LA MORALE SOCIALE
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Plaçons-nous enfin au troisième point de vue d'où le suicide semble devoir être rigoureusement et universellement interdit : c'est le point de vue de la morale «ociale. On peut considérer l'individu comme dépourvu de toute indépendance ou même d'existence propre, comme n'ayant de réalité ou de raison d'être que dans un ordre social qui le dépasse et le domine en le protégeant et auquel, par suite, il est naturel qu'il se tienne pour subordonné, non accidentellement et pour une part de son être ou de ses actes, mais essentiellement et totalement. L'individu est le produit, le sujet et l'instrimient de l'ordre social ; voilà la formule générale par laquelle peut se définir ce point de vue.
Il est inutile de rappeler longuement les doctrines oh il domine et qu'il inspire. C'est, par exemple, celle d'A. Comte pour qui l'individu, devant à l'humanité passée son existence et sa personnalité, n'a de raison d'être que de servir au développement de l'humanité
LE SUICIDE
à venir. Son devoir est de vivre pour autrui, et il n'acquiert de valeur et de droits que par ses services sociaux et en vue de ces services. Il est clair dès lors qu'un tel être ne s'appartient pas et qu'il ne peut sans manquer à sa raison d'être se dérober au service de l'humanité. Il accepte donc le devoir social et lui subordonne ses convenances personnelles pour autant qu'il comprend sa nature et aussi longtemps qu'il a la conscience et la possession de lui-même : c'est dire qu'à aucun moment il ne se croit permis de quitter son poste et de se dérober à sa tâche, si difficile soit-elle. Voilà ce qui semble résulter des principes de Comte, encore que peut-être on ne puisse trouver en ses écrits une condamnation expHcite du suicide.
Ce sont des vues analogues, mais non pas identiques, que nous rencontrons chez M. Durkheim. Nous y trouvons la même idée fondamentale de la subordination nécessaire de l'individu au corps social, puisque ce n'est que par sa participation à la vie sociale que l'individu est raisonnable et moral ; c'est dans la société que l'animal que nous sommes organiquement devient un homme. Mais de cette subordination, M. Durkheim ne déduit pas dialectiquement que nous ne nous appartenons pas et n'avons donc pas le droit de nous tuer. Il ne s'en sert que pour nous décider à nous soumettre avec déférence aux préceptes moraux dans lesquels s'exprime la volonté collective, l'âme de notre société. S'il se trouve que cette volonté interdise rigoureusement le suicide, il sera donc raisonnable de le tenir pour rigoureusement
interdit. Or c'est précisément ce qui arrive. Toute société, dans la mesure ot elle est cohérente et saine, condamne le suicide. Elle le condamne notamment de notre temps, car elle y voit une offense au sentiment profond qui fait seul l'unité morale des sociétés contemporaines : le sentiment de la dignité et du prix de la personne himiaine. Qui détruit l'homme paraît à la conscience collective commettre un sacrilège ; et il importe peu, quand l'humanité est détruite en moi, que je sois ou non mon propre meurtrier.
M. Belot, à son tour, dans le chapitre substantiel qu'il a consacré au suicide dans ses Etudes de morale positive, définissant la moralité par l'intérêt social et expliquant l'obligation morale par la pression exercée sur l'individu par l'organisme social plus ou moins conscient de ses intérêts, en conclut naturellement que, pour savoir si le suicide est, par définition, une action mauvaise, il faut examiner s'il est de sa nature nuisible à la société et si, en fait, toute société s'y oppose délibérément et constamment. A l'une et à l'autre de ces questions, on doit, selon M. Belot, répondre par l'affirmative. A la vérité, M. Belot ne montre pas, ce qui serait peut-être difficile, que tout suicide est, à quelques égards, nuisible au corps social. Il nous affirme seulement, sans le démontrer d'ailleurs davantage, que la société ne peut pas, sans abdiquer son autorité, admettre qu'on se dérobe à ses prises. Aussi bien elle doit être offensée par un acte qui lui infhge un blâme, car dans une société bien organisée nul n'aurait de raison de se tuer.
LE SUICIDE
Ici encore nous ne discuterons pas les principes. Admettons, avec Comte, que l'humanité soit tout et l'individu rien ; avec M. Durkheim, que les lois morales expriment la volonté sociale et que cette volonté mérite le respect le plus absolu ; avec M. Belot, que tout acte soit mauvais qui lèse, de quelque façon que ce soit, l'intérêt social : il reste à savoir si de ces principes on peut conclure l'interdiction absolue du suicide. Le simple fait que l'individu est rationnellement subordonné à l'ordre social et doit être respectueux de la volonté collective ne suffit pas à établir qu'il ne puisse jamais disposer de lui. Il s'ensuit simplement pour l'individu l'obligation de consulter la volonté collective ou de tenir compte de l'utilité sociale, au lieu de se décider uniquement d'après ses convenances personnelles. Mais la question reste entière de savoir si, d'une part, la volonté sociale condamne rigoureusement le suicide, ou si tout suicide est nécessairement nuisible à la société. Or l'une et l'autre de ces deux conditions de la condamnation du suicide sont fort difficiles à démontrer.
Que tout suicide soit nuisible à la société, qui donc le soutiendra ! Il est vrai qu'Aristote l'a dit. Mais ce n'est là qu'une de ces formules générales et vagues qui s'évanouissent dès qu'on les regarde attentivement. M. Durkheim nie expressément que tout suicide fasse tort au corps social. M. Belot lui-même avoue que, les suicidés étant des faibles et révélant par leur suicide même quelque tare morale, ils ne sont que médiocrement à regretter. Il maintient seulement
que ces suicides sont une offense à la société, parce qu'ils constituent un blâme et révèlent un défaut de confiance. Mais, outre que la société ne peut se tenir ou être tenue pour responsable de tous les maux qui peuvent rendre la vie intolérable et que dès lors tout suicide ne peut être tenu pour un reproche, on avouera que, si le suicide n'est au fond qu'un manque d'égards pour la société, il n'est qu'un péché bien véniel. On peut même aller plus loin et soutenir que le suicide n'est pas dépourvu d'utihté sociale. M. Durkheim nous apprend que la société a besoin de suicides et de crimes. Ils sont les signes d'un bon état de santé sociale. Le suicide, comme le crime, prouve que la cohésion sociale ne va pas jusqu'à supprimer tout jugement indépendant, toute initiative personnelle. Orl'initiati^ e individuelle est la condition du progrès. Une société où l'on ne se tue pas est une société où les individus n'ont pas de personnalité ; c'est une société morte. Il faut donc des suicides. Le mal n'est pas qu'il y en ait, mais qu'il y en ait trop. Mais comme chacun de ceux qui se tuent ne sait pas s'il fait partie de l'excédent regrettable ou de la quotité nécessaire, il n'est pas coupable d'user de cette initiative dont la société a besoin. Parlons plus sérieusement. Pour que tout suicide fût nuisible à la société, il faudrait qu'un homme ne fût jamais quitte de ses obligations sociales, et qu'il fût toujours en état de les remplir. Or il y a certainement des circonstances où un homme ne peut rien pour les autres et où la société, non plus que sa famille, n'ont que faire de lui, soit parce qu'il est
LE SUICIDE
infirme, soit parce qu'il est corrompu ou dangereux. On accordera plus difficilement qu'un homme puisse être quitte envers la société, car on abuse étrangement de cette idée de dette sociale. Que nous ayons une dette, soit ; mais il n'en faut pas exagéier l'importance. A entendre certains auteurs, il semblerait que, quci que l'on fasse, on ne rendra jamais à la société ce qu'on en a reçu. Pourtant chacun des hommes dont je suis censé l'obhgé n'a fait que sa tâche individuelle ; en faisant la mienne, je donne l'équivalent dont tous profitent, comme j'ai profité de celle de tous. Et maintenant cette tâche individuelle doit -elle absorber toutes mes pensées, toutes mes forces ? Qui donc osera soutenir que la poursuite d'aucun intérêt privé ne soit légitime et que chacun se doive tout entier au bien public ? Mais, en ce cas, puisque je puis prendre sur ma vie des heures et des efforts pom' des fins strictement personnelles, c'est que ma dette est limitée. S'il semble qu'elle persiste indéfiniment, c'est que je la contracte à nouveau chaque jour ; il suffit que je cesse d'emprunter, c'est-à-dire de vivre, pour que, si j'ai travaillé chaque jour, je m'en aille les mains nettes. On ne voit pas bien alors de quel droit la société s'opposerait à ce que je quitte la vie. Aussi la hberté du suicide subsiste aussi bien dans la conception d'une morale sociale que dans la doctrine d'un idéal moral transcendant.
Nous voici au terme de notre enquête : il est temps de conclure. Ma conclusion, très simple, tiendi^a en deux ou trois remarques. D'abord sur le suicide. Je n'avais
pas à examiner en quels cas il est ou serait légitime. La question du suicide n'était pas traitée ici pour ellemême. Elle n'était qu'une occasion de confronter deux morales. Tout ce que nous avons appris, c'est qu'il n'y a point de morale qui soit en état d'interdire rigoureusement le suicide ; d'où cette conclusion encore que le suicide n'est pas en soi une action criminelle, mais elle peut devenir telle en certaines circonstances. Le mal n'est pas de se tuer ; mais, en se tuant, de trahir certains devoirs, ou d'avouer son impuissance. D'ailleurs, tout en réclamant pour l'homme le droit de renoncer à la vie, ou même, à la manière des stoïciens, en lui en faisant parfois un devoir, je reconnaîtrai volontiers qu'il n'en faut pas abuser. Les occasions sont rares où le suicide est légitime, et plus rares encore sans doute les occasions où il est obligatoire. La plupart des suicides sont déplorables et peuvent être considérés comme un aveu de faiblesse ou d'immoralité. D'autre part, en ce qui concerne l'intention première de cette étude, il semble établi que la morale religieuse n'est pas plus apte qu'une morale laïque à interdire le suicide. Si donc on devait juger de la valeur relative des doctrines par leur aptitude à justifier les préjugés du sens commun, la morale religieuse n'aurait aucune supériorité sur les autres. Il est vrai maintenant que, n'ayant pas admis au début que la valeur des doctrines morales puisse dépendre de l'accord de leurs conclusions avec le sens conamun, le fait que la morale religieuse n'a pas le droit de condamner absolument le suicide ne lui enlève
rien pour nous de son autorité. Qu'elle le condamne ou qu'elle l'absolve, nous sommes tout aussi prêts à la recevoir, si elle a le moyen de se prouver. Et, en vérité, de savoir si elle le peut, c'est la seule question intéressante.
LA CHASTETÉ
LA CHASTETÉ
PAR
le pasteur Ch. WAGNER
Avant d'aborder mon sujet je dois expliquer les conditions où je parle ici.
Le comité qui organise ces conférences a désiré que les mêmes matières y soient traitées successivement par des hommes religieux et des laïques. Il m'a été impossible de me conformer à ce désir : Le croyant et le laïque chez moi ne font qu^un. C'est donc à ce double titre que je parlerai sans jamais me préoccuper si pour l'instant c'est le laïque qui parle ou bien le croyant et sûr qu'ils sont d'accord par la racine.
Pourquoi d'ailleurs le périlleux honneur de parler de ce grand sujet, m'est-il échu à moi plutôt qu'à un autre î Cette question, j'ai cru devoir l'écarter, pour la simple raison que lorsque le devoir appelle il faut être brave et ne pas dire : « envoie un autre ».
Me sera-t-il permis, en échange de ma bonne volonté, de demander une grâce à mes auditeurs ? Qu'ils ne m'attribuent pas la prétention d'épuiser la richesse de
MOR. RELIGIEUSE ET MOR. LAÏQUE. i4
LA CHASTETE
ce vaste domaine ; ni surtout la prétention d'être un vivant modèle de la vaillante et virile qualité à laquelle je rendrai hommage. Je vous parlerai tout simplement en honnête homme. Un honnête homme n'est pas celui qui ne saurait broncher ni failUr. C'est celui qui devant les faiblesses souvent inévitables de la vie, ne laisse pas l'idéal se ternir, mais se juge lui-même avec sincérité et n'invente ni un système d'excuses pour se justifier, ni un système de philosophie pour établir qu'il a bien agi.
Nous voici au point oii il était bon de nous poser.
Et maintenant, définissons la Chasteté. Nous la définirons ainsi : La chasteté, c*est le gouvernement de soi-^ même appliqué à la vie sexuelle.
Je sais qu'aux yeux de plusieurs, la chasteté est le renoncement à la vie sexuelle. On ne serait donc chaste qu'en supprimant pour soi la vie sexuelle. Il y aurait encore moyen d'être chaste ou non, par intervalles. Cette définition Umitative est vraiment trop superficielle. Elle est chosiste, matérialiste dirai-je. Elle ne tient pas compte du fait psychologique que la chasteté est en nous. La chasteté corporelle peut fort bien s'associer à une imagination perverse.
Si donc nous définissons la chasteté : le renoncement à la vie sexuelle, cette définition demeure incomplète lors même que la pureté de la pensée accompagnerait toujours l'abstention matérielle. Elle demeurerait incomplète et elle serait dangereuse, je dis plus, néfaste. Elle conduit en effet à l'erreur grave souverainement nuisible, génératrice d'immorahté, qu'il y
a incompatibilité entre la chasteté et la vie sexuelle, entre la chasteté et l'amour et par suite, entre la chasteté et la vie famiUale, la vie conjugale, la vie normale par conséquent. Dans quel jour faux, capable de dévoyer tous nos jugements, apparaissent alors ces choses sacrées entre toutes les choses humaines, qu'on nomme la paternité et la maternité !
En définissant la chasteté comme le gouvernement de soi-même appliqué à la vie sexuelle, nous donnons une définition large, compréhensive et saine en même temps que conforme à la nature. Le renoncement à la vie sexueUe est compris dans cette définition. Car si quelqu'un a de bonnes raisons de conscience, des raisons de gouvernement de soi-même ou d'intérêt général et supérieur, pour renoncer à la vie sexuelle, il fi'en abstiendra.
Toutefois, il ne se figurera pas qu'il a par là-même réalisé la pureté intérieure ou supprimé de sa vie le problème du sexe avec ses responsabilités. Même en s'abstenant de toute vie sexuelle, nul ne peut vivre comme si elle n'existait pas. Elle est un fait avec lequel il doit compter, non chez les autres seulement et pour se procurer une vue juste sur leurs conditions d'existence,, mais pour lui-même. Vous avez beau renoncer à la vie sexuelle, elle demeure un facteur de votre conduite. La preuve la plus palpable de cette affirmation est la place que prennent souvent les préoccupations sexuelles dans la pensée de ceux qui, volontairement ou malgré eux, sont privés pratiquement de l'exercice des fonctions sexuelles.
C'est ici le lieu de nous expliquer avec Pascétisme. Afin de vous prouver que je n'exprime pas ici une opinion de circonstance et pour donner une force plus grande à ce que j'en dirai, je vous lirai une page écrite il y a plusieurs années déjà ^, « N'attendez pas « que je vienne faire ici le procès de l'ascétisme lui- « même. En sa source pure et profonde, rien n'est plus « digne de notre vénération. L'ascète est celui qui a « compris que, pour atteindre un but élevé, il faut « ramasser toutes ses forces, aiguiser sa volonté comme « une pointe d'acier et aller droit devant soi en sacri- « fiant tout le reste.
« L'ascète est encore celui qui a compris que les « hommes sont solidaires ; il prie toujours, parce que « certains ne prient jamais ; il jeûne, parce que d'autres « mangent et boivent trop ; il pratique la chasteté abso- « lue, parce que la vie sexuelle, détournée de son but, « est devenue pour plusieurs une source empoisonnée.
« Loin de moi de méconnaître la nécessité d'une u telle protestation contre notre aveuglement, nos « vices, la tendance perpétuelle des hommes à glisser « dans la vulgarité. Pour percer de si épaisses ténèbres, « il ne suffit pas d'une lanterne ordinaire ; il est « nécessaire d'allumer xm phare capable d'accumuler « les rayons, de les renforcer par des lentilles et des « réflecteurs ; en im mot, il faut donner à la lumière le « pouvoir des explosifs, afin que de ses gerbes victo- « rieuses elle balaie les ombres et fasse reculer l'empire
i. En écoutant le Maître, discours n» 2 : la Sainteté la'tque, p. 35 à 39 (C. Wagner). Paris Fischbacher 1910.
LA CHASTETÉ
« de la nuit ! Aussi je ne condamne pas l'ascète, « comme font les sectaires, et je n'en rirai pas avec les « fortes têtes qui ne représentent souvent qu'une forme « déguisée de la faiblesse d'esprit. Je le salue au con- « traire, dans sa grandeur et dans son isolement.
« Debout sur sa stèle, et dressé comme un symbole « perpétuel, je salue le stylite immobile et muet. Je « le salue dans le jour, parmi des foules acharnées à « la poursuite de l'or ; je le salue dans le soir, au sein « de la ruée des plaisirs. Et dans les pâles rayons du (( matin, lorsque la même aurore éclaire les viveurs qui « rentrent de l'orgie, le travailleur qui reprend son « outil, l'opprimé qui retrouve son joug, je le salue « encore, témoin incorruptible et rectiligne de l'ordre « éternel de Dieu, en face d'un état de choses dévoyé « et tortueux. »
Mais aussitôt que l'ascétisme cesse d'être original et devient de l'imitation, il descend au rang du plagiat. Il est à l'ascétisme authentique ce qu'est au langage du cœur la lettre d'amour copiée au formulaire, ce qu'est à la signature d'un homme, cette même signature automatiquement reproduite par une machine, ou contrefaite par un faussaire.
Dans aucun domaine humain, la contrainte ou la routine, qui plient les esprits à des gestes sans cohérence avec l'inspiration intérieure, n'ont fait plus de mal que dans celui de l'ascétisme.
Lorsque le temps vient où, sous prétexte de fu-r le mal, on renonce en masse à la vie elle-même, au lien social et famiUal, et par conséquent au devoir ; où
le schisme se proclame entre la sainteté des cellules et la sainteté du foyer ; où, par une singulière interversion, on en arrive à appeler « commandement de Dieu » ce qui n'est qu'une tradition monacale, et « commandement d^hommes » ce qui est l'expression même de l'éternelle volonté de Dieu, à savoir la pratique journalière des humbles travaux, la culture des sentiments et des rapports par lesquels la vie se maintient et se propage, alors l'humanité souffre comme souffrent les campagnes quand elles ont vécu trop longtemps sur les pluies d'antan : les racines flétries n'ont plus de nourriture et toutes les maladies envahissent les plantes à qui manque le nécessaire.
L'ascétisme donc, lors même qu'il serait toujours authentique, ne peut se recommander à nous que par son caractère exceptionnel. Il doit servir la vie normale, engrener avec elle et non s'ériger en idéal universel. Exceptionnel il peut devenir un des ressorts les plus puissants de la vie sociale. Il rentre alors dans la catégorie de l'héroïsme et de toutes ces existences de dévouement et de sacrifice où par amour pour le prochain on s'est chargé de lourds fardeaux et privé des agréments offerts au commun des mortels. Donnons une pensée ici à toutes les grandes âmes comme à tous les obscurs dévouements, à quiconque pour la science, la patrie, la famille a payé de sa personne jusqu'à s'effacer. Et nous ferons une part spéciale à celles qui, pour mieux remplir les devoirs de maternité envers des orphelins, ont quelquefois renoncé ellesmêmes à créer un foyer.
LA CHASTETE
Nous joindrons dans l'honneur et le respect à ce cortège d'héroïsmes, les victimes d'un premier amour, qui n'ont pu se reprendre à aimer jamais, voulant vivre dans leurs souvenirs, pourvu que leur douleur n'ait pas été une sorte d'égoïsme raffiné mais qu'elle se soit traduite par une plus grande douceur pour les peines des autres.
Mais nous ne donnons ni le même nom ni la même place à ceux qui ont renoncé à la vie familiale et à ses responsabilités pour de simples calculs de confort, des caprices personnels et en somme par fuite des grands devoirs et lors même que leur vie serait extérieurement correcte, nous les rangerions parmi les fuyards d'un combat que nul n'a le droit de refuser.
La totahté de ces cas, des bons et des mauvais, rentrent dans notre définition : la chasteté est le gouvernement de soi-même appliqué à la vie sexuelle.
Toute force doit être gouvernée en respect des intérêts qu'elle est destinée à ser\âr. La loi de la vie n'est pas une abstraction mais la conséquence logique des réalités. Toute situation, tout fait interprété selon la raison et la conscience engendrent le devoir nettement. La raison et la conscience ne sont tous deux que l'ensemble de nos moyens d'y voir clair. Le gouvernement de soi apphqué à la vie sexuelle est donc à mener de telle sorte que notre conduite soit déterminée en cette matière par les intérêts qui s'y trouvent attachés. Ces intérêts sont de premier ordre. Le fait sexuel est un fait humain capital. Les destinées mêmes de la race en dépendent et par conséquent toute la
somme des valeurs par nous appréciables s'y ramène en ligne directe.
Le fait sexuel se trouve aux sources mêmes de la vie. Or la vie est la base de tous les biens humains de quelque nom qu'on les nomme, de quelque nature qu'ils soient. Certes la vie, la vie matérielle surtout n'est pas le bien suprême, puisque autrement il faudrait tout sacrifier dans le but unique de continuer à exister, ce qui serait le comble de l'abjection et de la lâcheté. Mais admettons que la vie doive être au service d'intérêts qui la dépassent : pour qui et pour quoi celui qui donne sa vie la donne-t-il ? Pour les autres, c'està-dire pour le bien commun, pour la Cité, la Patrie, pour ces réalités supérieures qu'on appelle la Justice, la Vérité, la Liberté. Mais sans la vie, sans les hommes pratiquement existants que serait tout cela ? Pour qui ces choses auraient-elles du prix ? En y mettant donc ce gra'n de bon sens en dehors duquel tout principe tourne à l'absurde, nous pouvons maintenir notre affirmation que la vie est la base des biens, l'assise première de l'échelle de toutes les valeurs. Et la racine tangible de la vie où est-elle ? Dans le fait sexuel. Voilà qui est tout aussi évident que gén éralement oublié. Et voilà pourquoi la chasteté, le gouvernement de soi-même appliqué à la vie sexuelle, n'a pas telle ou telle importance mais toutes les importances, et cela non pas pour telles ou telles raisons conventionneUes ou fondamentales, hygiéniques ou morales, religieuses ou laïques, mais pour toutes les raisons de tous les domaines à nous accessibles.
LA CHASTETE
La vie sexuelle a une influence décisive, non seulement sur la qualité de la coDstitution qu'on hérite ou transmet, mais sur la quaUté globale de la conduite que nous menons. Il suffit en effet d'un peu de réflexion pour s'apercevoir que par son influence directe ou ses répercussions lointaines le sexe est partout, mêlé à toutes les choses humaines depuis l'origine jusqu'à la fin. Il est dans la cellule monacale et au foyer domestique, chez l'homme et la femme, les jeunes et les vieux, dans la littérature et le théâtre, dans l'art et même dans la finance. Pas de puissance plus universelle, plus agissante, plus capable de produire des effets
magnifiques ou désastreux. Alors ? Alors on est
saisi de stupéfaction devant cet autre fait également évident et non moins prodigeux : la négligence du sexe, de V éducation sexuelle^ du gouvernement de soi en ce qui concerne la vie sexuelle. Nous avons fait toutes sortes de progrès par la patience à étudier les forces naturelles ou à pénétrer les secrets de la psychologie humaine, de ce monde intérieur aussi vaste que l'univers extérieur. Nous avons essayé d'apprivoiser, de guider les forces les plus diverses ; mais la force à laquelle tout l'homme se ramène et se doit, nous la laisserions livrée au hasard ? D'aucuns dogmatisent sur elle et la déclarent incoercible, ingouvernable. Mais sur quels faits se basent-ils ? La loi est partout, inhérente à tous les mouvements, aux manifestations universelles de la substance et des êtres et il y aurait là une province unique en son genre, sans mesure ni contrôle, ni disciphne, hors la loi par conséquent. Quelle
prétention ! En tout cas s'il est à souhaiter que Tordre, le soin, la vigilance exercent quelque part leur action, c'est dans le domaine sexuel. Chacun doit aspirer comme à un bien nécessaire, profitable à tous, au gouvernement de soi-même en une matière dont dépendent de si grands intérêts.
Nous entrerons en matière en réfléchissant sur la chasteté physique. La nature ici nous donne une leçon de choses capable d'impressionner les plus obtus. Dans toute plante et tout animal, ce qui est l'objet du soin le plus intense c'est la graine. Le souci de la conservation de l'espèce et les précautions prises dans ce but, apparaissent avec force. Je ne vous demande pas quelle est votre philosophie ou votre métaphysique, ni de quelle façon vous classez, en votre pensée, le problème de la finahté, ni même si vous vous êtes jamais posé ce problème. Le fait, le fait évident, impossible à écarter, est que la vie à tous ses degrés porte partout avec elle cette précaution et cette garantie d'avenir. Aussitôt que l'homme se mêle de culture végétale ou d'élevage d'animaux, il faut qu'il entre dans les intentions de la nature et se conforme à ses leçons.
Pasteur, à un moment de crise sur les vers à soie et toute la vaste industrie qui en dépend, est parvenu à combattre la maladie qui mettait tant d'intérêts en question, par un examen microscopique de la graine. Sa méthode se pratique partout aujourd'hui- La graine est le commencement de toute la série de phénomènes prospères ou de la série d'échecs qui suivent.
LA CHASTETE
La grande maison Vilmorin consacre la partie la plus intéressante de son activité à sélectionner, trier et par conséquent améliorer les graines potagères et les céréales.
Les éleveurs portent toute leur attention sur la faculté reproductrice de leurs sujets. Tout cela est tellement logique, que personne ne s'en est jamais étonné. Mais que c'est donc en même temps navrant ! Navrant si nous faisons retour sur le monde des humains. L'avenir des carottes, navets, blés ; l'avenir des moutons, bœufs, chevaux est l'objet de plus de vigilance que celui de l'humanité. On prend plus au sérieux la pureté d'un rosier de marque et la chasteté d'un poulain de sang que celle d'un adolescent. C'est tellement triste et tellement insensé, disons le mot, tellement idiot que ce n'est qu'en deuxième et troisième ligne qu'on s'aperçoit aussi à quel point c'est immoral et impie. Car enfin la moraUté et la raison, le bien et le fait normal ce ne sont pas des mondes différents. Ce sont des aspects divers des mêmes réalités et au fond cela revient au même. On néglige la nature et on finit par décomTir qu'en ce faisant on a compromis la justice, la liberté, tous les biens supérieurs, toutes les quaUtés humaines essentielles et contrevenu du même coup aux intentions divines.
Il nous faut bien insister. Aussitôt que la chasteté corporelle, base de l'intégrité sexuelle physique nous a frappé par sa portée lointaine et son influence essentielle sur toute l'existence physique et morale, nous sommes stupéfaits de voir organiser contre elle une sorte
d'universelle conspiration. Le développement sexuel de nos enfants est livré aux pires hasards, aux aventures les plus invraisemblables. Les dangers auxquels ils se trouvent exposés proviennent d'abord de leur propre ignorance, de l'ignorance des parents ensuite. Il s'y ajoute la crainte absurde de dire le nécessaire pour avertir et renseigner : une certaine pruderie entretient plutôt les mauvaises et malsaines curiosités que la pureté. Tout cela prépare le terrain aux camarades tarés, aux lectures douteuses et rend plus nocifs les spectacles de la rue encouragés par l'apathie des lois.
Ne nous laissons pas décourager cependant par la multitude des difficultés. Car tout se tient et il suffit quelquefois de créer un bon commencement pour déterminer tout une série d'effets heureux. Si vous me demandez : que pouvons-nous faire de mieux pour nos enfants ? voici ce que je vous dirai. Désirez d'abord qu'ils deviennent meilleurs que vous et si vous avez souffert de certaines ignorances, évitez-leur d'en souffrir à leur tour.
Au premier âge il suffit de donner aux enfants des habitudes de propreté et de respect de leur propre corps. Cela se fait sans expUcations et se loge à la base même de toute la conduite future. Surtout n'enseignez pas aux petits des pudeurs déplacées, vous les empêcheriez de rester enfants, ce qui est un des privilèges les plus précieux et un puissant préservatif contre toute perversité. Soyez naturels et laissez les enfants être naturels. Eien de tel pour donner un fond sain aux pensées ordinaires.
LA CHASTETE
Lorsque les sens commencent à s'éveiller soyez vigilants sans méfiance. Instruisez vos fils et vos filles de façon à ce qu'ils ne se manquent pas à eux-mêmes en abusant de leur corps. Il suffit quelquefois d'une simple indication pour être compris et prévenir dans leur naissance ces égarements qui d'abord ne sont que de la surprise, dangereuse aux non-avertis seulement. Si vous offrez votre conseil sobrement et avec affection, en y mêlant de la confiance pour celui à qui il s'adresse vous ferez une expérience très réconfortante. Vous sentirez que votre enfant vous aime davantage parce que vous aurez pris sur vous de lui parler de ce point délicat conmie il convient d'en parler à une personne raisonnable. Au lieu de se confondre dans son esprit avec la figure et les paroles d'un professeur de rencontre, tout l'ensemble de ce qui concerne sa conduite sexuelle lui rappellera votre personne. Et même si vous n'en parliez plus jamais, ce fait constituera entre vous un souvenir profond, un terrain de mutuelle confiance.
Et nous voilà déjà bien loin de la chasteté physique, en plein monde moral. Tout le domaine humain touche au moral. On s'en aperçoit dès le début de l'existence. Indissolublement entrelacés, le monde des faits extérieurs et celui des faits intérieurs sont unis jusqu'à se confondre. La bonne et naturelle pureté, secondée par l'instinct préservateur qui est en chacun de nous, va de pair avec la fraîcheur vigoureuse des sens et en assure l'équilibre et le calme. Une tenue virile en résulte oti se
LA CHASTETÉ
mêlent la spontanéité et la discipline, ces deux éléments d'une vie normale. Qu'arrive-t-il à ceux qui, faute d'une bonne direction sont victimes de leur jeunesse même, négligée et livrée à l'aventure ? Non seulement leur santé physique, mais leur énergie morale, leur sens moral sont atteints : ils tombent dans la nonchalance et pire que cela : la dissimulation. Vaguement conscients du mal qu'ils font, ils redoutent le grand jour. Une flétrissure précoce, plus ou moins prononcée, se répand sur leur être : le duvet est perdu.
Je ne pense pas qu'il puisse y avoir deux appréciations sur ce qui touche ainsi à la sève vitale de l'humanité dans la période précédant l'adolescence. Un bien est là, précieux pour tous et qu'il s'agit de sauvegarder. Ne méprisons aucun des moyens par lesquela ce but peut être poursuivi. Que l'hygiène se joigne à la morale, la maison paternelle à l'école, la piété religieuse à la piété familiale. Ce n'est pas trop de tous les souffles salubres pour chasser les miasmes délétères.
Si sous une forme ou une autre le nécessaire a été fait dans la pré-adolescence, si vous avez favorisé la pureté du cœur, le désir de bien vivre et l'habitude de s'imposer ime discipline : tout le reste s'ensuivra par évolution naturelle.
Arrivons à la chasteté de l'adolescent et de l'adulte.
Dans l'enfance nous sommes comme enveloppés par les précautions de la nature, par la défense obscure de l'instinct, ses répugnances et ses timidités et par la sagesse familiale et sociale. Nous prenons une empreinte favorable si tant est que le minimiim de
soins ne nous manque pas. Mais quand cette période de la vie n'est l'objet d'aucune vigilance ou même subit les contacts d'un milieu taré, l'essentiel est déjà cornpromis d'avance. Les essais de gouvernement de soimême et de contrôle personnel qui viennent plus tard, dépendent pour beaucoup de l'état où l'adolescence trouve chacun de nous. Mais, malgré les circonstances contraires, la part d'initiative personneUe et de bonne volonté ne doit jamais être méprisée. Elle demeure dans toute quahté morale l'essentiel, et quelque défavorable que soit la condition d'un homme, il suffit que le souci de se gouverner s'éveille, même en une faible mesure, pour immédiatement devenir un élément de santé morale. La simple constatation de la puissance de l'instinct sexuel et de l'influence qu'il peut avoir sur nos actes personnels, notre destinée et notre maintien social, est déjà un point de départ important. L'éducation d'un homme par lui-même, peut débuter par cette constatation. Ayant reconnu que l'instinct sexuel est une des forces les plus énergiques, il peut en conclure sans peine aux effets bons ou mauvais qu'une telle force peut produire. Il n'a besoin ni d'une intelhgence supérieure, ni de principes d'une haute moraUté, ni d'une profonde piété religieuse pour se sentir averti et se tenir sur le quivive.
Le seul fait d'être porteur d'une arme à feu est un appel au sentiment de la responsabilité. Un homme porteur d'une arme et ne s'en souvenant pas à tout moment, est un péril pour lui et pour les autres. Le
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sexe est plus efficace, de plus lointaine portée pour détruire, ravager, désorganiser, ou pour créer, défendre, propager, que n'importe quel engin de guerre. H est plus dangereux et plus merveilleux aussi que les explosifs quels qu'ils soient. Donc, attention !
Tout individu qui n'est pas frappé de ce seul fait de sa puissance virile et que ce fait n'avertit pas constamment de prendre garde à soi, est un danger public. Voilà ce qu'il convient d'établir en premier lieu. C'est un fait, un fait incontestable de la plus pure évidence scientifique. Ce fait peut apparaître successivement à la lumière des intérêts individuels, sociaux, de la conscience morale ou de la piété religieuse. Mais avant tout cela, c'est un fait. Un fait peut prendre place au milieu de groupements divers, mais il prend pour luimême une place, il la prend sans demander la permission de la prendre. Ce que vous en pensez a son importance ; mais lors même que vous n'en penseriez rien, le fait n'en serait pas moins là avec tous ses tenants et aboutissants. Voilà une de ces banalités que personne ne méprise impunément. Toute l'incurie, tout le laisser aller, toute la blague superficielle qui sévissent dans ce domaine ne sauraient diminuer sa portée.
Je dirai donc à tout adolescent : Mon ami, il ne suffit pas d'être un homme pour se comporter comme tel, pas plus qu'il ne suffit d'avoir un cheval pour être bon cavalier. Ton sexe sera pour toi ce qu'est le cheval pour le cavalier : il te mènera si tu ne le mènes. Le cavalier que mène le cheval n'est pas seulement un
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monsieur parfaitement ridicule : ceux qui s'amusent de lui peuvent apprendre à leurs dépens qu'il est une menace pour chacun. Cela ne regarde donc pa« seulement ce cavaher grotesque, s'il est livré au bon plaisir de son cheval, cela regarde tout le monde, cela compromet la sécurité des chemins. Voilà une logique dont on ne pourra pas plus sortir qu'on ne peut sortir de sa peau en faisant un bond prodigieux. A quel mirage fou sont donc en proie ceux qui regardent la conduite sexuelle comme une affaire toute privée ? Il n'y a pas d'affaire privée. Les organisateurs de ces conférences appellent la chasteté une vertu privée. Je ne pense pas que le gouvernement de soi-même appliqué à la vie sexuelle soit une vertu privée. Cela nous regarde sûrement en notre for le plus intérieur ; cela nous regarde à tel point que peu de choses nous regardent autant. Mais la manière dont nous nous gouvernons a de telles suites pour tout l'ensemble de nos relations sociales, qu'il ne s'agit pas de nous seulement. En disant : si je fais le fou c'est une affaire personnelle exclusivement, je raisonne en pleine abstraction. Un homme n'est pas une abstraction, mais une réalité en contact avec d'autres réalités. Toute affaire privée se trouve être par quelque côté une affaire pubUque. En disant : la propriété, c'est le vol, Proud'hon a donné une forme paradoxale à cette vérité de premier ordre : celui qui dispose de ce qui lui appartient à son seul point de vue, et sans égard pour les autres, lèse le droit des autres. Ce n'est pas une raison, parce qu'un couteau est à vous, que vous puissiez en faire ce que bon vous semble et me
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blesf^er. Le couteanest à vous, mais en me blessant vous empiétez sur mes terres à moi. La liberté est le droit de disposer de soi et de son bien selon la raison et la conscience, iuspirées non seulement de notre intérêt mais des intérêts communs. Et c'est pour cela que, en somme, nul n'est libre de son «ea:e,pa8 plus que de son couteau, de son argent, ni de rien de ce qui lui appartient, même de plus intime et de plus individuel. Par le chemin ordinaire des intérêts positifs nous aboutissons à cette formule de saint Paul qui est à la fois la formule de la plus haute liberté et de la discipline sociale et religieuse la plus forte : Tout est à vous et vous êtes à Dieu.
Le sexe n'est pas un corps étranger, un outsider galopant où il lui plaît. H doit marcher dans le rang, encadré dans l'ensemble des intérêts humains. S'il prétend ne connaître aucun frein, il est un insurgé, un brigand, il déchire le pacte humain et se met hors la loi, comme un ennemi de tous.
Le devoir de chasteté dérive donc en droite ligne du devoir de solidarité. Un homme se meut dans la trame des intérêts humains comme une maille dans un filet. Ses actes réagissent sur toute l'ambiance et leur répercussion revient sur leur auteur pour augmenter ou diminuer sa valeur et par conséquent pour le caractériser nocif ou favorable. Est-ce la nature qui le veut ou est-ce Dieu ? Sommes-nous en présence de lois naturelles ou surnaturelles ? Il peut être fort intéressant de se poser la question. Mais on ne changera rien à l'essence des choses pour l'avoir manipulée
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de diverses façons. Pensez, parlez, interprétez comme vous voudrez : la réalité fondamentale demeure, et par conséquent l'honame qui ne gouverne pas son sexe secoue les colonnes sur lesquelles repose tout l'édifice humain, et cela de par une nécessité primordiale qui remonte au delà des conventions, des mœurs, au delà de l'union libre et du mariage légal, de l'Etat et de l'Eglise. Lors même qu'il ne resterait plus pierre sur pierre des arrangements sociaux actuels, qu'ils soient rehgieux ou laïques, cette nécessité resterait debout, nous dictant notre conduite. Lors même que cette conduite ne serait qu'incohérence et inconduite, l'expérience de la sagesse en tirerait finalement la même conclusion que de la vie la plus discipUnéeet la plus respectueuse : il faut que Vhomme gouverne son sexe»
Je ne demande pas mieux que de suivre sur son terrain quiconque réfléchit ou parle sur ce sujet lors même que je ne partagerais ni sa philosophie, ni ses vues pratiques, ni son idéal, ni son absence d'idéal. La même consigne nous attend tous ; de gré ou de force nous finissons par en arriver à la même formule : il faut gouverner, et cela poui' la raison fort simple que voler, rouler, nager, courir, marcher et même tomber se font selon la même loi d'équiUbre.
Voici, par exemple, les théoriciens de l'animalité, dont l'instinct est le dogme et qui préconisent le laisser aller, sans préoccupation morale aucune. Je leur demanderai seulement d'être conséquents avec euxmêmes d'une logique et homogène animalité. Qu'ils prennent le régime animal au sérieux. L'animal est
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servi et protégé par Pinstinct qui le domine ; cet instinct garantit les intérêts de la race et en règle la sélection et la propagation. Et quoique la bête ne soit ni chaste ni impure, n'étant pas à la hauteur où l'un et l'autre sont possibles on peut cependant dire que la bête reste dans l'ordre. Pas plus que la sobriété dans l'alimentation, elle n'enfreint la loi naturelle en se livrant à l'impulsion sexuelle. A moins que ne soit intervenu un dressage humain, une bête suit sa loi, invariablement, et sans essayer même de l'enfreindre ni de se soustraire à ses suites. A regarder vivre certains hommes on leur souhaiterait pour moniteurs de braves animaux. Sans risquer de se tromper on peut dire que si ceux-là se mettaient sérieusement à un semblable apprentissage il y aurait grand profit et progrès. Il n'y aurait plus ni ivrognerie, ni vice, ni malpropreté des actes ou des pensées, ni littérature sadique. Et tout ce résultat, pas merveilleux si vous voulez, mais fort appréciable cependant, serait acquis par le fait seul que ceux qui se réclament de l'animalité agiraient fidèles à la devise : sois un animal.
Mais ceci est du domaine de l'hypothèse. La réalité est que l'homme est un homme. Tous les actes de sa vie ont besoin de s'encadrer dans son humanité totale. Il ne peut pas revenir à l'animaUté pour la nourriture mais il est engagé dans un engrenage qui l'obhge à se nourrir d'une certaine façon, conforme à son évolution physique et aux intérêts actuels de la vie sociale. Pour la vie sexuelle c'est la même chose. Elle n'a de qualité que si elle demeure humaine, respectueuse de la dignité
et des droits humains. Comprenez cette dignité et ce droit comme vous voulez, ils existent et sous la forme où vous les constatez, ils vous obligent et doivent régler votre conduite. Dans le monde animal le mâle et la femelle disposent l'un de l'autre si les conditions animales de concurrence, de saison, de sécurité, d'état physique favorable, sont rempUes. L'homme et la femme ne doivent disposer l'un de l'autre que si les conditions humaines sont remplies. Ils ne doivent s'appartenir que dans le respect mutuel de leurs personnes, de leurs droits et dans le respect et le droit des tiers intéressés. Hors de là, ils se font du tort à eux-mêmes, en se donnant l'un à l'autre, et ils font du tort à autrui. S'ils se procurent ainsi quelque satisfaction, ils l'achètent vraiment trop cher et au prix de ce qui ne leur appartient pas. Nulle part dans les relations humaines, il n'y a en jeu autant de droits légitimes et par conséquent d'obligations que dans les rapports sexuels. Si l'aveuglement passionnel ou le caprice, ou des intérêts à côté comme le lucre et l'influence y gouvernent, ces rapports au heu d'une source de vie, de santé, de fidélité mutuelle, de bonheur, deviennent une source de malheur, un foyer d'infection et de décomposition sociale. Ici nous avons à donner ime attention très spéciale à la vie anormale qui provient non de la mauvaise volonté ou de la dépravation des individus mais des tares et des lacunes de notre organisation sociale,
n ne faut jamais perdre de vue les nécessités pratiques et les problèmes angoissants qu'elles nous
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posent. Peut-il y avoir de la dignité de vie et des égards suffisants pour l'intégrité sexuelle dans les conditions économiques où vit une grande masse de nos semblables ? La pauvreté, la misère, l'insuffisance de l'installation familiale, n'engendrent-elles pas forcément la promiscuité et le vice f Ne faisons aucune difficulté pour le reconnaître. Mais de pareils faits tirerons-nous la conclusion qu'il faut abaisser l'idéal moral ou qu'il faut relever l'idéal social ? Je crois qu'il est à la fois plus respectueux pour les victimes de nos imperfections sociales et plus digne de notre courage de choisir la deuxième conclusion. La première serait une capitulation, un abandon des blessés sur le champ de bataille. La deuxième est un effort de sortir de l'ornière et de remonter des abîmes en ne livrant personne. Si un milieu social ne permet pas une vie humaine digne de ce nom, c'est donc qu'il est jugé et condamné par ses fruits. En chargeant le milieu n'oublions cependant jamais de faire appel à la conscience et au bon sens de chacun. Et d'abord il est évident qu'ici la responsabilité individuelle demeure engagée. EDe l'est d'abord chez ceux qui ne sont pas victimes. Pourquoi ceux-là vivent-ils mal ? N'y a-t-il pas d'immoralité parmi ceux qui jouissent de leur indépendance I Le relâchement des mœurs est-il propre aux milieux déshérités ? Qui donc oserait le soutenir I Les formes les plus raffinées et les plus inqualifiables de ce relâchement sévissent dans les milieux privilégiés. Ceux-là n'ont aucune excuse. Mais les victimes elles-mêmes de notre état social
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ne doivent pas se priver de faire appel à leurs propres ressources morales. Tout homme se doit à lui-même de venir à son propre secours. Se respecter, essayer de se respecter est une force. On vaut plus et on peut davantage à partir de ce moment-là. Ce n'est pas une raison parce que vous êtes malheureux, de vous manquer de respect par surcroît. Il faut toujours se méfier des remèdes qui sont pires que le mal. Tenez d'autant plus à ce que vous avez, que vous êtes plus privé. Pour Bortir de peine il faut garder de l'espérance. J'estime donc que ce serait manquer de respect aux victimes de notre organisation économique que de les déclarer fatalement vouées à l'abjection. On n'a pas le droit de mépriser un homme ou une femme à ce point-là, ni de se mépriser soi-même à ce degré. Le respect de soi est un premier capital humain, indispensable d'ailleurs et dont toutes les autres valeurs dépendent. Et voici une autre considération qui n'est certes pas du domaine intangible mais de celui des réaUtés les plus pratiques. Qui a le plus besoin de sa force ! — Celui dont la situation est la plus difficile. Donc si vous avez à lutter pour cause de pauvreté matérielle, gardez votre force. Concentrez-la et employez-la tout entière pour le bon combat qui vous acheminera vers un avenir meilleur. Gardez l'énergie des chastes. Tout abandon du respect de soi est une concession à l'esclavage.
J'étendrai la portée de cette observation à toute la jeunesse de mon temps et non seulement à la jeunesse déshéritée proprement dite. Vous allez, jeunes
gens de notre temps, très justement vous plaignant de ce que la vie normale est si difficile, la création du foyer si lointaine, le domaine de l'amour vrai si malaisé à conquérir, à organiser, que forcément vous tombez dans le désordre. Vos plaintes sont fondées. Ce n'est pas une raison cependant de vous livrer à la vie quelconque et triviale, ni parce que vous y êtes une fois tombé, de déclarer que c'est cela la vie et de vous y complaire. Il faut toujours chercher à sortir d'embarras par le chemin qui monte et non par celui qui descend. Mon avis est que par lassitude d'aspirer aux biens lointains, vous sacrifiez les biens réels et prochains qui sont en vos mains. Vous n'avez pas trop de toute votre force pour forger l'avenir, ne dissipez donc pas votre jeune ardeur pour ce qui n'en vaut pas la peine. Soyez-en les économes scrupuleux, vous en ferez du courage, de la force motrice, du ressort. Elle vous montera au cœur et au cerveau sous la forme de hardiesse, de généreux entrain : elle vous fera rêver et chanter d'une société plus belle que celle-ci, en attendant qu'elle vous rende capable de l'établir dans la patience, la clairvoyance, la vigueur que rien ne rebute. Elle contribuera à vous donner un peu plus de calme et de puissance, à vous que tant de causes énervent et affaiblissent. N'écoutez pas les gens qui vous conseillent, même au nom de l'hygiène et de la science, de rechercher les plaisirs médiocres et de prendre votre puissance virile comme un objet d'amusement. Ceuxlà en somme relèvent de la même école que les champions de la saignée qui ont tiré tant de sang des veines
LA CHASTETE
de nos pères. Notre sang serait-il trop riche aujourd'hui t Souffririons-nous d'une exagération de l'énergie? Quelle mauvaise plaisanterie ! Eègle générale il faut donner à toute cette génération le conseil d'hêtre économe de sa force vitale, car ce qui lui manque le plus, c'est la belle sève qui porte en elle-même tous les secrets de la joie vraie et sans laquelle nous sommes tous des décavés de la vitalité.
C'est un enrichissement non une restriction de vie, que nous proposons lorsque nous appelons au gouvernement de soi dans la vie sexuelle. On a fait du tort à la chasteté en la cultivant selon la méthode négative. Toutes les vertus qui ne consistent qu'à se refuser certaines choses pèchent par la base. Quand elles sont vraies elles offrent toujours plus qu'elles ne demandent et cela sans mauvais calcul, par la seule et merveilleuse logique interne des choses. Je voudrais prêcher ime chasteté virile, l'enseigner en formes héroïques, comme une quaUté des forts, des vaillants, une variété enfin de la bravoure et non comme une variété de l'anémie et de la peur de vivre. C'est ime forme inédite qui gagnerait à être clairsonnée par les chemins. Elle nous ferait une bonne diversion, non seulement de la vertu dyspeptique, mais de cette vieille musique que vont raclant, sur leur corde imique et usée, les violoneux exsangues du plaisir. Celui-là rendrait im service immortel à ce beau pays de France qui pourrait la convertir à l'amour pur et au vin naturel. Mais j'ai hâte enfin, dans cette causerie, de revenir au point central. Toutes les pensées agitées
LA CHASTETE
il!
ici convergent autour de ce point, en partent et y ramènent.
Qu'il nous soit donc permis d'envisager la figure saine des choses. Ce qui doit être, ce qui pourrait être, encouragera nos efforts à travers les broussailles inférieures. Pour triompher des laideurs et des imperfections, il faut avoir le cœur comme réchauffé par un rayon de beauté. Au centre de tout ce qui nous préoccupe ici se tient une divinité inconnue, vers laquelle nous porte le meilleur de nous-même, attiré par de mystérieuses affinités. Cette divinité est V amour. Toute la vie des hommes, toutes les destinées des générations sont suspendues à cette divinité. La chasteté est sœur de l'amour, sœur siamoise. Ds ne vont pas l'un sans l'autre. L'une conduit à l'autre. Quand on parle d'amour au sein d'un monde fait comme le nôtre on risque d'éveiller d'abord des tristesses profondes. Je ne mentionne pas les moqueries, car elles, et l'esprit qui les fait naître, sont si loin du sujet que cette digresssion ne s'impose pas. Parler de l'amour, pour quiconque est un homme ou veut l'être c'est toucher la corde des misères, des peines infinies aussi bien que celle du bonheur. Mais toutes les souffrances n'empêchent pas que le rayon de soleil de nos vies ne soit là. Même les pauvres fleurs qui ne l'ont jamais trouvé et du fond des caves tendent vers lui leurs tiges mourantes, l'affirment encore. Ce que l'humanité a de meilleur est là. On a blasphémé l'amour, et on le blasphème tous les jours et cependant nous en vivons. Sa fin serait la fin du monde. Pour le
garder, l'entretenir en nous, devenir capables de l'éprouver, préservons le sanctuaire de sa pure divinité ! Et si nous n'avons de sa clarté que les pâles transparences, perçant ici et là des ténèbres opaques, marchons du moins « du côté de la nuit qui paraît transparent ». Ce qu'un homme et une femme doivent redouter le plus c'est de profaner l'amour. Il est de l'intérêt supériem* de chacun de le vénérer, non seulement en luimême, mais dans tout ce qui mène à lui ou vient de lui. Otez l'amour de la vie, il ne reste que les cendres. La Foi aux choses humaines depuis le berceau à la tombe, à travers la famille, la patrie, l'humanité totale en ses destinées et jusqu'à ses accomplissements éternels, dépend de la Foi à l'amour. N'y plus croire c'est être atteint du mauvais scepticisme qui mord à sa racine l'arbre de la vie pour en corroder les feuiUes, les fleurs et détruire ses fruits au germe même. On n'a pas besoin d'avoir connu personnellement le bonheur réahsé dans l'amour, pour en pressentir la puissance. Mais il suffit d'être digne de le connaître pour en recueillir le bienfait intérieur. Ceci est d'un domaine intime. Pour le comprendre il faut l'avoir éprouvé. Mais il faut le dire : entrevoir la terre promise et marcher vers elle, est peut-être plus ordinaire que d'y poser le pied. Pour y poser le pied il faut l'avoir saluée en esprit d'avance et ceci est une force et une consolation même pour ceux qui ne la verraient que de loin. Ici plus qu'ailleurs encore c'est par la Foi qu'on vit. Aucun fait d'âme ne démontre mieux l'essence supérieure de l'humanité.
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On se rend compte sans peine de la déperdition générale d'idéal qui provient de la bai^^se du respect pour les choses de l'amour. Par compensation il est aisé de comprendre quel résultat social peut avoir la restauration dans un cœur de ce respect. Or c'est lui qui est le principal organisateur de la chasteté. Il garde ceux qui le gardent et l'entretiennent. Une jeunesse qui ne le connaît pas cesse d'être jeune et capable d'aimer. Pour ma part je ne crains pas, surtout en obtenant qu'on y mette ce grain de bon sens indispensable à toute véîité, de proclamer cet axiome : V amour est your les chastes. Quand l'amour vrai existe, même à l'état de virtualité seulement il prend sa place, il ne la laisse pas prendre par l'ardeur sexuelle désordonnée, brutale. Car il est, lui, plein d'égards et humain. La vie est faite de contrastes, bâtie tout entière sur d'heureuses contradictions. L'amour qui, certes, ne va pas sans le sexe, domine la vie sexuelle, la dépasse et n'en dépend pas. Car l'appétit sexuel est comme tous les appétits non gouvernés, essentiellement égoïste, antisocial. Et l'essence de l'amour est le don de soi, le dévouement et l'esprit de sacrifice. Partout où croît l'amour vrai, le règne de l'appétit diminue. L'appétit aussi est essentiellement limité, prisonnier de conditions étroites et dont la tyrannie l'étonné lui-même. L'amour est illimité. Quel apprentissage que celui de l'amour ! Quelle nouveauté nous réserve ce maître toujours neuf ? Et comme ceux-là font un marché de dupes qui pour Vappétit trahissent l'amour, se condamnant à l'ignorer toujours, même comme pressentiment. Voilà
LA CHASTETE
ce que je voudrais dire à tous les jeunes et en général à tous, car les hommes mûrs et même les vieillards qui ne sont pas restés jeunes sur ce chapitre ne sont que des ombres.
La jeunesse fait souvent confusion entre l'amour et le plaisir. Elle rompt avec la chasteté, pensant se procurer l'amour et le plaisir. Le monde est plein de pauvres dupes qui vivent sur ce malentendu, sur cette illusion. On ne sépare pas ce qui est uni. Qui ne respecte pas l'amour, chasse et tue le plaisir en sa source même. Il n'y a de plaisir que pour celui qui garde la capacité d'être heureux, qui garde frais son cœur, ses sens, sa vue sur les choses et les hommes. Le plaisir est joint à la joie de vivre qui dépend de la Foi à la vie. Pour être vraiment capable de plaisir il faut croire que &est arrivé. Le viveur et l'homme de plaisir sont des sceptiques, au fond inamusabîes, car le plaisir, comme l'amour, &ont en nous. Les chosistes n'en tiennent que la coquille. A exploiter et profaner la nature et l'amour par ce lourd mensonge des actes extérieurs auxquels ne répond pas l'esprit qui seul peut leur donner vie et valeur, on exile la joie. Si vous aimez la vie, respectez l'amour.
Franchissons maintenant le seuil du foyer familial. Tout vrai foyer a pour centre l'amour. Si celui-là est absent la loi civile en sanctionnant le mariage a sanctionné le néant, et la religion en le bénissant a béni de la fumée. Au sanctuaire de la vie familiale il y a ceci : deux font un. Ils sont tellement sohdaires qu'ils ne font plus qu'un seul tout. Comment peuvent-ils tenir
le pacte sans dévouement mutuel, sans mutuels et constants égards ! Si c'est l'appétit sexuel qui domine, toute la vie du foyer en sera faussée et brouillée. Ce qui doit obéir conmiandera et bientôt il n'y aura plus rien en place. Ils se sont embarqués ensemble mais l'avenir les trouvera sur les flots tumultueux, leur barque brisée et cramponnés chacun à son épave, en se tournant le dos. La maîtrise de soi et de son sexe, la chasteté enfin, n'est donc nulle part plus nécessaire qu'au foyer familial. Et si la vie est normale entre deux conjoints c'est en somme là, dans l'amour, que se réalise la vraie chasteté, que nous déclarons supérieure à toutes ses autres formes. On ne comprend vraiment, par exemple, ce qu'est la vie, ce qu'est le lien vital entre parents et enfants, entre vraies mèrei et leurs enfants que si l'on a pu l'entrevoir dans sa merveilleuse réaUté. Pour ma part il y a longtemps que je me suis fait cet axiome qui est pour moi un hommage rendu à toutes nos mères : Toute vraie mère est immortellement chaste et vierge. Et je sens, sans pouvoir l'exprimer totalement, cette autre vérité qui brille comme une lampe sainte au sanctuaire familial. Vhomme est purifié par Vamour, transformé et amené à une nouvelle naissance. Et dire que ces choses vitales sont fermées à tant de nos semblables, que beaucoup d'entre eux meurent sans les avoir connues, sans avoir vécu par conséquent !
On ne saura jamais le dommage causé à l'humanité par les crimes contre l'amour et par les profanations des sources de la vie. On ne pourra jamais assez se
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convertir au culte sacré de la pure humanité, dont la beauté intérieure confine aux choses divines. Ceux-là nous servent le mieux qui par l'exemple, le symbole, la disciphne morale ou la forme reUgieuse, nous rendent attentifs à la poésie, à la sainteté de la vie, chefd'œuvre de tendresse et de magnificence et qui nous inspirent la crainte salutaire de la souillure. Car nous péchons par ignorance plutôt que par méchanceté et les plus dépravés même se frapperaient la poitrine s'ils savaient ce quHls font lorsqu'ils profanent ce qui est plus vénérable que les vases de l'autel, s'ils pouvaient une seule fois pressentir de quel Inconnu sublime on méconnaît les labeurs et fustige la face lorsque, pour un moment de satisfaction personnelle, on sacrifie à la fois les intérêts du passé et ceux de l'avenir.
Voilà ce qu'il faut se dire et dire à quiconque a conservé un peu de sens droit, afin de réagir contre les faiblesses, les sophismes et contre cette lâcheté singuhère devant un semblant de volupté, qui conduit aux bassesses, aux cruautés, aux injustices, aux spohations.
L'humanité trouve lentement son chemin sous le sourire de l'idéal et le fouet desréaUtés. Quand eUe se détourne de la haute beauté qui sollicite son regard, soutient son effort et porte en elle-même sa récompense, elle retombe au régime des appétits qui portent en eux-mêmes leur châtiment.
Alors l'échiné ployée, les reins cinglés comme une esclave qui saigne sous les coups, elle élève de nouveau ses yeux vers ce qui seul est digne d'elle.
Je voudrais par ces hgnes avoir fait comprendre à
quelques-uns qu'il vaut la peine d'avoir un idéal, de le soigner et de lui offrir ses fantaisies éphémères en sacrifice.
Celui que j'indique est haut ; mais il n'en éclaire que mieux la route. Ne vous détournez pas de lui pour avoir quelquefois perdu votre direction, manqué de crânerie devant les promesses des plaisirs faciles, ou de courage devant les obstacles amassés. Soyez-lui fidèles même et surtout aux jours de trouble oti le cœur se désoriente : il vous ramènera et vous sauvera.
LA TEMPÉRANCE
MOR. RBLI6IEU8B ET MOR. LAÎQUB.
le
LA TEMPÉRANCE
PAR
Th. RUYSSEN
PROFESSKUB A l'UNIVERSITÉ DE BOBDEAUX
On se rappelle ce personnage d'Augier, une pieuse mondaine, qui louait un prédicateur à la mode d'avoir « eu sur la charité des pensées si touchantes, si nouvelles » et s'attirait de Giboyer cette malicieuse riposte : a A-t-il dit qu'il ne faut pas la faire M » Le moraliste qui entreprend de parler ou d'écrire sur la tempérance est dans une situation beaucoup plus embarrassante que le prédicateur d'un sermon sur la charité. Car, outre que le sujet ne prête guère aux « pensées touchantes », le moraliste n'a pas même, pour faire figure originale, la ressource d'imaginer qu'il ne faut pas pratiquer la tempérance. D'autres l'ont dit, avant lui, il y a fort longtemps. Dans l'antiquité grecque, si l'on en croit Platon % le sophiste Calliclès