Kriiest Dhombres, Quelques souvenirs, Paris
une brochure intitulée : « Vers la lumière, — Récit de la mort cTun jeune homme^ par sa sœur ». Et rien n'est plus émouvant que de voir les pieuses femmes qui lui ont fermé les yeux, rendre ainsi témoignage à la victoire de la vie, sous leurs vêtements de deuil.
Quelle sera notre conclusion ? Nous affirmerons, avec un théologien moderne, que le chrétien se propose, dans l'épreuve, « non la résignation morne du stoïcien, mais la soumission sereine à la volonté divine ».
— Vaines subtilités ! ob j cetera- t-on. La soumission, c'est l'acceptation. Ne jouons pas sur les nuances !
On oublie que, dans le domaine qualitatif, sur le terrain des jugements de valeur, les nuances ont une importance extrême. Pour le physicien, qui compte les vibrations de l'air, la différence matérielle est presque nulle entre la note fausse et la note juste ; mais, pour le musicien, elle est énorme. William James écrit avec raison : « Pour le sentiment comme pour la pratique, un abîme sépare la résignation terne et sans joie du stoïcien et le bonheur passionné du chrétien fidèle. C'est la différence qui sépare la passivité de l'activité, l'attitude défensive de l'attitude agressive... Il n'y a pas simplement différence de doctrine entre les maximes stoïciennes et les maximes chrétiennes, mais une manière toute différente de sentir les choses... L'âme du monde à qui le stoïcien s'en remet
de sa destinée, veut qu'on la respecte et qu'on se soumette à elle ; le Dieu chrétien veut être aimé ; de là deux attitudes aussi différentes que le climat du pôle et celui des tropiques. Si nous voulons que le mot religieux ait un sens précis, il faut entendre par là cette nouvelle région de l'esprit oti l'émotion triomphe et nous fait tout accepter avec enthousiasme, où. la morale au sens strict n'a plus qu'à courber la tête et à reconnaître son impuissance ^ ».
Le chrétien aurait mauvaise grâce à triompher d'une pareille conclusion . Ce serait, d'abord, manquer à la charité. Quand on pense au nombre de nos contemporains qui, naïvement, loyalement, identifient la foi évangélique avec une théologie inacceptable pour eux, on éprouve je ne sais quel saisissement intérieur, à poursuivre une démonstration qui semblerait condamner à la résignation fataUste ou au désespoir, tous ceux dont l'esprit reste rebelle au dogmatisme. Et puis, le chrétien aurait tort de manquer à la sincérité. Or, il n'est pas vrai qu'il habite, ici-bas, un palais de cristal illuminé a giorno. Tout homme, sur la terre, chemine dans le clair-obscur ; et si les convictions religieuses permettent aux âmes apaisées de mettre l'accent tonique sur le mot clair, celui-ci n'en reste pas moins attaché, par un trait d'union, au mot obscur.
Dans le for intime du planétarien il y a place, tou-
1. L'expérience religieuse, p. 36 à 43. — James voit plus loin que Prévost-l'aradol qui écrivait, enlSoO : « La religion peut seule apprendre à l'homme à se passer d'être heureux. » (Introduction au livre de Samuel Vincent : Du proies tan H s me en France.)
jours, pour une part de stoïcisme et d'agnosticisme. Et de même qu'il est des instants oii Epictète s'élève jusqu'à la joie, et s'écrie : « Vieux et boiteux, que puis-je faire, sinon chanter Dieu ^ ? w il est des moments où Pascal descend jusqu'à la soumission nue : « Seigneur, vous seul savez ce qui m'est expédient ; vous êtes le souverain maître ; faites ce que vous voudrez ' •.
Après tout, la croyance déiste aggrave peut-être, en im certain sens, le problème du mal. Si le monde a été expressément voulu, déclare Guyau, « il devient pour nous le jugement de Dieu ». Acceptable comme le produit d'un heureux hasard, il cesserait de l'être, s'il était le produit d'un Dieu qui poursuit le bien en toute conscience depuis l'éternité ^.
Alors que, pour l'athée, le mystère qui ne cadre pas avec son système cosmique est le problème du bien, un mystère consolant, pour le croyant, au contraire, le mystère suprême est le problème du mal, un mystère désolant. Que signifie la mort physiologique, préhumaine, dans le rè^e animal, règne de la soufiù^nce, avec l'hypothèse d'un Dieu tout bon et onmipotent î Est-ce le châtiment d'une chute nouménale, antérieure à tout le développement de l'histoire, même de l'histoire naturelle, et qui, si elle doit vraiment expliquer la mort, doit se placer avant l'apparition de la vie sur notre globe — car vivre, c'est mourir f Le philosophe Secrétan, dans son grand poème méta-
i. Entretiens, livre I, chap. xvi.