‹ Morale religieuse et morale laïque [microform]Chapitre 27 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

« privilège », qui ne constitue rien moins qu'une sorte de féodalité économique, au profit d'environ 1 million de propriétaires français. Plus récemment, le 5 février 1912, la Chambre a osé, par 365 voix contre 160, écarter le projet de loi, si modéré cependant, si respectueux des droits acquis, de M. Joseph Eeinach, sur la limitation des débits de boissons. Qu'une assemblée législative sacrifie aussi légèrement la santé et l'honneur même d'un grand pays aux intérêts de quelques centaines de miUiers d'empoisonneurs, c'est là, il en faut bien convenir, un signe infiniment inquiétant de l'abaissement de la conscience publique.

D'autre part, les sociétés modernes, comme les individus, sont en proie à une fièvre d'activité dont il n'est pas certain qu'elles puissent supporter, demain, les contre-coups. Depuis que les progrès de l'industrie et l'ouverture de voies de communications nouvelles ont multiplié la puissance de l'homme sur les choses, il semble que l'activité de toutes les nations civilisées se concentre avec une hâte impatiente, vers cette fin commune : l'exploitation intensive des richesses du globe. Or, ces richesses sont limitées. Quelques-unes, comme les végétaux, sont le produit d'un travail extrêmement lent de la nature, de sorte que la consommation l'emporte dans d'inquiétantes proportions sur la production. C'est ainsi qu'en 1908, sur 70 000 tonnes de caoutchouc livrées à l'industrie, 2 100 seulement provenaient du caoutchouc de culture ; les 62 900 autres étaient donc dues à la destruction imprévoyante de la liane à caoutchouc sur des centaines de millier*

LA TEMPÉRANCE

d'hectares. En 1910, le monde civilisé n'a pas consommé moins de 1 milliard 200 millions de tonnes de houille, c'est-à-dire d'un produit que la nature a cessé de renouveler, et la question se pose de savoir à quel moment précis l'humanité aura brûlé sa dernière tonne de charbon. Sur ce point, les évaluations ne concordent pas, mais les plus optimistes n'évaluent pas à plus de 200 ans la durée des gisements houillers du monde entier, et il n'est nullement assuré que la houiUe blanche, l'utilisation des marées, ou même la captation de l'énergie solaire compensent un jour l'épuisement de l'énergie calorique enfermée dans les flancs de la terre. La crise du bois est sans doute plus proche encore ; les forêts canadiennes sont littéralement fauchées par des procédés électriques pour fournir de papier des journaux américains, édités à 8, 12, 20 pages ou plus K A vrai dire, si pauvre est cette littérature, si éhontée la réclame qui encombre ces quotidiens, qu'on se prend à hâter de ses vœux le jour où la presse à bon marché disparaîtra faute de matière première.

A un autre point de vue, ne pourrait-on parler encore d'une sorte d'intempérance pohtique des sociétés modernes ? N'y a-t-il pas des nations « grosses mangeuses », empressées à accaparer les derniers territoires vacants ? L'accroissement formidable des derniers armements n'est-il pas un symptôme évident de

1. Le dernier « numéro de printemps » du New York Times ne pesait pas moins d'un kilogramme l'exemplaire. Deux cent mille exemplaires semblables avaient été tirés. Trente hectares de forêt avaient été sacrifiés à cette réclame.

cette hâte des nations militaires à se réserver le monopole des richesses naturelles t Or, si l'on sqnge que la population du globe ne cesse de croître et que la puissance de consommation augmente, suivant une progression géométrique, avec le progrès de la civihsation, on conçoit que des luttes gigantesques restent possibles à l'avenir, sinon pour la conquête des objets de première nécessité, dont l'accroissement est, pour ainsi dire illimité, du moins pour l'acquisition de certaines matières devenues indispensables à la satisfaction de besoins nouveaux. C'est Wells, je crois bien, qui imagine un temps où les mines d'or seront épuisées, et où la science au^a justement découvert dans ce précieux métal l'unique remède contre je ne sais quelle épidémie déchaînée sur la vieille humanité ; il dépeint les luttes sauvages engagées dans les cimetières, où les vivants disputeront aux morts leurs bijoux et jusqu'à leurs dents d'or. Pur roman, sans doute. Mais qui sait si certains corps très rares, tels que le radium, n'acquerront pas, de par leurs vertus thérapeutiques, une valeur incommensurable et si le « maître de demain » ne sera pas le peuple ou le trust qui aura capté à son profit quelques-unes des énergies naturelles devenues indispensables à l'entretien de la vie î

Quoi qu'il en soit de ces perspectives, un fait demeure ; c'est que l'intempérance moderne est tout autre chose que l'abus répugnant des jouissances individuelles. Elle prend l'aspect d'une véritable hypertrophie de la capacité sociale de produire et de cou-

la TEMPÉRANCE 264

sommer ; eUe dénote une rupture générale de l'équihbre entre les besoins réels et les jouissances; eUe montre à plein combien les artifices de la civihsation, inventés pour amoindrir l'effort et accroître la joie de vivre, peuvent se retourner contre leurs propres inventeurs, combien, en un mot, sont difficiles à déjouer les revanches de la « nature » sur 1' « art ».

Le problème ainsi posé sous son aspect le plus actuel, quelle solution pratique en peut-on proposer ?

Au point de vue individuel, tout d'abord, il est bien clair que les raisons traditionnelles d'enseigner la tempérance demeurent toujours valables. Aussi bien toutes les morales ont-eUes prêché cette vertu, ceUes-là même qui semblaient en faire fi. Aristippe fait du plaisir un « mouvement doux », qu'il oppose au mouvement violent de la passion, et il enseigne que le sage ne peut s'accorder toutes les joies qu'à la condition d'en rester le maître. C'est à lui, semble-t-il,

qu'on doit la belle maxime : « sy w, oux s/ouai ». Eabe-

lais lâche la bride à l'instinct naturel, « parce que gents Uberes, bien naiz, bien instruits, conversants en compaignies honnestes ont par nature ung instinct et aguillon, qui tousjours les poulse à faictz vertueux et retire de vice : lequel ils nommoient honneur ». i Nietzsche professe le mépris de la souffrance autant que l'exaltation de la vie joyeuse : son surhomme est

i. Gargantua, chap. lvii.

LA TEMPÉRANCE

une manière de héros. — Au fond toute morale est un code de tempérance ou plutôt, comme l'a dit un moraliste contemporain ^, la tempérance, c'est la morale même, c'est-à-dire la discipline volontaire de soi-même. Disons mieux encore : Si toutes les morales prêchent la tempérance, c'est que la tempérance est antérieure aux morales mêmes. Elle constitue le fond le plus banal de l'hygiène empirique de tous les temps, et la « Sagesse des nations » l'a formulée en proverbes innombrables : Mr.Sev ayav, — jjLETpiwç y oïiarQat.. — Ne quidnimis. — Est modus in rébus. — H faut ce qu'il faut. — L'excès en tout est un défaut, etc. La morale théorique n'a pu que systématiser cette impérieuse nécessité de la contrainte imposée aux penchants, condition élémentaire de toute vie équilibrée. Cette systématisation, chaque morale l'a opérée de son point de vue* propre : liberté morale chez Socrate, suprématie de la raison sur la sensibDité chez Platon, sacrifice du plaisir en vue du plaisir même selon Epicure, opposition chrétienne des deux a natm*es », du « péché » et de la « grâce », honneur cartésien, dignité de la personne morale chez Kant, calcul des plaisirs chez Bentham, autant de formules diverses pour justifier cette règle élémentaire de conduite, que le plaisir ne saurait porter en lui-même sa loi propre et qu'il n'y a point de règle des mœurs en dehors d'une législation imposée par la volonté aux tendances de la nature sensible.

Page 1