‹ Morale pour tousChapitre 19 sur 22 · FRANCE. MORALE · texte numérisé non relu

FRANCE. MORALE

ver à sa profession, à sa famille, à Tespérance même de réparer le dommage qu'il nous a causé, l'humanité, sinon la justice, nous défendra d'aller aussi loin. N'y a-t-il pas des traités, des contrats, des conventions particulières, dont l'humanité et l'équité naturelle nous défendent de nous prévaloir contre un faible, un imprudent qu un malheureux, tandis que la loi nous permet d'en poursuivre l'exécution littérale? Dans toutes les circonstances où nous sommes armés par la loi civile de pouvoirs excessifs, ne manquons pas de nous dire à nous-mêmes qu'il n'y a pas de droit contre le droit et que le code le plus parfait ne vaut pas encore celui que Dieu a écrit dans notre conscience.

La même règle , la même idée de l'honnête et du juste s'applique à l'exercice de nos droits politiques; mais elle reçoit alors une autre expression. L'exercice des droits politiques doit toujours avoir pour but, non l'intérêt et le bien particulier de chaque citoyen, non l'intérêt et le bien particulier d'une classe, d'une caste, s'il y en a encore, d'un parti plus ou moins nombreux, mais l'intérêt et le bien général de TÉtat. C'est la conséquence évidente de la définition que nous avons donnée des droits politiques, c'est-à-dire de leur nature, de leur essence même. Il est facile de se représenter les circonstances dans lesquelles cette règle doit être suivie. Sommes-nous appelés , par exemple, à être un député , un conseiller général , ou même un modeste conseiller municipal, demandons-nous si le nom que nous allons déposer dans l'urne est bien celui de l'homme que nous jugeons le plus capable de faire les affaires du pajrs, du département ou de la commune et non celui d'un ami , d'un parent , d'un protecteur, d'un protégé de nos protecteurs. Tenonsnous dans notre main une plume de journaliste, in-

terrogeons-nous sévèrement, avant d'écrire, sur les motifs qui nous portent à blâmer ou à louer les actes du gouvernement et de ses délégués. Ayons le cou- >rage , avant de juger les autres , de nous faire notre procès à nous-mêmes et de nous assurer qu'il n'y a au fond de notre cœur ni haine , ni vengeance , ni regrets personnels , ni ambition, ni vil intérêt, mais uniquement le désir de servir notre pays en rendant hommage au bien et en dénonçant le mal.

L'impartialité ne suffit pas toujours, il faut souvent du courage pour exercer en honnête homme et dans le seul intérêt de la société ses droits de citoyen. C'est lorsque autour de nous se déchaînent des passions aveugles qui ne souffrent ni résistance ni contradiction et menacent de renverser celui qui ne les partage pas, ou lorsqu'une pression puissante est exercée sur nous qui veut nous empêcher , par la corruption ou par la peur, d'écouter la voix de notre conscience et nous place entre notre devoir et nos intérêts, même nos affections les plus légitimes. Le courage que réclame cette situation, heureusement devenue exceptionnelle, ce n'est pas celui du soldat , mais celui du citoyen et de Phomme de bien ; ce n'est pas le courage mililitaire , qui s'exalte par le tumulte du champ de bataille, c'est le courage civil, toujours calme et réfléchi au milieu de l'orage, toujours fidèle à la raison et à la loi. L'un est aussi nécessaire et aussi méritoire, il faut ajouter aussi obligatoire , que Tautre. L'un est la condition de l'indépendance et de l'honneur extérieur d'une nation, l'autre de sa liberté intérieure.

Devoirs de l'État envers le citoyen. — En retour des sacrifices qa'il lui demande, l'État doit respecter et protéger le citoyen dans ses droits et dans ses intérêts légitimes. — Il doit venir en aide à l'individu et à la famille et suppléer à leur insuffisance pour assurer le développement intellectuel et moral de la société.

Les devoirs du citoyen envers TÉtat ne peuvent se comprendre ni se réaliser sans les devoirs de l'État envers le citoyen ; ils sont inséparables les uns des autres, car la société ne peut pas plus se passer des individus, que les individus de la société.

Le premier devoir de l'Etat envers le citoyen, c'est de le protéger dans sa personne et dans ses biens , dans sa vie et dans sa propriété, tout à la fois contre les agressions du dehors et contre les violences et les ruses du dedans. Son gouvernement, ses lois , sa police, sa justice, n'ont aucune puissance ni aucune valeur et peuvent être considérés comme n'existant pas s'ils ne produisent ce premier résultat.

Mais la sécurité n*est que le moindre des avantages que le citoyen doit attendre de l'État. La société et, par conséquent, l'État, qui en est la plus haute expression, doit veiller à ce que chacun de ses membres puisse développer les facultés dont Dieu l'a doué, ou, ce qui revient au même, puisse accomplir tous ses devoirs et jouir de tous ses droits. La jouissance de tous nos droits sous la garantie commune de la loi, le pouvoir de faire usage de nos facultés et de nos forces sans nuire au développement des facultés d' autrui, voilà ce que l'on comprend, dans l'ordre civil, sous le nom de liberté. Outre la sécurité, l'État est donc obligé de garantir aux citoyens la liberté, dans la mesure où colle de chacun est compatible avec

celle de tous, dans les limites où il est indispensable de la circonscrire pour qu'elle ne soit ni oppressive pour les individus, ni menaçante pour la communauté. C'est pour cela même que l'État est nécessaire; c'est sur ce fondement que repose son autorité, c'est-àdire celle de ses lois, de son gouvernement et de ses magistrats; c'est de ce principe que découlent tous les devoirs des citoyens envers lui; il justifie en même temps qu'il limite les sacrifices qu'on peut exiger d'eux au nom" de l'intérêt commun. Remarquons en outre que ces deux choses, la liberté et la sécurité, se supposent réciproquement. Sans la sécurité la liberté n'est qu'un mot, car évidemment nous ne sommes pas libres quand nos personnes et nos biens sont à la merci du premier venu. La sécurité sans la liberté n'est pas plus réelle. Qui est-ce qui peut compter sur sa vie et sa propriété en présence d'une autorité à peu près sans limites qui peut défendre, sous peine de mort ou de confiscation, tout ce qu'il lui plaît, même les choses les plus impérieusement exigées par l'honneur ou par la conscience? Est-ce que les chrétiens, sous le règne de Néron et de Dioclétien, n'aimaient pas mieux mourir que de renier leur foi? Est-ce que, dans tous les temps, les victimes de l'intolérance n'ont pas fait de même, quelle que fût la religion des persécuteurs ou celle des persécutés ?

Nous ne parlerons pas de la garantie qui est due par l'État à l'honneur des citoyens; car elle est une conséquence nécessaire de la double obligation que nous venons de lui reconnaître. Celui-là n'est pas en sûreté, celui-là n'est pas libre qui peut être outragé impunément, qui peut être calomnié et diffamé, soit dans sa personne, soit dans les êtres qui le touchent de près. L'insulte et la violence, l'insulte et l'oppres-

sion sont étrcKtement liées Fane à l'antre et se répondent Tune à l'autre dans le silence ou l'impuissance des lois. La seule crainte de l'insulte, quand il n'existe aucun moyen de se défendre contre elle , est déjà une forme de la servitude.

Empêcher la violence, l'oppression et l'outrage, protéger les citoyens dans leur vie, dans leurs biens, dans leur honneur, dans le légitime exercice de tous leurs droits, c'est réprimer le mal. Mais l'État ne doit pas se borner à réprimer le mal ; cette tâche est au-dessus de ses forces, s'il ne concourt en mêm& temps, de tout son pouvoir, à la réalisation du bien, ou s'il ne vient en aide au citoyen dans l'accom* plissement de ses devoirs, s'il ne met à sa portéeles moyens de développer ses facultés et d'atteindre le but de son existence. Ils sont vains, en effet, tous les efforts qu'on peut faire pour empêcher ou étouffer le mal, quand le mal a sa racine, sa cause permanente dans le cœur de la société. C'est ce qui arrive quand la majorité de la nation reste plongée dans l'ignorance, par l'absence des moyens de s'instruire; dans l'abrutissement, par l'absence de toute éducation et de toute influence morale ; dans la misère, par l'ignorance des ressources et des intérêtsmatériels du pays, par la négligence des arts qui nourrissent, qui enrichissent un peuple en l'ennoblissant par le travail.

Il faut donc que l'État^ même s'il ne veut assurer que le triomphe de l'ordre et de la justice, exerce, en évitant tout ce qui ressemble à la contrainte^ une action initiatrice sur les idées, les sentiments, le bienêtre des individus, et supplée par sa prévoyance et par sa libéralité à leur insuffisance.

Il faut qu'il distribue à toutes les classes de la., société, à chacune selon ses occupations et ses be-

soins, la nourriture de rinteliigence. Il faut qu'il leur assure une éducation propre à leur inculquer nonseulement Tamour, mais l'habitude du bien, le respect des lois et des institutions publiques, le culte de la patrie et de la famille, et, avant tout, ces saintes croyances en une providence et une justice divines qui, sous des formes diverses réclamées par la liberté de conscience, sont à la fois l'honneur, la force et la consolation du genre humain. En vain a-t-on amoncelé des sophismes pour démontrer le contraire ; quand les particuliers, sous certaines conditions nécessaires à Tordre général, ont de leur côté la liberté d'enseigner, ce n'est pas seulement le droit de l'Etat de distribuer généreusement toutes les connaissances et de mettre l'éducation publique en harmonie avec les lois ; c'est une des conditions de son existence et un de ses plus impérieux devoirs.

Il faut aussi que, par une vigoureuse impulsion imprimée à l'industrie et aux arts, par de sages négociations qui ouvrent des marchés au commerce, par un emploi utile de toutes les espèces de talents et de forces, par des institutions diverses destinées à prévenir ou à soulager les situations les plus malheureuse^ de la vie, il ménage aux besoins matériels une satisfaction légitime, il fasse de la place pour toutes les aptitudes, pour tous les genres d'activité, et en laisse le moins possible à la misère, cette conseillère du mal, comme l'ont appelé les anciens.

Dans cette question de l'assistance que l'Etat doit prêter à l'individu, il y a deux erreurs à éviter aussi dangereuses l'une que l'autre. Il faut se mettre en garde contre ce faux libéralisme qui, ne voyan* pas dans la société de plus dangereux ennemi que le pouvoir, s'occupe uniquement à l'énerver, à lui ôter toute influence, et voudrait réduire le gouvernement d'un

Etat aux attributions d'une simple police. Il faut repousser également les utopies qui dépouillent, et, pour ainsi dire, anéantissent l'individu au profit de TEtat; qui, pour ôter au premier tous les soucis de la ■vie, lui ôtent aussi l'usage de sa liberté, et font du second un atelier, un comptoir, une église, tout, excepté une société composée d'êtres raisonnables et libres. La société, à l'exemple de la divine providence, doit venir en aide à l'individu sans porter atteinte à sa responsabilité et en lui laissant les obligations qui sont la source de sa dignité et de ses droits.

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