Jacob, loc, cit
mort ; mais le don gratuit de Dieu, c'est la vie éterneUe en Jésus-Christ, Notre Seigneur ». (Epître aux Eomains, chap. vi, v. 23.)
Le chrétien ne se résigne même pas au « silence éternel des espaces infinis )>. Il prie. Et si la prière apaise, elle est, cependant, tout autre chose qu'un narcotique ; en un certain sens, on pourrait soutenir qu'elle amplifie, exaspère et prolonge à travers l'immensité nos désirs les plus secrets, nos aspirations les plus véhémentes. On vient de publier, aux Etats-Unis, un recueil de prières sociales ; on y trouve une série d'oraisons Pour le progrès de Vhumanité, par exemple. « Pour ceux qui viendront après nous... Pour les prophètes et les pionniers... Pour obtenir une part dans le travail de la rédemption... Pour la Eépublique coopérative ». On y découvre même des Prières WindU gnation (Prayers of wrath), contre la guerre, l'alcoolisme, les serviteurs de Mammon, la débauche i. De telles prières sont comparables à la machine perforatrice qui creuse un timnel de montagne à travers le granit.
Malgré tout, dira-t-on, le chrétien reste exposé à la souffrance! — Elle subsiste, en effet, mais transfigurée. Dans la communion morale avec l'Homme de douleur, le disciple puise une force inouïe. De cette seule pensée : « le f hrist a souffert », il tire la conclusion qu'on peut souffrir sans déchoir, ni pécher ; et que la nature humaine peut bien supporter en chacun de
1. W. Rauschenbusch, For God and the people {Prayers of the social awakening).
nous ce qu'elle a subi, sans fléchir, en la personne du crucifié. Car c'est le même esprit qui s'aflârme dans le Maître et dans les siens ; quand la douleur s'avance, bardée de fer et casquée comme un Goliath, contre le chrétien, elle reconnaît dans ce pygmée le héros qui a déjà triomphé d'elle sur la croix. Affirmer que la souffrance apparaît supportable, utile, nécessaire, au chrétien, c'est encore trop peu dire ; aux heures d'intuition révélatrice, elle s'enveloppe d'un halo lumineux, elle resplendit glorieuse.
La transfiguration de la douleur est liée, encore, à la vision du Eoyaume de Dieu, celui qu'évoque la prière : « Ta volonté soit faite sur la terre ! » Non seulement le chrétien conscient, spécifique, peut accueillir la souffrance et l'aimer, parce que Jésus luimême a souffert ; mais il fait plus ; il l'accueille et l'aime au nom du Christ futur, pour hâter l'avènement de l'humanité nouvelle.
Sans la vision de cet avenir, ma souffrance n'est qu'une blessure à soigner ; la consolation n'est qu'un baume sur une plaie ; mais avec la vision magique, la souffrance devient une force positive, un élément de choix pour la construction de la cité future ; dans la muraille qui s'élève, elle est partie intégrante. Dès lors, elle cesse d'être un simple accident ; eUe s'élève à la dignité d'un événement dont on peut rendre grâces. Je ' métamorphose ainsi l'angoisse] involontaire en libre sacrifice ; je transmue la souffrance vaine en matériaux utilisables pour l'édification de la nouvelle Jérusalem ; j'apporte, entre mes mains sanglantes,
une pierre employée par l'architecte éternel ; et mes détresses contribuent à la rédemption du genre humain.
— Mais, obj cetera- 1- on, toute la morale sociale a un idéal identique. — Oui, mais avec un point d'interrogation fatal : Le monde a-t-il un but ? Le mouvement de l'histoire aboutira-t-il ? Qu'on relise, dans la Mêlée sociale de Clemenceau, sa description des choses finales. « Qui dit évolution, dit courbe, hélas ! et l'ascension ne peut être indéfinie. Après le sommet atteint, c'est la descente, la chute, lente ou rapide, dans la vertigineuse nuit... A cette heure déchirante, qui ne regrettera les douleurs ennoblies d'espérance, perdues dans l'ombre du passé ! Oui, nos fils en seront là que l'horrible massacre des temps historiques, et même la barbarie primitive, leur sembleront de l'humanité heureuse au regard de l'effrayante catastrophe qui, d'un pas irrésistible, à toute heure gagnera sur eux... La lente régression sans pitié fera son œuvre... Ainsi s'achèvera, dans la suprême misère, la lutte commencée pour la vie aux jours de la naissance heureuse dans le monde enchanté. »
En face de ce panorama, dressons quelques exemples de souffrance chrétiennement supportée ou interprétée, parce que l'âme est délivrée du cauchemar de la désespérance cosmique. Calvin lui-même, l'inflexible, apporte ici la note évangélique de la tendresse humaine. H écrit : « Porter patiemment la croix, n'est pas être complètement stupide et ne sentir douleur aucune... Ces opinions sauvages procèdent quasi de gens oisifs,
lesquels s'exerçant plutôt à spéculer qu'à mettre la main à l'œuvre, ne peuvent engendrer autre chose que telles fantaisies. Nous n'avons que faire de cette si dure et rigoureuse philosophie, laquelle Notre Seigneur Jésus a condamnée non seulement de paroles, mais aussi par son exemple... Il convient que ceux qui font de patience stupidité, et d'un homme fort et constant un tronc de bois, perdent courage et se déses* pèrent quand ils voudront s'adonner à la patience. L'Ecriture, au contraire, loue les saints de tolérance... quand ils sont tellement points d'amertume, qu'ils ont une joie spirituelle avec, quand ils sont tellement pressés d'angoisse, qu'ils ne laissent point de respirer, se réjouissant en la consolation de Dieu * ». Et n'est-ce pas dans cet esprit-là que saint François d'Assise, pauvre, affamé, malade, entonnait le Cantique des créatures ?
Voici un exemple très simple et très significatif de souffrance morale, transfigurée par l'esprit évangélique. Il s'agit du frère Laurent, cuisinier de son couvent au XVII® siècle. La cuisine, avouait-il, était « sa plus grande aversion naturelle ». Il y passa quinze années, au cours desqueUes il put écrire : « J'éprouve des ravissements de joie intérieurs et parfois extérieurs, tels, que je suis forcé d'user de moyens pour les modérer, de peur que d'autres ne s'en aperçoivent ». Octogénaire, il s'exprimait encore en ces termes : « Je ne sais pas comment Dieu en disposera avec moi ; je