‹ Morale religieuse et morale laïque [microform]Chapitre 22 sur 89 · L'IDÉALISME MORAL · texte numérisé non relu

L'IDÉALISME MORAL

Ce n'est pas seulement du point de vue religieux que l'homme est censé ne pas s'appartenir. C'est aussi bien du point de vue moral, ou, plus exactement, du point de vue d'une certaine conception de la moralité, celle des écoles kantienne ou spiritualiste, qui répond d'ailleurs assez bien en son inspiration générale aux

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croyances du sens commun. Cette conception pourrait être désignée du nom d'idéalisme moral. Elle se définit essentiellement par cette affirmation qu'il est nécessaire, antérieurement à toute volonté ou à tout besoin des individus ou des sociétés, qu'une certaine œuvre soit faite, qu'un certain idéal soit réalisé. Quelque chose doit être dont l'homme raisonnable ne peut pas ne pas comprendre la beauté et à quoi il ne peut pas ne pas se subordonner. Peu importe d'ailleurs comment on conçoit cet idéal. Ce peut être la Eaison à réaliser, avec sa forme systématique et impersonnelle, dans la confusion et l'opposition des désirs individuels, et ce sera, dans son intention la plus générale, la morale kantienne. Ce peut être la Perfection de la nature humaine, à peine ébauchée en chacun de nous et qui demande à se produire dans sa plénitude, se subordonnant du droit de sa beauté et de sa dignité nos intérêts personnels et nos instincts : et ce sera la morale du spirituahsme éclectique. Ce peut être la vie de l'Esprit, le triple idéal du Beau, du Vrai, et du Bien, qui appelle pour se réaUser le concours de toutes nos énergies, faisant ainsi de la vie humaine, fin ellemême de la vie animale, le moyen d'une existence plus haute : et c'est là, confusément, la morale de l'idéalisme allemand et, plus précisément, la morale d'Eucken. Mais, encore ime fois, peu importe ce que l'on met ainsi au-dessus de l'homme : il suôit qu'en tous ces cas on pose un Devoir, une nécessité transcendante, quelque chose enfin qui doit être, qui veut être, et par quoi l'homme, au moins comme être raisonnable, se

sent saisi et dominé. Dans cette conception, l'homme est fait pour la loi et non la loi pour l'homme qui ne peut se considérer que comme l'instrument d'une œuvre qui le dépasse et le subjugue.

n semble évident que, de ce point de vue, l'homme ne saurait s'appartenir, puisqu'il n'est posé que comme la condition d'une œuvre hors de laqueUe il ne saurait avoir de raison d'être. Il n'est pas au monde pour luimême : il importe donc assez peu qu'il s'y trouve bien ou mal ; et dès lors aucune misère ne peut l'autoriser à rejeter la vie. Dans les pires extrémités, le Devoir subsiste ; par exemple, la perfection humaine à maintenir et à développer, nous dit le spiritualisme éclectique (Dictionnaire des sciences philosophiques), — ce qui est toujours possible dans les pires souffrances et dans les pires hontes. Si nous voulons l'opinion d'une philosophie plus autorisée, relisons la page consacrée par Kant au suicide, dans sa Doctrine de la vertu. Il nous dira qu'il y a des devoirs pour l'homme aussi longtemps qu'il vit; qu'il n'est donc jamais libre de se retirer, puisque jamais ses devoirs ne l'abandonnent à lui-même ; et que, au surplus, en s'anéantissant, on ne vise pas à moins qu'à supprimer la morahté même qui n'est possible que par l'homme. Or la morahté doit être : c'est, dit Kant, une fin en soi.

Il n'est pas question d'examiner ici la valeur intrinsèque des principes au nom desquels, dans l'Idéalisme moral, on prétend interdire le suicide, mais seulement s'ils peuvent justifier cette interdiction. Or il s'en faut de beaucoup ; il s'en faut de tout ; car, à bien

entendre les choses, l'idéalisme même ne va pas à moins qu'à autoriser le suicide en un assez grand nombre de cas et à le rendre même obligatoire en certains autres. Justifions ce paradoxe.

On pose donc en principe que je ne m'appartiens pas, parce que j'ai une œuvre à accomplir. Mais, si cette œuvre est impossible dans les conditions oti je me trouve, mon existence perd sa raison d'être et sa signification. Non seulement on ne peut plus me demander de la subordonner, quoi qu'il m'en coûte, à l'idéal ; mais, puisqu'elle n'avait sa raison que dans cet idéal, auquel elle n'est plus d'aucun usage, elle a perdu tout son prix, elle apparaît comme une vanité à laquelle un homme serait fou de s'attacher, pour laquelle il serait insensé de se donner la moindre peine. S'attacher désespérément à la vie dans ces conditions, ce serait déraisonner. On contestera sans doute que l'œuvre morale puisse jamais être impossible. Supporter et accepter notre impuissance même, faire fleurir en nous les vertus de la patience et de l'humilité, ne serait-ce pas encore réaUser la perfection morale sous sa forme peut-être la plus difficile et la plus méritoire ? Voilà ce que peut, dira-t-on, l'homme le plus misérable. Mais cela revient à dire que, dans les pires extrémités, il nous reste la ressource d'être des saints. A qui ne se sent pas la force d'être un homme, on conseille d'être un héros. Est-ce parler sérieusement î Car, précisément, ceux pour qui se pose la question du suicide, ce sont ceux qui ne savent pas, qui ne peuvent pas faire face à leurs misères et qui

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sombrent dans le désespoir ; ce sont ceux qui ne savent pas, qui ne peuvent pas résister à leurs vices et qui sombrent dans la honte ; ce sont ceux qui ne peuvent pas retenir leur intelhgence qui fuit et qui sombrent dans la sénilité ou dans la démence, etc. Voilà les hoHMnes que l'on invite, sans ironie, à devenir des saints ou des héros. Mais si nous voulons parler sérieusement et nous tenir tout près des faits, nous reconnaîtrons qu'à de certains moments l'œuvre morale devient impossible à un homme et que rien ne le retient plus. L'idéal ne le concerne plus ; son impuissance le fait libre. Ainsi, même dans l'hypothèse de la moralité transcendante, le suicide reste permis, en des cas qu'il faudrait d'ailleurs soigneusement spécifier.

Mieux encore : dans cette doctrine le suicide peut devenir obligatoire, comme l'avaient bien vu les stoïciens. Il suffit, pour s'en rendre compte, de considérer non plus le fait général de l'existence d'un devoir, mais la matière commune des divers devoirs. Selon la plupart des partisans de l'idéahsme moral, nous avons le devoir de réahser en nous l'idéal de la nature humaine en développant harmonieusement nos plus hautes facultés. Nous conformer volontairement et inteUigemment à notre nature, c'est-à-dire à notre essence, et, en nous y conformant, l'achever en nous, l'amener à sa plénitude, voilà la loi. Mais à prendre ainsi les choses, la vie est, par elle-même, indifférente : elle ne vaut que par ce qu'eUe comporte de morahté ; et s'il arrivait qu'eUe fût, non inutile seulement, mais

incompatible avec la fin morale, il serait obligatoire d'y renoncer. Voilà ce qu'enseignaient formellement les stoïciens dès l'origine même de leur philosophie (Cicéron. de Fin. 111,18). Mais arrive-t-il jamais que la vie soit incompatible avec la morahté et qu'elle ne puisse plus être vécue conformément à la nature î Assurément. Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle nous enseignent que cela arrive au moins en trois cas. Leur principe fondamental est qu'il ne faut pas souffrir la dégradation. Or on peut d'abord être dégradé par la vieillesse. Sans doute il faut savoir en supporter les inconvénients ; mais quand nous nous sentons passer à l'état de ruine, quand nos facultés s'affaiblissent et que notre inteUigence menace de s'éteindre, quand l'humanité en nous s'efface et s'évanouit, quelle foUe de vouloir faire durer en nous cette contre-façon d'homme que nous sonmies devenus. Allons-nous-en. Voilà l'enseignement deSénèque (Lettres à Lucihus, 58). D'autre part, on peut se dégrader ou craindre de se dégrader soi-même par ses faiblesses et par ses vices. C'est le devoir de tout homme d'être courageux dans l'adversité et de ne pas gémir comme une femme ; c'est le devoir de tout homme d'accepter les souffrances ou les tortures pour garder sa foi et sa dignité. Mais, si nous ne le pouvons pas, si nos forces nous trahissent, si les circonstances sont trop difficiles, plutôt que de nous abaisser, allons-nous-en. Si l'enjeu de la vie est trop élevé pour nos ressources, retirons-nous du jeu. C'est même, nous dit Epictète, cette idée que nous pourrons toujours quitter le jeu quand nous verrons

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qu'il nous est impossible de gagner, c'est cette idée qui nous permettra de tenir plus longtemps. Le suicide, entrevu et médité comme une suprême ressource, est une condition essentielle de la vertu dans les circonstances difficiles. Mais Marc-Aurèle est encore plus explicite. Celui qui ne sait pas se garder de l'envie, de la cupidité, de la débauche et qui ne pourrait vivre que dans le vice, il lui conseille impérieusement de s'en aller, pour ne pas déshonorer en lui l'humanité (X, 8).

Il ne faut pas s'étonner que les stoïciens se soient ainsi montrés favorables au suicide. Leurs principes leur en imposaient l'apologie. Ils font de la liberté le caractère essentiel de la nature humaine et la condition de sa dignité. Or, dans quel acte cette liberté se manifeste-t-elle plus clairement, plus pleinement que dans le suicide ? Ni l'animal, ni Dieu, ne peuvent renoncer à l'être : l'homme seul le peut ; c'est là son privilège. D'autre part, cette liberté suprême est la condition de toutes les Ubertés particuhères. Que peu- ' vent contre un homme les menaces des tyrans, s'il se sent le courage de s'en aller de lui-même et de dérober leur proie à ses ennemis : voilà un thème cher à Sénèque et qu'il développe avec lyrisme. Enfin si la vertu consiste à s'affranchir des instincts, la vertu la plus haute ne consistera-t-elle pas à s'affranchir du plus profond et du plus tenace des instincts, l'instinct de vivre : et celui-là seul peut s'en dire affranchi qui n'est pas seulement prêt à subir la mort, mais à aller spontanément à sa rencontre t

Ainsi du point de vue de Tidéalisme moral, qui semble avoir trouvé dans le stoïcisme sa plus haute expression et, en tous cas, la plus vivant-e, le sage n'accepte la vie que sous condition, sous la condition qu'elle se prête à l'action morale ; sinon, il se croit le droit ou même le devoir de la rejeter.

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