ART ET SCIENCE
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les réactions des viscères sur le cerveau ou, plus généralement, du corps sur l'intelligence, source de tant de complications.
Le bon sens dans tous les temps avait aperçu l'importance de ces rapports du physique avec le moral ; il l'exagérait même au delà de toute mesure, puisque dans l'ignorance oii l'on était des fonctions cérébrales, on plaçait le siège de nos facultés dans les viscères eux-mêmes. La métaphysique admit, elle aussi, ces localisations, et souvent elle s'occupa d'assigner un siège à l'âme qui totalisait les facultés intellectuelles et morales : elle n'aboutit d'ailleurs qu'à des conceptions ridicules telles que les archées de Van Helmont et le rôle assigné à la glande pinéale.
Mais il y a une autre raison, et c'est la principale, qui légitime la constitution de la morale à l'état de science spéciale. Cette raison, c'est que la nature humaine est réellement indivisible et doit être étudiée comme telle.
Le corps, l'esprit, le cœur ou sous une autre forme l'activité, l'intelligence, le sentiment, ces trois forces, ces trois éléments de la nature humaine, ne sont pas, dans l'homme, isolés et indépendants ; ils y sont au contraire fondus en un ensemble harmonieux dont toutes les parties sont solidaires ; l'un ne peut être analysé et compris sans que les deux autres soient étudiés en même temps : une science spéciale doit donc être consacrée à l'homme. C'est là une grande vérité qui a été jusqu'ici absolument méconnue et cette erreur a été certainement une des causes les plus sérieuses de l'anarchie mentale au miheu de la laquelle nous vivons. En réaUté, le médecin s'occupe du corps, le philosophe de l'intelligence, le prêtre du cœur, et chacune de ces trois influences prétend attirer à soi toute la Morale. Qui ne voit combien ces tiraillements, cette indécision, ces luttes en une matière aussi grave, doivent
MORALE SOCIALE. E. DELIJET
entraîner de désordre et d'impuissance. A tout prix donc il faut constituer une science de lunilé humaine dont les études de Georges Leroy, de Cabanis, de Gall ont préparé l'avènement en combinant définitivement la connaissance positive de lame, cest-à-dire de l'ensemble de nos facultés, avec celle du corps.
Un nom existe qui parait s'adapter spécialement à cette science nouvelle : c'est celui d'anthropologie. Pourquoi donc ne pas le substituer à celui de Morale? Comte a été tenté de le faire ; mais il a remarqué que ce nom a été déjà spécialisé et détourné de sa signification générale. Son emploi maintiendrait donc la division de l'étude de l'homme et la confusion qui en résulte; il a pensé que mieux valait conserver le nom de Morale consacré par la tradition et qui rappelle si heureusement la noble destination de cette science chargée d'assurer la direction de la conduite humaine.
Mais ici surgit une objection à l'emploi du ternie science, qui d'ordinaire s'applique aux conceptions abstraites d'ordre général. Du fait même que la Morale a pour destination de régler, de diriger, n'est-elle pas un art plutôt qu'une science? Oui, sans doute, il y a un art moral en quoi, nous l'avons dit déjà, a pendant de longs siècles consisté la Morale tout entière. Cet art, c'est l'action modificatrice que l'homme exerce sur sa propre nature, soit directement, soit par l'intermédiaire des collectivités vivantes ou disparues. Mais cet art, le plus noble de tous, repose sur l'ensemble des conceptions abstraites relatives à la matérialité et à la vitalité; plus immédiatement il repose sur les théories biosociales qu'il combine pour en tirer les déductions nécessaires ; plus directement enfin il procède de la théorie cérébrale subjectivement construite par Comte et de l'ensemble des lois propres à la nature humaine ; il y a
là un vaste domaine abstrait qui est la science morale. Telle est la complexité des phénomènes envisagés ; telle aussi l'aptitude synthétique de celte sience qui résume toutes les autres, qu'en Morale la loi et l'acte qui en est la conséquence, sont en relation directe et pour ainsi dire immédiate. 11 arrive aussi que l'art et la science se confondent continuellement, en raison même de la prédominance du point de vue pratique; mais le domaine abstrait et le domaine concret demeurent réellement distincts et peuvent toujours être isolés par une judicieuse analyse.
Arrivés à ce poinl de notre exposition et ayant spécifié les conditions essentielles de la morale, le moment est venu de la définir elle-même d une manière précise. Écartant toute discussion à ce sujet, j'énoncerai simplement la définition suivante, qui me paraît résumer clairement la conception positiviste :
La morale est la science de l'unité humaine; son but est le perfectionnement humain.
Combinant pour l'atteindre les lois qui lui sont propres avec celles des sciences inférieures, elle cherche, par la pratique de l'art correspondant, à placer, à maintenir ou à rétablir l'homme isolé ou réuni en société, dans les conditions les meilleures pour assurer le triomphe de la sociabilité sur la personnalité, de 1 altruisme sur l'égoïsme.
Quelques mots me suffiront maintenant pour compléter ces vues d'ensemble sur la morale au point de vue positiviste.
E. DELBET
Ce grand but, le perfectionnement humain, comment sera-t-il atteint? Par qui la morale sera-t-elle constituée et enseignée? Quelle sera sa sanction, si tant est qu'une sanction soit nécessaire?
Et d'abord comment sera-t-elle constituée? Nous avons démontré que spontanément créée dans la suite des siècles par un long et persévérant effort social, elle existe par la force des choses, mais qu'elle est encore à l'état de masse confuse, plus ou moins incohérente. Ce qu'il est urgent de faire, c'est une systématisation de l'ensemble, un départ entre la partie concrète et les données abstraites. Déjà le positivisme a ébauché cette grande œuvre dont la nécessité est partout comprise, et de toutes parts les penseurs s'efforcent, plus ou moins consciemment, de la réaliser. Les ténèbres dont la métaphysique, philosophique ou religieuse, avait obscurci ce sujet commencent à se dissiper. Les notions relatives pénètrent dans le domaine moral. La conscience, Entité si longtemps présentée comme le juge absolu, infaillible, du bien et du mal, nous apparaît sous son véritable jour, comme le résultat complexe de l'activité cérébrale modifiée par la civihsation. Variable selon les lois mêmes qui règlent l'évolution de Thumanité, elle est bien l'inspiratrice de notre conduite à un moment donné, mais à la condition d'avoir été d'abord formée. Loin d'être la grande éducatrice, comme on l'a dit, elle est elle-même un résultat complexe d'influences multiples et l'éducation a précisément pour destination principale de créer, en la formant et en la développant, un état d'équilibre moral chez les individus et dans les collectivités. Qui pourrait soutenir contre l'évidence, que cet équihbre, dont la conscience est l'expression soit un point fixe, soustrait aux influences des milieux, dans l'espace et dans le temps ?
L'éducation est le système entier d'idées et d'habitudes
nécessaires pour préparer les individus à vivre dans le milieu auquel ils appartiennent. Commencée dans la famille qui transmet à l'enfant l'ensemble des préjugés admis, elle s'achève par l'enseignement théorique dont l'organe ne peut être qu'un pouvoir intellectuel ou spirituel dépositaire de la science et chargé de l'enseigner : sous sa direction se fait le départ entre les bons et les mauvais préjugés, la consécration des bons par de sérieuses démonstrations aussi possibles en Morale qu'en toute autre science. Le résultat total de l'éducation est de créer en nous cette seconde nature dont le bon sens populaire attribue la formation à la seule influence de l'habitude : notre idée est la même puisque, pour nous positivistes, le préjugé doit être entendu dans le sens d'habitude susceptible de démonstration.
Mais il est des préjugés qui ne peuvent être démontrés et qui de ce fait même doivent disparaître ; il n'en est pas de plus tenace par exemple que l'idée de sanction conçue comme inséparable de l'idée de moralité. En Morale, comme en toute autre science, il n'y a d'autre sanction que les conséquences de l'erreur volontaire ou non d'un acte contraire à la loi qui régit un ordre de phénomènes. C'est une question de responsabilité encourue par l'auteur de l'acte, dans la limite où sa destinée est enjeu. Le reste n'a jamais été qu'une utopie, utile peutêtre quand aucune démonstration n'était possible, mais sans valeur quand les notions positives ont prévalu. En pratique d'ailleurs la sanction dans Yau-delà n'a jamais représenté qu'un exposant de valeur hypothétique variable multipliant une quantité fixe qui serait représentée par la responsabilité humaine et positive. L'exposant supprimé, celle-ci reste entière et suffisante.
Je termine ici cet exposé certainement insuffisant pour résumer les conceptions du positivisme sur la morale. Si
MORALE SOCIALE. E. DELBET
j'ai heurté les idées de beaucoup de mes auditeurs, j'espère n'avoir offensé personne ; j'espère surtout avoir éveillé quelque sympathie pour des convictions sincères, pour une doctrine élevée et dont la portée sociale ne saurait être méconnue. Notre royaume est de ce monde : Qui pourrait être plus intéressé que nous à y voir régner l'ordre dont la morale est la base nécessaire ?
Stuart-Mill reproche quelque part à Auguste Comte d'être obsédé de l'idée de devoir et comme enivré de Morale. Eh bien I soit; nous sommes fiers de ce reproche fait à notre maître; cette ivresse nous est douce; nous continuerons à boire à cette source qui a été la grande nourricière de l'humanité. Persuadés que le bonheur et le devoir coïncident, nous nous efforcerons d'être de plus en plus altruistes, de vivre pour autrui autant que pour nousmêmes, sans jamais perdre de vue le grand but social vers lequel doivent converger tous les efforts de l'homme, ce but que notre maître a si nettement défini dans l'aphorisme bien connu :
Agir par affeclion et penser pour agir.