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V athéisme, p. H

l'acceptation DE LA VIE : LA RÉSIGNATION 147

est dramatique. Dans son hvre VEntr'aide (qui est d'un naturaliste autant que d'un sociologue) Kropotkine prouve, par des faits, que si le nombre des animaux est contenu dans certaines Umites à la surface de notre globe, c'est avant tout par la famine, la soif, le froid, les inondations, les accidents, les maladies! Et nous ne parlons ici que des souffrances inévitables ; oeUes qui sont infligées à la bête, domestiquée ou non,' par un être raisonnable, n'entrent pas en ligne de compte.

Que dire des douleurs du geme humain ? L'humanité passée a connu l'âge de pierre, les cruautés des guerres assyriennes, les invasions barbares, les pestes, etc. L'humanité présente a ses nègres, ses parias, ses esclaves, ses prolétaires, ses confectionneuses à domicUe, fies infirmes, ses femmes qui enfantent, ses agonisants! Et l'humanité future souffrira encore, en la personne des non-nés. L'humanité posthume eUe-même, d'après les croyances rehgieuses, n'est pas à l'abri de la douleur : spiritisme, métempsychose, purgatoire, enfer, « peines étemelles »...

Qu'elles soient fatales, ou dues aux erreurs et aux vices de créatures douées de responsabihté, ces souffrances posent le problème du mal à notre conscience, même dans l'hypothèse où nous resterions, personneUement, indemnes, invulnérables. ISTous résigner à tous ces maux est impossible ; car, ou bien nous ^ sonunes en mesure de les supprimer, de les alléger au moins, et alors il faut agir ; ou bien, ils sont hors de notre prise, au point qu'ils rentrent dans le problème

général de la vie en soi ; et alors, pour échapper à leur obsession, il ne reste que les deux voies déjà indiquées : ^ l'oubli ou le suicide. Mais l'amnésie n'est pas la résignation ; physiologiquement, il est faux que « celui qui dort dîne » ; psychologiquement, il n'est pas vrai que celui qui oublie soit apaisé.

Enfin, le monde, absurde, injuste, peut nous paraître à nous-mêmes, pour des raisons individuelles, et qui nous blessent par leur pointe aiguë, intolérable.

Dans son livre sur les Devoirs, le regretté professeur B. Jacob a publié une étude sur la résignation. Elle est obligatoire, dit-il, d'abord parce qu'il nous faut accepter nos limites individuelles, notre sexe, par exemple, ou notre race. Le nourrisson essaye de saisir l'image, collée sur sa rétine, d'un reflet de soleil au plafond ; il apprend, peu à peu, à émonder ses ambitions. Et que de servitudes imposées par l'entretien de la machine corporelle : alimentation, sommeil, hygiène ! Il nous faut même accepter nos infranchissables limites sociales : végéter dans la pauvreté, dans un métier peu honorifique, dans le perpétuel regret d'une vocation manquée, celle de peintre, celle de mère...

Ce n'est pas tout ; après avoir accepté ses limites individuelles, il faut se soumettre aux maux d'ordre général. S'agit-il de la souffrance physique t Disons avecEpicure : vive, elle est courte; longue, elle est tolérable. Ou bien, suivons le conseQ de Flaubert; créons-nous un alibi, en nous réfugiant dans le monde artificiel des images. Ou bien, ce qui vaut mieux, oublions notre moi dans le service d'autrui. S'agit-il

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des infirmités ? « Exaltons les facultés que la nature nous laisse. » S'agit-il de la mort ? Sachons en affirmer le caractère nécessaire et rationnel. Quand nous vivons, la mort n'est pas, disait la sagesse antique ; lorsqu'elle est, nous ne sommes plus ; il est donc absurde, ajoute M. Jacob, « de redouter, avec le vulgaire, le contact de la mort ». Ces considérations, il est vi-ai, n'enlèvent pas le regret de mourir. Aussi, la résignation à la mort « n'est guère possible qu'à deux espèces d'hommes, aux malheureux que la vie accable, et aux sages assez désabusés des jouissances égoïstes pour considérer la disparition de leurs propres personnes comme un fait presque négligeable, et pour ne plus désirer survivre que dans leurs idées ». On ne demande plus « qu'à laisser la place libre à de plus jeunes serviteurs du bien ».

Dans la dernière page de VIrréligion de Vavenir, le philosophe Guyau s'exprime en ces termes : « Assurément, quelques-uns d'entre nous auront toujours de la peur et des frissons en face de la mort. Il est des tempéraments sujets au vertige, qui ont l'horreur des abîmes... A ces hommes, Montaigne conseillera de se jeter dans le trou noir « tête baissée », en aveugles ; d'autres pourront les engager à regarder jusqu'au dernier moment, pour oublier le précipice, quelque petite fleur de montagne croissant à leurs pieds sur le bord; les plus forts contempleront tout l'espace et tout le ciel, remphront leurs cœurs d'immensité, tâcheront de faire leur âme aussi large que l'abîme, s'efforceront de tuer d'avance en eux l'individu, et ils

sentiront à peine la dernière secousse qui brise définitivement le moi... La mort d'ailleurs, pour le philosophe, cet ami de tout inconnu, offre encore l'attrait de quelque chose à connaître ; c'est, après la naissance, la nouveauté la plus mystérieuse de la vie individuelle. Ifotre dernière douleur reste aussi notre dernière curiosité ».

Cette poésie finale n'est déjà plus de la résignation ! L'espérance renaît ; elle filtre, comme un rayon de lumière, à travers les fentes du volet qui devait assurer l'obscurité totale.

La sobriété du positiviste Bourdeau, dans «on Problème de la mort, est, peut-être, plus émouvante. « La croyance à une existence future n'est pas même étayée par des indices de vraisemblance, pas même par une présomption de possibilité... On a comme un sentiment rehgieux de l'existence, quand on réfléchit que le principe de vie qui nous anime, remonte à Torigine même des choses et provient des premiers frémissements dont fut agitée, sur le globe, la substance organique encore informe... Notre mort n'interrompt rien... L'adhésion volontaire à ce qui est une obHgation stricte, le paiement d'une dette sacrée, l'accomplissement d'un dernier devoir, fait de la mort un acte moral qui a, comme tel, sa sanction, et trouve sa récompense dans le calme d'une bonne fin. »

Et pourtant, où aboutit cette noble philosophie stoïque ? « Acceptons donc la vie, et si parfois le fardeau paraît pesant, rappelons-nous que nous n'aurons pas à le porter bien loin. » De son côté, M. Jacob dé-

clare : « Se persuader que le bonheur accessible à l'homme a des limites, mobiles sans doute, mais qui ne peuvent reculer à l'infini, telle est la condition première du bonheur : cette attitude mentale est déjà la résignation en son acte essentiel. « Cependant, il écrivait à ime ancienne élève de l'Ecole normale de Sèvres : « La maladie est mauvaise, non seulement par elle-même, mais par ses conséquences naturelles ; elle tend à renverser toute l'échelle normale des valeurs. Lorsqu'on a passé, comme moi, quinze jours sans manger, on n'a presque plus qu'un désir animal, celuî de s'éveiller un matin avec de l'appétit. Je souffre cruellement d'être incapable du moindre effort intellectuel et moral. Ceux qui parlent du bon usage des maladies, me diront-ils quel profit je puis tirer de la mienne ? Tout ce que je peux faire, c'est me résigner ; mais la résignation même, en un sens, est un mail „,

Un professeur de philosophie, mort en 1894, et qui est encore vénéré comme un saint par ses amis, Jules Lagneau, écrivait après des années de maladie ; t Je ne demande rien à la vie, je n'attends rien d'elle. D y a longtemps que je n'existe, que je ne vaux le peu que je vaux que par le désespoir, qui est ma seule force et mon seul fond. Puisse-t-il me conserver, même éjam& les dernières épreuves où j'arrive, le courage de repousser le désir de la délivrance* ». Voilà qui est plus

1. Lettre du 17 décembre 1908; citée dans la correspondance de YUnion pour la vérité, numéro du !•' janvier 1911.

2. Bulletin de l'Union pour l'action morale, 2» année. N» 19-20, p. ^2.

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poignant que les outrances pessimistes de Leopardi, les paradoxes de Schopenhauer ou de Hartmann, les blasphèmes de M^ne Ackermann, ou la hautaine et littéraire détresse d'un Alfred de Vigny.

La résignation est plus désarmée encore, devant le cercueil d'un être aimé. C'est « la seule », avoue l\r. Jacob, « qui ne soit pas facile à la sagesse telle que les modernes la conçoivent ». En effet, « nous nous résignons avec d'autant plus de peine à la mort des êtres qui nous sont chers, que notre pensée moderne attache plus de prix à l'individuahté... L'individu nous intéresse à titre de composé sans équivalent, et par l'originalité même avec laquelle il reflète l'intelligible et collabore à l'idéal ». Que faire ? « La sagesse est de nous défendre, non contre la souffrance, mais contre le désespoir ». Comment 1 « Moraliser et transfigurer la douleur par le sentiment du bien qui reste à faire, et qu'on fera sans défaillance, souvent pour rester fidèle à celui qu'on pleure... Seulement, cette sérénité doit être conquise et méritée »,

Et dire que des catéchismes libres-penseurs, des journaux anticléricaux, des brochures éditées naguère par la Raison, ou même de savants ouvrages, accusent le christianisme de préconiser la résignation ! Ce n'est pourtant pas un chrétien, c'est Voltaire qui écrivait : « Je ne prie jamais Dieu et me contente de la résignation. » (Lettre à M.^^ du Deffand, 12 mai 1772.) Et encore : « A quoi servirait-il d'avoir vécu quatre-vingtdeux ans, coname j'ai fait, si je n'avais pas appris à me résigner î » (A M^^ de Saint-Julien, 29 mai 1776.)

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La résignation est, avant tout, un remède préconisé par la sagesse humaine.

Cependant, il semblerait qu'il devienne toujours plus difficile de se résigner. On affirme que la science crée un état d'âme défavorable à cette attitude. En effet, « savoir c'est pouvoir ». L'Europe, grâce à Jenner, a cessé de se résigner à la petite vérole. L'emploi des anesthésiques rendra malaisée aux femmes la résignation aux douleurs de l'enfantement. La résignation aux familles nombreuses est, dès maintenant, battue en brèche par la propagande néo-malthusienne. Aujourd'hui, les parents se résignent à n'avoir que des filles, ou que des garçons ; mais cette placidité s'évanouira, si jamais on parvient à déterminer le sexe d'un enfant à volonté. Et les gouvernements seraient moins résignés que personne, devant les résultats possibles d'une découverte pareille : du jour otl les familles, pour échapper aux charges miUtaires, ne mettraient plus au monde que des filles, la loi exigerait un tant pour cent d'éléments mâles dans chaque lignée.

L'esprit démocratique, de son côté, désagrège la résignation. Les paysans n'accepteraient plus les maux qu'ils subissaient avant la Eévolution ; la légis* lation du travail circonscrit, sans cesse, le champ de la résignation ouvrière ; le suffrage dit universel agit dans le même sens, parmi les hommes ; et quand le

droit de vote sera, enfin, conféré aux femmes, il brisera les chaînes séculaires de la résignation féminine. Le capitaine Lux, s'évadant d'une forteresse allemande,

fera école, ainsi que son émule en non-résignation

gratifié d'un cognomen moins lumineux — M. Cochon, le type du locataire qui ne se laisse pas tondre la laine, ou les soies, sur le dos par un propriétaire, et qui arbore le drapeau séditieux à son balcon. Même les profondes masses de l'humanité jaune entrent dans le mouvement ; elles signifient à la dynastie mandchoue qu'elles ont assez d'un régime qui parlait de la Chine comme un original parlait de son épouse : « Si ma femme ne se résigne pas, je la résignerai ».

Dans le domaine social, nous n'admettons plus qu'on nous résigne, La fière devise de Corneille devient, inconsciemment, celle du monde moderne : Et mihi resy non me rébus submittere conor ; c'est aux choses de se soumettre à moi, non à moi de me soumettre aux choses.

Si la science et la démocratie sont peu favorables à 1a résignation, il convient d'affirmer que celle-ci est battue en brèche par une troisième influence peu soupçonnée, celle du christianisme biblique. La Bible est peu connue. Bien comprise, interrogée avec intelligence et courage, elle se révèle comme une inépuisable source d'énergies morales et sociales. M. Jaurès vient de l'affirmer avec éclat dans une des conférences qu'il a données dans l'Argentine. Le Courrier de la Plata résume un discours de lui sur a les idées d'Alberdi et les réalités contemporaines ». Le compte rendu s'exprima

en ces termes : « L'orateur démontre que c'est par la Bible que s'est faite l'éducation des puritains du xvne siècle, esquissant les premiers rêves du communisme. Il démontre que « l'influence la moins modérée, la plus véhémente, la plus exaltante est celle de la Bible, qui fait bondir la tête et le cœur des hommes, tressaillir les coUines — la Bible des sursauts, des images grandioses et tragiques, des grandes revendications sociales, des prophéties annonçant l'égalité fraternelle des hommes, amenant la disparition de la guerre entre les peuples, l'apaisement des nations irritées et de la nature elle-même, la réconciliation du hon et de l'agneau paissant au même pâturage, le désarmement des loups apaisés ».

Quelques-uns des termes les plus usuels de la dévotion sont introuvables dans la Bible ; d'autres s'y découvrent, mais ils sont rarissimes. Par exemple, le mot religion est absent, ou peu s'en faut, du volume sacré ; on l'y relève en quatre endroits du Nouveau Testament ; une fois, il est appliqué à l'idolâtrie (Actes des apôtres 17/22), deux fois au judaïsme (et dans l'une des deux occasions, c'est un païen qui parle : Actes 25/19, 26/5), une fois au christianisme naisgant (Epître de Jacques 1/26, 27). Un commentateur évangélique a pu affirmer que le mot « religion » appartenait au vocabulaire païen.

Après ces observations, on ne s'étonnera pas de constater que le vocable de « résignation » ne se rencontre nulle part dans la Bible. C'est, d'ailleurs, un terme de jurisprudence qui désigne l'abandon con-

senti en faveur de quelqu'un ; on dit : « faire cession et résignatipn de ses droits ». (Du latin re signât e, écarter le signum, le sceau.)

Transporté dans le domaine moral, le mot « résignation » prend donc un sens figuré. On résignait quelque chose à quelqu'un ; puis, on résigna son âme à Dieu ; on se résigna, comme on abandonnait un bénéfice ecclésiastique, un privilège. Or, ni l'image, ni l'idée ne se trouvent dans la Bible, avec la signification passive et fataliste du terme, consacrée par l'usage.

Le Dieu de l'Ancien Testament, étant une divinité morale, non une borne ou un tyran, on peut discuter avec le Très-Haut. Abraham, dans son intercession pour Sodome, lutte de générosité avec le Seigneur ; Jacob combat l'Ange de l'Eternel; Moïse, Elie, dans leurs crises de découragement, contestent avec Jéhovah ; Job est un Prométhée qui, du haut de son roc, ferme la bouche aux représentants de la vertu et de la piété ; les psalmistes jettent vers le ciel leurs doutes pathétiques et leurs cris d'indignation; les prophètes, surtout, se dressent contre le sacerdoce, en sublimes inquiéteurs de la conscience collective, en protestataires tenaces et en sociaUstes avant la lettre. A la civilisation gréco -romaine, écrit Kenan, « Israël apportera une addition, une correction capitale, le souci du faible, la réclamation obstinée pour la justice individueUe... Israël a, le premier, donné une forme au cri du peuple, à la plainte du pauvre ^ ». C'est pour-

1. Cf, l'étude de G. Sorel sur V Ethique du socialisme {Morale sociale, p. 14S, Paris, F. Alcan.)

quoi Darmsteter s'exprime ainsi : « Les prophètes ont instaUé dans le ciel un dieu qui ne veut ni autels, ni holocaustes, ni cantiques », mais que le droit jaiUisse comme de l'eau, et la justice comme une intarissable rivière... En remontant vers eux, l'humanité ne recule pas de vingt-six siècles en arrière ; ils étaient, eux, de vingt-six siècles en avant ' ».

Quant à Jésus lui-même, fils authentique des prophètes, on a pu dire de lui qu'il a été le moins résigné de tous les hommes. « La tradition a surtout vu dans le ( hrist mourant le type de l'obéissance soumise, de l'acceptation résignée, de l'épreuve patiemment supportée, bref des vertus passives par excellence. Des images comme celles de l'agneau sans tache qu'on mène à la boucherie, de la brebis muette... devaient contribuer à renforcer la note de sensibihté profonde, apitoyante et navrante, qui a fini par dominer. La figure du fondateur du christianisme a pris quelque chose de languissant et de langoureux. Il en est résulté un composé ayant l'air fait exprès pour repousser, écœurer ou révolter les natures fières. » Mais, en réalité, ajoute M. Flournoy, le psychologue de Genève, un tel portrait du Christ appelle de sérieuses retouches. Il faut « mettre en lumière la force de caractère, la mâle et virile énergie, la volonté puissante et tenace dont le Christ a fait preuve pour poursuivre son œuvre au milieu de toutes les difficultés, et pour en accepter l'effondrement momentané. Si le règne de la fraternité

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