PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE
Un enfant demandait : « Maman, y a-t-il des gens qui n'existent pas et qui voudraient exister t » Le problème de la résignation se pose, pour nous, sous une autre forme; des gens existent, qui souhaiteraient n^être point. Vaines protestations ! Ils sont encagés. Guyau écrivait : « Comment attribuer à l'homme le pouvoir d'écraser l'œuf sacré d'oti est sortie la vie avec ses invincibles illusions, et d'oîi elle ressortira toujours ?... Il serait peut-être moins difficile encore de créer que d'anéantir, de faire Dieu que de le tuer ^ ».
L'acceptation de la vie n'est donc pas facultative, mais inéluctable... à moins de se supprimer. Une idéaliste américaine répétait : a J'accepte l'univers. » Et Carlyle de répliquer : « Peste ! la belle complaisance ! ».
Mais ne jouons pas sur les termes. En réalité, ac-
i. L'Irréligion deVavenir, p. 420. Edition de 1902 (Paris, F. Alcan).
cepter la vie signifie : en accepter les maux. Car, en soi, être un vivant, c'est déjà, scientifiquement parlant, une chose prodigieuse, un succès, une grâce. Le germe qui s'épanouit est un élu, il bénéficie d'une promotion inespérée. La tige de maïs porte 2.000 graines, le pavot en a 32.000 ; le platane, 100.000 ; l'orme, 300.000. Une abeille mère fait 8.000 œufs en une ponte, et la femelle du termite, 80.000 dans sa journée ; la carpe donne 350.000 œufs, la morue en rond 7 millions. Quant à la déperdition des germes vitaux dans l'humanité, elle défie le calcul ; c'est par centaines de millions qu'ils périssent, pour un qui remporte la victoire.
Or, si la vie individuelle, personnalisée, est un triomphe, que penser déjà de la vie en elle-même, de son apparition à la surface de notre globe refroidi, de son évolution à travers les périodes séculaires, les cycles millénaires, les éons accumulés d'une fantastique et inénarrable gestation t Encore une fois, se demander si on acceptera la vie, au sens général du mot, la vie en soi, c'est se demander si l'on acceptera un cadeau magnifique.
Donc, le titre de notre entretien, tel qu'il m'a été proposé, sous-entend que la vie est une charge, im purgatoire sinon un ecfer. Cette attitude semble impliquée dans une formule énoncée comme un axiome, comme une vérité de sens commun : « l'acceptation de la vie ».
Les historiens nous disent bien que, d'après les philosophes grecs, le sage ne peut pas être malheu-
reux 1 ; mais de telles théories planent au-dessus de l'humanité, comme la blanche mouette sur les vagues noires qu'eUe effleure à peine. D'ailleurs, dans sa fameuse vision du juste en croix, Platon s'est penché sur le gouffre de la réalité.
Quant à l'attitude adoptée par Spinoza, elle est une gageure : « L'humilité est une tristesse qui naît de ce que l'homme contemple son impuissance. Mais dans la mesure où l'homme se connaît par la vraie Eaison, on suppose qu'il comprend son essence, c'està-dire sa puissance. C'est pourquoi, l'humiUté n'est pas une vertu, mais une passion ». C. Q. F. D. {Ethique, IV, théorème lhi)... La destinée humaine se déroule, pourtant, sur un autre plan que le géométrique !
Pour queUes raisons sommes-nous appelés à nous courber sous la vie, à Vaccepter, bon gré mal gré f Pour trois causes principales. Elle peut nous apparaître : incompréhensible en soi — injuste pour les autres — intolérable pour nous-mêmes.
Et d'abord, inintelligible. Si, pour parler avec Spencer, le monde est soumis à une loi fatale d'intégration et de désintégration sans fin, l'univers est un jeu de « montagnes russes ». Avec la loi du retour éternel, tel que Nietzsche l'expose, l'univers serait, plutôt, un carrousel de chevaux de bois. Dans ses Souvenirs
4. Cf. La morale des Grecs, par Dauriac, dans le volume: La morale sociale (F. Alcan, 1899).
de la maison des morts, DostoievsM décrit les travaux auxquels on emploie les forçats en Sibérie, et il affirme qu'un sûr moyen de rendre les gens fous, c'est de les contraindre à ime besogne inutile : transporter du sable d'un point à un autre, remplir et vider un tom* bereau. Tel serait le sort de l'humanité sur notre planète.
Si le monde est réellement incompréhensible, on ne X)eut se résignera la vie que par la distraction, l'oubli. L'homme a le pouvoir (au moins latent) d'interrompre certains courants d'idées ; tel un mécanicien, fermant des conduites de vapeur brûlante. Seulement, la distraction et l'oubli ne sont que la menue monnaie du suicide. Cette conclusion n'est pas pour épouvanter un athée sincère. M. Le Dantec écrit, avec intrépidité : « Supposons une société dont tous les membres seraient de purs athées, allant jusqu'au bout des conséquences logiques de leur athéisme, cette société finirait naturellement par une épidémie de suicide anesthé-
sique ^ ».
îTon seulement le monde peut nous paraître absurde, mais encore injuste, et cela d'une façon désintéressée, sans que nous ayons nous-mêmes à nous plaindre de notre sort. Songeons aux douleurs du inonde animal dès les temps préhistoriques; on a retrouvé, sauf erreur, des squelettes enlacés d'iguanodons, morts en duel, peut-être en rivaUté de mâles. L'existence des chevaux sauvages, dans les pampas,