‹ Morale sociale [microform]Chapitre 11 sur 83 · ART ET SCIENCE · texte numérisé non relu

ART ET SCIENCE

solutions que le positivisme apporte aux grands problèmes des destinées de l'humanité.

Notre point de départ est la nature humaine : nous la prenons telle qu'elle est avec ses quahtés et ses défauts, nous bornant à constater qu'elle a de bons instincts, des penchants bienveillants innés, susceptibles de résister aux penchants égoïstes et d'assurer le Triomphe de la Sociabilité sur la personnalité, ce qui est le grand problème moral.

D'après son étvmologie, le vocable Morale implique à la fois les idées d'habitude et de mesure. C'est un terme bien construit puisqu'il explique l'origine de la Morale née de coutumes spontanément développées, sous le poids des nécessités dans les groupes humains, dans la famille surtout le plus naturel de ces groupes, et dues aussi à la réaction de ces collectivités sur les individus qui les composent. 11 y a là un simple phénomène spontané autant que nécessaire, puisqu'on l'observe chez les animaux à partir du moment oii apparaît parmi eux la différenciation des sexes. N'est-ce pas une véritable banalité de dire que les animaux ont des mœurs? Aucune société animale, passagère ou permanente, ne peut subsister sans un principe d'ordre. A plus forte raison cela est-il vrai des sociétés humaines, quelque forme qu'elles revêtent. N'y eût-il que deux êtres primitifs, un certain degré de convergence s'établit entre eux et une règle s'impose. Cette règle et l'habitude qui en découle, c'est l'embryon de la morale.

Née de la nécessité, accrue par d'incessantes observations, la Morale se constitue peu à peu grâce surtout à la

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réaction de l'ensemble des groupes humains sur les parties qui les composent. Ces groupes sont les Êtres collevtifs, familles, tribus, clans, cités, nations, patries, états, sans l'intervention desquels l'évolution humaine resterait inexplicable.

L'homme isolé ne peut en effet se concevoir : on ne peut le comprendre qu'en société, c'est-à-dire faisant partie d'une collectivité plus ou moins nombreuse, dont il est membre et qui le domine; dont il subit la réaction sur l'ensemble de ses facultés. A mesure que cette collectivité grandit en importance, son action sur chacun de ses., membres grandit aussi. Actions et réactions se succèdent, les relations se compliquent; des obligations, des devoirs apparaissent de plus en plus nombreux et précis ; il y a discipline. La Morale, qui en est l'expression, se constitue empiriquement; les acquisitions successives se transmettent par tradition, grâce à l'institution des vieillards objets de vénération, qui est elle-même source de moralité.

Ainsi se forme dans le temps et sur les diverses parties de la planète humaine un trésor moral petit et précaire d'abord, qui à travers la série des âges deviendra le capital nionil dr ï humanité. C'est celui dont nous vivons et par lequel les morts, qui l'ont créé, nous gouvernent de plus en plus à mesure que ce capital grossit. La Morale nous apparaît donc comme une des grandes créations spontanées de l'humanité, au même titre que la religion, la propriété, le langage auquel déjà Pascal l'avait comparée, en remarquant que l'un et l'autre sont des scicncf^s parti culii'r es, mais unicerselh^s.

Quel noble spectacle et qu'en ne peut contempler sans un profond sentiment de respect et d'admiration, que celui qui nous est offert par l'humanité se faisant ellemême, se perfectionnant sans cesse, par tant et de si

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laborieux efforts! Qu'il nous soit permis de saluer ce glorieux passé, auquel nous devons tout, du cri dont le poète saluait l'achèvement de la grandeur romaine :

Tantio molis eral hamanos condere more^!

Si grande qu'ait été la majesté de cette Rome que ses citoyens honoraient comme la plus grande des choses, iitarima rerian, la Morale créée par l'humanité est une œuvre plus grande encore, plus digne de susciter dans le cœur de l'homme un sentiment de légitime fierté.

En même temps que se formait la Morale, la religion elle aussi naissait et se développait, sous le poids des mêmes nécessités : l'impérieux, l'inéluctable besoin d'instituer une théorie explicative du monde et d'organiser les relations entre l'homme et lui. Cette théorie sert aussi de base aux relations des hommes entre eux, et c'est là le domaine propre de la Morale.

Contemporaines et naturellement liées l'une à l'autre, la religion et la morale s'appuient l'une sur l'autre et se combinent en quelque sorte. Les théories fétichistes, polythéistes, monothéistes leur sont communes et les règles de conduite qui en découlent le sont également; il y a entre elles une solidarité, on pourrait dire une adhérence, contre lesquelles, à certains jours seulement, la métaphysique entre en lutte, mais sans succès : l'antique préjugé qui fait de la morale une dépendance de la religion résiste aux attaques des stoïciens et des épicuriens eux-mêmes; le christianisme le consacre et, de nos jours encore il survit, article de Foi pour beaucoup d'esprits profondément imbus de la tradition chrétienne et qui

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n'ont pas compris la portée des découvertes récentes de la science.

Seules en effet ces découvertes peuvent servir de base à une Morale vraiment indépendante, constituée elle-même à l'état de science. Dès longtemps cette Morale est pressentie, annoncée et préparée par les philosophes au grand scandale xîe Pascal qui dénonce cette entreprise à l'opinion publique : « Que 1 ame, dit-il, soit mortelle ou immortelle, « il est indubitable que cela doit mettre une différence « entière dans la morale : et cependant les philosophes « ont conduit la Morale indépendamment de cela. » Juste préoccupation pour un chrétien comme Pascal ; mais il ne voit pas que ce mal qui l'inquiète a des racines bien plus anciennes que les conceptions des philosophes. Elles remontent dans le passé jusqu'au temps où a surgi la grande notion du Fatwn, source de toutes sciences, contre lequel ne prévaut pas la volonté de Jupiter luimême. Seul le grand Destin représente un principe d'ordre au milieu des capricieuses volontés des dieux du polythéisme; il est le véritable père des lois qui, progressivement dégagées de l'observation des faits, se sont peu à , peu étendues des phénomènes les plus simples de l'ordre matériel jusqu'à ceux de plus en plus élevés en dignité de la biologie et de la morale.

ni

Le positivisme écarte toute intervention extérieure, toute part faite au surnaturel dans les choses humaines. Sa foi consiste à croire que tout est relatif et que les phénomènes quelconques sont rehés entre eux par des lois naturelles ; que l'homme, sa nature étant donnée, tire tout de lui-même et de ses rapports avec le monde ; que les

sociétés, après avoir créé Tordre dans leur sein, en ont assuré le développement en réalisant le progrès : mais ces convictions ne l'empêchent pas de comprendre et d'apprécier à toute leur valeur les services rendus à l'humanité par les tuteurs imaginaires auxquels elle dut croire pendant sa longue enfance.

Oui, à nos yeux, la création de la Morale a été une œuvre spontanée, anonyme en général. Mais, est-ce à dire cependant que dans cette grande œuvre tout se soit fait empiriquement et qu'aucune intervention théorique ne se soit produite ? Loin de nous cette pensée contraire aux lois mêmes qui règlent la marche de l'esprit humain^ en tout cas la pratique et la théorie concourent au progrès, chacune y contribuant pour sa part sous la direction supérieure de l'humanité. A toute fonction correspond un organe et cet organe s'est trouvé pour les fonctions de théoricien, de gardien, de propagateur de la morale, qui ne pouvaient rester vacantes.

Au fond des grottes où se réfugiaient les fétiches et leurs représentants ; dans les antres des pythonisses ; dans les sanctuaires des antiques théocraties et dans ceux des oracles ; sur les places publiques de la Grèce ou de Rome aussi bien que dans les églises chrétiennes, dans les mosquées et dans les écoles ; partout, en tout temps, en tout lieu, la Morale a eu des organes libres ou officiels, prêtres, sages philosophes : mais quelque aient été leur crédit, leur autorité ; quel qu'ait été le pouvoir révélateur qui leur était attribué, jamais ils ne furent les créateurs, les inventeurs de la morale dans le sens où on l'entend généralement. Leur rôle a été de coordonner dune manière plus ou moins systématique, de condenser dans des formules de plus en plus nettes les solutions trouvées, souvent même imposées par le bon sens général. Ce rôle a été aussi d'enseigner, de propager ces formules ;

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trop souvent encore d'imposer par la violence les solutions jugées les meilleures : abus inévitables en des temps où la Morale liée à la foi, absolue comme elle, ne pouvait admettre la discussion.

L œuvre des théoriciens en morale peut être comparée à celle des jurisconsultes en matière de droit; œuvre dont l'acte du préteur romain est le type. Son édit fait loi parce qu'il s'inspire de la coutume et formule une conclusion correspondant aux idées acceptées dans le milieu. En morale aussi et dans des conditions analogues, les théoriciens formulent des édits et ils les consacrent pour les soustraire à toute discussion, en les imposant au nom d'une autorité divine indiscutable, et surtout redoutable. Quelques-uns apparaissent à de longs intervalles, dans la série des temps, plus grands que les autres, qui ne proclament plus seulement quelques vérités éparses, mais des méthodes et des codes entiers de Morale ; tels les sages de rinde, de la Chine, de la Grèce, Gonfucius et Socrate, Moïse, Jésus, saint Paul, Mahomet ; tels aussi les grands penseurs de tous les temps, qui ont parié au nom de la raison et de la science.

En faisant le départ entre les solutions anciennes et les nouvelles ; en consacrant d'une manière définitive des règles de conduite fixes dans les cas essentiels, les pouvoirs théoriques ont permis la formation d'états successifs ^équilibre moral correspondant à chacune des grandes phases du développement humain : cet équilibre c'est ce qu'on appelle les mœurs d'un peuple, d'une nation à un moment donné de l'histoire; c'est l'ensemble des règles et des préjugés qui dominent alors la société ; c'est, pour un temps, la mesure de la conduite humaine, mesure plus ou moins sage, plus ou moins bonne, car elle est toujours relative au milieu et au temps.

L'idée si bien exprimée par Boileau :

M Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs »

est vraie aussi pour les êtres collectifs. A chaque période de leur développement, à chaque phase de leur état mental correspond un idéal moral, accepté, défini et consacré par un pouvoir théorique : c'est vers cet idéal que le public est dirigé et on le lui impose souvent per fas Pt nefas, car tout est considéré comme permis pour atteindre un but excellent en lui-même, Vunité morale. Trop souvent d'ailleurs le progrès moral n'a pu être réalisé qu'en recourant à la force et à la crainte par où, suivant le proverbe, commence la sagesse.

Arrivés à ce point nous pourrions essayer de définir la Morale ; mais une question reste à vider préalablement, celle de savoir si elle est un art ou une science, question qui n'est pas de simple forme et qu'il importe de résoudre autrement qu'on ne l'a fait jusqu'ici par des affirmations sans preuves ou de simples énoncés sans explication suffisante.

Les plus grands esprits, pénétrés de l'importance et de la dignité supérieure de la Morale, Pascal entre autres, la désignent par l'appellation de science; c'est de leur part l'expression d'un désir, d'un état d'esprit, un acte de déférence : s'ils lui donnent ce nom, c'est, pourrait-on dire, « honoris Causa ». En réalité, dans tout le passé, au temps oii écrit Pascal et jusqu'à nos jours, la Morale n'a été qu'un art. Gomment qualifier autrement un ensemble de règles pratiques plus ou moins bien coordonnées, mais dont la théorie n'est pas faite même à

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litre provisoire? Il était impossible d'ailleurs qu'il ne fût autrement; les sciences inférieures dont la Morale dépend, la biologie, la sociologie surtout, n'étant pas encore constituées. A peine admise en biologie la notion de loi était considérée comme impossible à introduire en sociologie, et celte nouvelle science n'était ni dénommée ni définie. Qui eût pu songer à faire pénétrer cette notion en dehors de laquelle il n'y a pas de science, dans un domaine à la fois plus complexe et plus difficile, dans ce domaine moral étroitement lié à la religion?

Auguste Comte lui-même, quand il constitua la sociologie, n'en n'avait pas d'abord séparé la Morale; elle y restait incluse comme un des arts dépendant de cette science. Mais une étude plus approfondie lui montra qu'il y avait lieu de l'isoler et d'en faire la septième science, aboutissant et résumé de toutes les autres. Considérée en elle-même, la morale est la plus spéciale des sciences puisque son unique objet est l'homme; elle est en même temps, la plus complexe, puisque cet objet est de tous les êtres le plus compliqué. On peut facilement le démontrer en comparant la morale aux deux sciences qui la précèdent immédiatement dans la série.

La biologie, s'occupe de tous les corps vivants et à ce litre, des conditions générales de l'existence humaine. La sociologie qui précède immédiatement la Morale, s'occupe des collectivités humaines et des relations de Imdividu avec les sociétés dont il fait partie. Elle éclaire, elle contribue à expliquer la vie individuelle, qui ne peut être bien conçue en dehors du but social et si on n'en tient compte.

La Morale va plus loin : elle envisage les cas individuels, qui sont évidemment plus compHqués que le cas social, et à ce titre elle doit tenir compte des phénomènes très importants qui sont négligeables en sociologie : telles

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