l'état de l'opinion publique.

11 est clair que le premier devoir du citoyen est de respecter scrupuleusement et, autant que cela est en son pouvoir et rentre dans son droit, de faire respecter la constitution de son pays. La constitution, c'est le contrat sur lequel reposent la liberté, la sécurité, l'existence même de la société dans les limites de l'Étal sur lequel elle règne. Lui refuser son obéissance, conspirer contre elle, s'efforcer de l'altérer ou de la détruire, c'est donc un acte de rébellion et, si l'on peut parler ainsi, une tentative de meurtre contre l'ordre social. La constitution détruite , toutes les lois sont virtuellement abrogées, puisqu'elle en est le fondement et que les pouvoirs qui ont reçu d'elle la mission de les exécuter ou de les interpréter se trouvent ensevelis sous ses ruines. La constitution détruite, c'est la force substituée au droit, c'est la légalité remplacée par l'arbitraire et trop souvent l'ordre par l^anarchie. Que ces effets se produisent ou non, Taction dont ils sont la conséquence logique

n'en est pas moins criminelle, et ce n*est pas assez de dire qu'elle est un crime envers l'Etat; puisque l'État est nécessaire à la réalisation de Tordre social, et que hors de la société Thomme s'élève difficilement à la conscience de ses devoirs, on peut les considérer comme un attentat contre les lois de la morale.

Les lois ordinaires, soit qu'elles appartiennent à Tordre civil ou à Tordre politique, intéressent moins directement, sans doute, Texistence de TÉtat, et par suite celle de la société ; mais elles sont nécessaires ou à sa dignité, ou à sa justice, ou à sa prospérité, ou à la moralité des individus, à la conservation, à la paix intérieure des familles, et celui qui les viole sciemment, dût-il échapper à la répression pénale qu'il a méritée, n'en est pas moins coupable devant le tribunal de la conscience. C'est une obligation morale d'observer les lois de la société dans laquelle on vit, puisqu'il faut, par nécessité et par devoir, appartenir à une société et qu'il n'y en a aucune qui puisse subsister si Tobéissance n'est assurée à ses lois. D'ailleurs, celui qui vit dans une société et qui accepte ses bienfaits, ne fût-ce que la protection dont elle couvre sa personne et ses biens, s'engage implicitement à remplir les conditions sous lesquelles cette protection lui est assurée. Comment admettre qu'un engagement contracté envers la société tout entière est moins sacré que celui qui nous lie envers un individu?

La même soumission, le même respect qui sont dus par les citoyens à la constitution et aux lois, s'étendent nécessairement aux pouvoirs individuels ou collectifs, aux corps constitués ou aux magistrats qui, aux termes de la loi fondamentale, sont chargés du gouvernement et de la défense de TEtat, et par qui les lois doivent être interprétées ou mises à exécution. Sous une forme de gouvernement ou sous une autre,

SOUS une monarchie ou sous une république, ce devoir existe également et s^impose à toutes les consciences, avec une égale autorité, parce qu'il résulte de l'essence même de Tordre social. L'État ne pourrait subsister ^n instant sans un pouvoir dont le rôle consiste, sous des conditions et dans des limites fixées par la constitution, *à agir, à parler, à traiter en son nom, à pourvoir, au dehors, à la défense de son indépendance, de son honneur, de sa légitime influence dans le monde, et au dedans à sa conservation, à sa sécurité, à Texécution de ses lois, à la répression des désordres publics ou privés. Rendre à ce pouvoir Tobéissance qu'il a le droit d'exiger de nous, ce n'est pas assez; il faut à la soumission matérielle joindre celle de la volonté en les relevant l'une et l'autre par le respect et le sentiment du devoir. Honorer ainsi l'autorité, c'est honorer la nation à laquelle on appartient et la société en général, c'est s'honorer soi-même, puisque la dignité du citoyen est inséparable de celle de l'État; ce n'est point s'abaisser devant un homme, c'est s'incliner devant la majesté de la loi.

Ce que nous disons du pouvoir suprême s'applique à tous les autres pouvoirs légalement constitués, aux magistrats de toutes les classes et de tous les rangs, dans une étendue proportionnée à la nature et à l'importance de leurs fonctions. Partout où nous apercevons un représentant de l'autorité publique remplissant avec conscience les devoirs de sa charge et exécutant la loi dans la mesure de ses attributions, c'est la loi elle-même que nous voyons devant nous et c'est elle que nous devons respecter dans la personne de son ministre y sans qu'il nous soit interdit d'accorder aussi à l'homme la considération dont il nous paraît digne par lui-même. Accepter en toute circonstance et sous toutes les formes le joug de la

loi, c'est, dans l'ordre civil et politique comme dans Tordre moral, le seul moyen d'être libre et de mériter la liberté. Rien n'est plus près de la servilité que l'esprit de révolte, et réciproquement.

Autres devoirs du citoyen envers l'État : il est obligé de prêter main-forte à l'erécution des lois, s'il en est requis par l'autorité compétente. — Il est obligé, quand la patrie est en péril, quand son indépendance est menacée, de contribuer à sa défense et de lui faire le sacrificCi non-seulement de ses intérêts, mais de sa vie.

Le respect des lois étant, comme nous l'avons dit {chap. xxx),le premier besoin de l'Etat et le premier des citoyens, il ne suffit pas que nous-mêmes nous les observions scrupuleusement, il faut encore, quand les circonstances le réclament, nous tenir prêts à empêcher qu'elles soient violées par les autres. Sans doute ce soin regarde avant tout le pouvoir, ou, pour l'appeler de son nom le plus populaire, le gouvernement et ses diflEerents délégués. Mais lorsque, n'ayant pas la force nécessaire à l'accomplissement de leur tâche, les représentants de l'autorité appellent à leur aide les simples citoyens, ceux-ci sont rigoureusement obligés de leur prêter leur concours. C'est la loi elle-même, la loi en détresse qui les invite par leur organe àla secourir, ou, pour mieux dire, qui les invite à pourvoir à leur propre défense, car la loi, c'est la protection de tous, c'est la sauvegarde de la société. Que la loi soit violée impunément au préjudice d*un seul, c'est la société tout entière qui souffre et qui est menacée. Aussi il n'existe point de préjugé plus aveugle, plus dangereux, que celui qui porte la foule à regarder comme des ennemis les ministres subal-

ternes du pouvoir et comme un innocent persécuté le perturbateur de la paix 'publique, même le malfaiteur vulgaire qu'ils conduisent en présence de la justice. Qu'un tel sentiment ait pu exister dans un temps où le pouvoir se confondait avec l'arbitraire, on le conçoit; mais à une époque de légalité et de publicité, il est aussi illibéral que déraisonnable ; il associe ceux qui réprouvent à la révolte et au crime par une sorte de complicité morale.

Prêter main-forte à l'exécution de la loi quand l'autorité réclame notre concours, c'est servir l'Etat d'une manière indirecte et à de rares intervalles. La patrie a droit de compter sur nous d'une manière plus effective et plus régulière. Nous sommes obligés de la faire vivre de notre bien et de la soutenir de notre bras;, en d'autres termes, de lui payer l'impôt et de lui prêter le service militaire.

L'impôt, considéré d'une manière générale, c'est la portion de son revenu que la nation, par l'organe de ses mandataires, consacre annuellement aux besoins de l'Etat. L'Etat, pas plus que la famille, pas plus que l'individu, ne peut se passer d'un revenu, ne peut subsister sans ressources. Une armée, une marine sont nécessaires à sa défense; il faut qu'il les entretienne, qu'il fournisse les engins, l'équipement, les munitions dont elles ont besoin. Des magistrats, des fonctionnaires de toute espèce sont chargés par lui, les uns de l'administration de la justice, les autres de celle des deniers publics, d'autres de l'exécution des lois et des décrets émanés du gouvernement ; il faut qu'il les paye, puisqu'ils se consacrent entièrement à son service; il faut qu'il leur assure une existence conforme à la dignité de leur tâche. Il est dans l'obligation de faire construire et de conserver en bon état des routes, des canaux, des ports de mer, des digues, des édifices, des

monuments, des travaux de différents genres : comment le pourrait-il s'il n'avait à sa disposition des sommes proportionnées à ces dépenses? La nation seule peut les lui fournir, et la nation , c'est la totalité des citoyens.

Il n'y a que les mandataires, ou , comme on les appelle dans le langage constitutionnel de notre temps, il n'y a que les députés de la nation, revêtus de ce caractère par un libre suffrage, qui aient qualité pour voter l'impôt; car la propriété est inviolable dans Tordre politique comme dans la vie privée, et si la nation n'avait pas le droit de disposer elle-même de ses richesses, elle serait livrée à la merci d'un maître qui aurait la faculté de l'exploiter à son gré, elle cesserait de s'appartenir. Mais l'impôt une fois voté par les fondés de pouvoir du pays, tous sont tenus d'y contribuer en raison de leurs moyens, parce que tous participent aux bienfaits des diverses institutions qu'il est destiné à soutenir et dont l'ensemble représente, sous une forme déterminée, Tordre social. Payer l'impôt n'est donc pas seulement une obligation imposée par la loi, c'est un devoir de conscience, c'est une dette à laquelle on ne peut se soustraire en totalité ou en partie, par la fraude ou par le mensonge, sans manquer à la probité aussi bien qu'à la vérité. Celui qui dissimule aux yeux du fisc une matière, une transaction, un avantage, l'exercice d'une profession que la loi a déclarés imposables, celui-là est coupable à un double point de vue : il trahit ses obligations envers l'État ; il se décharge de sa part contributive sur ses concitoyens, ou, pournous servir d'une expression familière, il fait payer les autres à sa place. Qu'une telle conduite ne soit pas celle d'un bon citoyen, cela est évident; mais ce n'est pas non plus celle d'un honnête homme.

Le service militaire est une dette comme l'impôt et s'appelle, non sans raison^ Timpôt du sang; mais, grâce à radoucissement des moeurs et aux progrès de la civilisation, il est devenu une dette moins générale. Autrefois, dans les républiques de l'antiquité et dans plusieurs villes libres du moyen âge, tous les citoyens étaient soldats, et restaient soldats jusqu'à leur vieillesse. La guerre était l'état habituel du monde et la seule occupation permise à des hommes libres. Chez les peuples modernes, la guerre est devenue une exception; l'industrie, le commerce et les arts, loin d'être incompatibles avec la liberté, étant regardés, au contraire, comme le fruit de la liberté même et comme la condition indispensable de la prospérité des Etats, le fardeau du service militaire ne pèse plus que sur un certain nombre de têtes désignées par le sort. Tous ceux que le sort a épargnés restent étrangers à l'armée, à moins qu'ils n'y soient entrés volontairement comme dans une carrière. Il y a même des Etats assez bénis du ciel, pour pouvoir se contenter d'enrôlements volontaires et ou, par conséquent, le service militaire n'est ni un impôt, ni une dette, mais une simple profession*

Là, au contraire, oii le recrutement de l'armée a lieu par le sort, il est clair que les citoyens ne s'appartiennent pas, ne peuvent disposer d'eux-mêmes, tant que le sort n'a pas prononcé sur leur compte. Ils se trouvent alors sous l'empire d'une obligation solidaire, d'une dette contractée en commun^ dont une libéralité de la fortune peut seule les affranchir. Ceux qui obtiennent cette grâce, très-différente d un privilège ou d'une faveur, ont sans doute lieu de se féliciter; mais ceux qui ne l'obtiennent pas ne sont pas admis à se plaindre; car, aussi longtemps que subsistera la guerre, aussi longtemps que les nations modernes

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croiront nécessaires de. rester en armes les unes en face des autres, ils ne feront que remplir un devoir strictement prescrit par la justice. L'État a besoin de bras pour se défendre^ comme il a besoin d'argent pour yivre, et qui le défendrait, sinon ceux qu'il défend lui-même et qui par leur âge et leurs forces sont particulièrement propres à lui rendre ce service?

Il y a dans la vie des Etats les mieux constitués des moments critiques où leurs forces habituelles, soit qu41s les demandent aux engagements volontaires ou au recrutement par le sort, à la conscription, comme on l'appelle habituellement, ne sont plus suffisantes pour les protéger. C'est lorsqu'une coalition des puissances étrangères vient les menacer dans leur indépendance, dans leur existence même, et se prépare à* envahir leur territoire. Alors, par un libre élan des cœurs, sans attendre l'injonction de la loi, toute distinction doit disparaître entre ceux que le sort a appelés et ceux qu'il a laissés dans leurs foyers, entre ceux qui ont déjà payé leur dette et ceux qui attendent encore le jour de l'échéance, entre ceux qui ont passé l'âge et ceux qui ne Tout pas atteint. Les uns offri-* roht leurs biens, si, par malheur, ils n'ont que des biens à offrir; les autres offriront leur vie. Même les femmes et les enfants, les infirmes et les malades pourront se rendre utiles quand les souffrances de la guerre auront commencé. La patrie est une mère ; quand sa vie est en péril, tous ses enfants doivent se presser autour d'elle et lui faire un rempart de leurs corps. Leurs corps et leurs cœurs lui appartiennent; elle ne peut subsister sans eux.

Du devoir qu'a le citoyen d'exercer avec justice et loyauté les droits que lui confère la Constitution et les lois. — Dans l'accomplissement des actes de la vie civile, il doit avoir en vue le bien général et s'inspirer des motifs que la conscience lui dicte. «- Du courage civil.

Le citoyen n*a pas seulement des devoirs, il a aussi des droits, et Pexercice de ces droits dans la mesure où il dépend de sa seule volonté, est pour lui la source de nouvelles obligations. Les droits du citoyen, conmie les lois sous la protection et Tautorité desquelles il est admis à en faire usage , appartiennent à Tordre civil ou à l'ordre politique. Les droits civils trouvent leur application dans la vie privée, dans les relations individuelles que nous avons, soit avec les membres de notre famille, soit avec nos concitoyens en général. Tels sont, par exemple, les droits réciproques des époux, ceux des parents sur leurs enfants et des tuteurs sur leurs pupilles. Tels sont, avant tout, les droits qui résultent de la liberté individuelle et de la propriété, le droit de contracter, d'exercer une actioa en justice, de dis})Oser de son bien par échange, aliénation, donation ou testament, etc. Les droits politiques sont ceux qui entrent dans la vie publique, dans les rapports du gouvernement avec les gouvernés, et dont Texercice se fait sentir, directement ou indirectement, sur le corps social tout entier. Le droit de choisir les mandataires de la nation chargés par la Constitution de faire les lois, de voter l'impôt et de contrôler les actes du gouvernement; le droit d'être éligible à ces fonctions supérieures, celui de dire publiquement son avis sur les actes du pouvoir, celui de faire partie ou de nommer les membres de toute assemblée investie d'une autorité publique, voilà ce qu'on

appelle les droits politiques, parce qu'ils intéressent l'Etat tout entier. Les uns et les autres, les droits civils et les droits politiques, quelque soin qu'ait mis le législateur à les circonscrire dans des limites les plus précises, laissent toujours une grande place à notre libre arbitre et, par conséquent, ont besoin d'être réglés par la loi morale encore plus que par la loi écrite.

La règle commune que la loi morale impose à l'exercice de nos dtoits civils, c'est de les ramener, autant qu'il est en notre pouvoir, à nos drois naturels; car, après tout, nous n'en avons pas d'autres, et ce sont les seuls que le législateur ait pu avoir Tintention déplacer sous la garantie de la loi positive. Comprendre nos droits civils de telle façon qu'ils se confondent avec nos droits naturels, c'est les subordonner, comme le doit être notre vie tout entière, à l'idée absolue de l'honnête et du juste, aux devoirs que la conscience nous prescrit à l'égard de nos semblables et à l'égard de nous-mêmes. Ainsi, que nous vivions dans un pays où le droit de tester ne connaît pas de limites, où le divorce est autorisé et peut être obtenu pour les motifs les plus frivoles, nous n'oublierons pas les obligations que nous avons à remplir envers nos enfants, nos parents et nos proches, envers tous nos enfants au même degré, à moins qu'ils ne se soient rendus indignes de notre sollicitude et de notre tendresse. Nous nous souviendrons aussi que le mariage, s'il n'est un lien sacré qui embrasse toute la durée et toutes les facultés de notre existence, se confond avec le libertinage et rend la famille impossible ; en un mot, nous n'userons pas du pouvoir qui nous est donné d'être iniques. Que la loi nous reconnaisse, contre un débiteur insolvable, le droit de le mettre à nu et de lui ôter jusqu'à sa liberté, par conséquent de l'enle-

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