Ibid
LA TEMPERANCE
pérance t Plus près de nous, écoutons notre vieux Rabelais. Avec quel débordant optimisme n'a-t-il pas chanté la joie de vivre ! « Vivre en paix, joye, santé, faisant tousjours grand'chière », teUe sera la devise du pantagruélisme. De cette maxime s'inspire jusqu'à l'audace la « manière de vivre » des Thélémites : « Toute leur vie estoit employée non par loix, statuts ou reigles ; mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levoient du lict quand bon leur sembloit : beuvoient, mangeoient, travailloient, dormoient, quand le désir leur venoit... En leur reigle n'estoit que cette clause : Fay ce que vouldras * ». Opposez à ce libre programme le portrait grotesque, impitoyablement chargé de Quaresmeprenant, et vous comprendrez que le naturalisme rabelaisien aboutisse à la condamnation de la Tempérance, caricaturée sous le nom d'Antiphysie, « laquelle de tout temps est partie adverse de Nature^ ». Plus près de nous encore, Nietzsche ravalera la « modération » au niveau des plus plates vertus prêchées par la « morale des esclaves ». Qu'on ait fait de la tempérance une vertu, en effet, n'est-ce pas l'indice le plus franc de la déchéance du dégénéré, qui consent à se Umiter parce qu'il n'ose plus affronter les égoïsmes rivaux du sien ! Plutôt que de courir le risque des conquêtes de haute lutte, l'homme renonce à la vie forte et belle, à la fois périlleuse et féconde en joies hautaines ; il est devenu un animal peureux, docile et correct. La vie morale est tout entière un « sacrifice »