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IDÉES MORALES DU TEMPS PRÉSENT

Par M. A. DARLU

Professeur à TEcoIe noriiuile supérieure de Sèvres.

(:îO janvier 1899.)

Mesdames, Messieurs,

Je n'ai pas répondu sans quelque hésitation à lappel du Collège libre des sciences sociales. D'une part, je suis de ceux qui considèrent comme un des besoins pressants du temps présent un enseignement public de la morale, le plus élevé et le plus systématique possible. Je l'ai réclamé chaque fois que j'ai eu l'occasion de le faire. Et c'est pour ne pas paraître en désaccord avec moi-même, je l'avoue, que je suis ici. Mais je ne vois pas encore bien clairement comment il se constituera dans ce Collège. Ceux qui seraient le mieux désignés pour le donner ne pourront y consacrer que les bribes d'un temps disputé à leurs devoirs professionnels. Ils auront à s'adresser à la curiosité d'un public éclairé et bienveillant, mais disparate et mobile, plutôt qu'à la docilité d'étudiants avides de leçons. Enfin ils apporteront dans cette même salle et vous proposeront des conceptions de la vie bien différentes, exposées

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dans un langage différent. Or ce n'est pas à la disette, mais à l'abondance des idées qui de toutes parts assaillent nos esprits, sans que nous sachions comment les concilier, que paraît tenir le malaise intellectuel de notre époque. M. de Vogiié parle quelque part d'un cri de famine spirituelle qui s'entend en ce moment. Il est possible que quelques esprits souffrent de la faim, mais c'est à côté des richesses surabondantes qu'ils ne savent pas utiliser. La civilisation actuelle si compliquée met en mouvement plus de tendances et de mobiles et de plus contraires que par le passé. Démocratique, industrielle, nationale, elle suscite, tantôt en les exaltant, tantôt en les froissant, le sentiment de la liberté, le besoin d'égalité, l'antagonisme des classes et des races, l'esprit de lucre et la fièvre de l'argent, le rêve d'un retour à la nature et d'une vie plus simple, l'esprit d'individualisme et l'esprit de renoncement; elle inspire les doctrines plus ou moins définies oi!i ces aspirations cherchent à s'exprimer, morale de la concurrence, morale de la guerre, morale socialiste, morale de l'anarchie, morale égoïste, morale pessimiste, etc. En même temps l'histoire ranime les idées des siècles passés qui subsistaient silencieusement, mais qui, remises sous nos yeux, reprennent un attrait nouveau et une vie plus bruyante, un peu artificielle sans doute. Le bouddhisme a une floraison tardive dans notre Occident, à Francfort-sur-le-Mein, ou sur les rives de la Seine. 3J. Anatole France ne nous racontait-il pas naguère qu'il avait rencontré dans l'omnibus de rOdéon un conducteur qui confessait la foi bouddhiste ? Nous avons aussi des Épicuriens et des Stoïciens. Les premiers, pour se déguiser un peu, ont pris le nom de positivistes. Mais ils professent comme le vieux sage d'Athènes le culte de la physique, à laquelle ils demandent la résignation qui apaise le cœur et la délivrance de

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cette lourde superstition théologique qui nous menace toujours du haut du ciel.

Horribili super aspectu mortalibus inslans.

Nos stoïciens ou néo-kantiens se défient toujours du bonheur : ils se réfugient dans une sorte d'ascétisme fier; ils répètent la parole antique : e/. cœ/um et vuliis ; iN disent comme Renan : « Il n'y a de certain que le devoir ,. Tel même s'en tient à la lettre de la vieille doctrine. Taine, à la fin d'une étude sur Marc-Aurèle et sa philosophie écrit ces mots : « Nous avons beaucoup appris depuis seize siècles, mais nous n'avons rien découvert en morale qui atteigne à la hauteur et à la vérité de cette doctrine. Notre science positive a mieux pénétré le détail des lois qui régissent le monde ; mais, sauf des dilTérenees de langage, c'est à cette vue d'ensemble qu'elle aboutit .. Enfin nous vivons les uns et les autres, quoi que nous pensions, dans une atmosphère chrétienne. Le christianisme reste l'assise fondamentale de la conscience moderne dans laquelle nos consciences individuelles sont enveloppées. El cependant nos esprits sont envahis par les conceptions que les sciences de la nature élaborent depuis trois siècles, et qui ne s'accordent pas aisément, U faut 1 avouer, avec les croyances traditionnelles, ni même avec les besoins Je notre cœur.

Soumis à tant d'influences contraires, dès le moment ou Ils commencentà réfléchir, lesjeunes esprits peuvent être troubles. Que pouvons-nous pour les aider ' On nous demande de vous mettre sous les yeux tous ces principes dont chacun devrait servir à diriger toute la vie et de vous faire visiter cette sorte de galerie des formes de 1 existence humaine. En voulant remédier à votre malaise, ne risquons-nous pas de l'aggraver ? Y a-t-il un principe d accord, un point de convergence où nos pensées

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puissent se rencontrer? J'essaierai de le marquer ià où je le vois. Mais ici encore je parlerai pour moi. C'est à tous, et non à un seul qu'il appartient d'imprimer sur une idée la marque d'une vérité commune. Du moins, il est vrai que la réflexion prolongée, en ramenant les idées à leurs principes, les simplifie toujours en une certaine mesure et en diminue la divergence. Et puis en les classant, en les ordonnant, elle fait mieux apparaître leur signification, leur vérité relative. C'est dans cette pensée que j'ai songé pour moi-même comme pour vous à passer en revue quelques-unes des idées morales du temps présent, celles-là du moins qui paraissent les plus nouvelles, et à tracer, en partie, la carte du pays où vous devrez voyager : tache déjà difficile et qui demanderait du temps pour être bien faite. Je ne la remplirai que bien imparfaitement. Mais dans la vie, ne fût-ce que pour parler un quart d'heure, il faut se résigner à l'imperfection.

Je parlais des conceptions proprement scientifiques. La plus considérable s'est formée, au cours de ce siècle, de la rencontre de l'histoire humaine et de l'histoire naturelle ; c'est la conception , de l'évolution. Il est difficile d'en embrasser toute la portée. On peut dire qu'elle a changé notre centre de perspective sur le monde et sur l'homme. Elle a rendu mobiles et flottants les principes sur lesquels nous avions établi noire vie. Idéal de l'art, règles de la conduite, dogmes religieux, cette vision nouvelle nous les a présentés comme des résultats historiques, des opinions changeantes en voie de transformation. Appliquée à l'àme elle-même, à la conscience, elle nous a invités à remonter à l'origine des sociétés pour assister à la genèse de la conscience, et pour suivre la formation des idées morales. Ces idées résultent de l'expérience accumulée par l'espèce humaine, et elles alimentent

la vie inconsciente de chaque individu. L'idée elle-même du devoir est le legs le plus précieux fait par Thumanité ancestrale à l'humanité actuelle. Elle est antérieure au raisonnement, étrangère à la démonstration, comme le voulait Kant. Mais elle n'est plus la voix de Dieu ; elle n'est que la voix des morts, l'expression de ce gouvernement des vivants par les morts dont parle Aug. Comte. Dans un article éloquent sur la crise de la morale, je me souviens que Schérer, examinant cette conception nouvelle de la conscience, demandait tristement ce que Kant aurait dit si on lui avait découvert dans l'idée qu'il croyait descendue du ciel toute pure, ce long passé fait des larmes, du sang et des erreurs des hommes. Et Schérer. lui-même en était effrayé.

Or cette conception est devenue maintenant banale ; on rencontre couramment dans les revues, dans les journaux des phrases comme celle-ci : « La conscience est antérieure historiquement à la posture droite de l'homme. » Et elle produit sans cesse, avec la logique inhérente aux idées, des conséquences. En voici quelques-unes. La moralité a une origine sociale. Le bien et le mal consistent essentiellement dans le rapport de nos actions avec l'intérêt social, avec les conditions de la vie sociale. Ce qui est une condition de la vie en commun, comme le respect de la vie des concitoyens, la fidélité aux engagements, l'obéissance au chef, est exigé par le pouvoir social, recommandé par l'opinion, présenté comme honorable, honestiim, ressenti comme obligatoire. Et ce qui porte atteinte à la société est mauvais, est punissable, est honteux. Ainsi la morale considérée comme une branche des sciences sociales, ayant perdu, par conséquent, ses origines religieuses et son auréole divine, telle est la première conséquence du principe de l'évolution, qui se manifeste pratiquement, peut-on dire, à

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VOS yeux, quand vous venez nous entendre dans ce Collège. A cette conception on peut attacher les noms d'Auguste Comte et de Spencer, qui la représentent à des titres divers, presque également importants, l'un plus particulièrement dans le monde latin, l'autre dans le monde anglo-saxon. En second lieu, le principe nous oblige aussi invinciblement, ce semble, à considérer l'homme dans la nature, à le replacer à son rang dans la hiérarchie animale, à étudier les lois de la société humaine dans les formes élémentaires des sociétés animales, bref, à asseoir la morale sur la biologie. C'est ce qui est arrivé. Ainsi se sont formées des idées morales, sinon nouvelles absolument, du moins revêtues d'un caractère de nouveauté, et qui se sont présentées avec une autorité imposante : ce sont des vérités scientifiques; elles ont une sorte d'évidence matérielle; la nature elle-même nous les enseigne. J'en distinguerai deux principales. La première est l'idée de la lutte pour la vie, ou, si l'on veut, l'idée de la sélection qui est le résultat de cette lutte. Elle n'a pas rencontré de penseur dogmatique pour la mettre en système, parce que, prise en elle-même, à part des autres, elle est vraiment bien brutale, mais elle a pénétré dans nos réflexions, elle inspire beaucoup de nos jugements moraux, elle domine particulièrement le domaine économique (morale de la concurrence), et le domaine des relations internationales où elle se prête si bien à l'explication historique. Je la rencontrais hier encore au premier plan dans un livre plein de prophéties sanglantes S inspirant à l'auteur des appréciations comme celle-ci : a La charité est un sentiment antisocial et nuisible. La charité, la pitié, l'altruisme sont des survivances d'un passé que nous voyons mourir. L'avenir ne les connaîtra plus. »

(1) Psychologie du Socialisme, par G. Le Bon. (F. Alcan, éditeur.)

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La seconde idée, qui a la même source que la première, mais qui s'y oppose ou tout au moins la complète, est l'idée de solidarité. La solidarité est un fait biologique à la fois et un fait social. Les membres de l'organisme sont solidaires comme les membres de la tribu ou de la cité. C'est donc la science naturelle qui nous instruit de nos plus grands devoirs et qui de la vieille fable de Ménénius Agrippa fait sortir tout un traité de morale. Dans le milieu social continu et solidaire, chacune de nos actions, et même notre abstention, chacune de nos paroles, e même notre silence, impriment à la vie d'autrui une modification ineffaçable. Chacun vit de tous et vit pour tous. Et cette solidarité a des degrés divers ; elle est plus ou moins étroite et complexe. Elle unit les enfants et les parents dans la famille, les associés dans une entreprise commerciale, les syndiqués dans une corporation, les ouvriers et les patrons dans une industrie, les citoyens dans la patrie : solidarité domestique, économique, ouvrière, nationale, l'idée a une souplesse qui lui permet de se prêter à la complexité de la vie sociale et à la diversité des devoirs. Elle transforme, en l'adaptant à une conception nouvelle du monde, l'idée de fraternité, et elle l'organise. Elle peut se concilier avec l'idée de la lutte pour l'existence. La solidarité ouvrière lutte contre la classe capitaliste, la solidarité nationale résiste aux entreprises de l'étranger.

Quelle valeur ont ces deux grandes idées, ou plutôt quelle signification morale ? Car il ne s'agit pas de les soumettre à la discussion, mais de les caractériser, de les classer. L'une et l'autre expriment des faits, des lois naturelles, les caractères les plus généraux du milieu social dans lequel notre activité morale doit s'exercer. Par conséquent elles la limitent, elles ne la règlent pas. Lutte et coopération sont des faits avec lesquels notre volonté doit

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compter, quel que soit le but qu'elle poursuive, quelle que soit son inspiration. Par exemple, le patron qui ne demande que la fortune à son entreprise doit faire entrer dans ses calculs les effets de la solidarité du capital et du travail, aussi bien que celui qui se propose d'améliorer le sort de ses ouvriers. Et de môme, le philanthrope éclairé doit prendre garde dans ses œuvres de charité aux conditions de la lutte pour l'existence et aux conséquences de la sélection, presque aussi attentivement que le strugglrforli/rr le plus déterminé. Seulement il parait à notre conscience, pour des raisons qui ont leur principe ailleurs que dans l'état social actuel, que nous avons à changer cet état social, que, d'une part, nous avons à atténuer les effets de la lutte, à en adoucir les formes, et, d'autre part, que nous avons à resserrer avec notre cœur les liens de la solidarité naturelle. Bref, les idées de la lutte et de la solidarité sont des idées milifrails/ps, c'est-à-dire des idées formées à ce point de vue où l'on considère l'homme du dehors, comme un objet de la nature, soumis aux lois du milieu où il se rencontre, du milieu physique et social. Or il y a là un point de vue rrai, un principe de connaissance et d'explication des choses. Mais quand il s'agit de savoir ce que nous devons faire de cette part d'activité que les lois du milieu ambiant laissent indéterminée, il y a un autre point de vue où notre pensée peut se placer.

Il en est de même du principe de l'évolution auquel se rattachent ces idées. Il n est lui-même qu'un principe relatif; et quand le grand ébranlement qu'il a causé à l'esprit humain, en lui apparaissant tout à coup dans son entière généralité, sera près de cesser, la réflexion reconnaîtra, je crois, qu^il est conciliable, au fond, avec le principe qu'il a d'abord paru détruire.

Il se place au point de vue historique, il nous propose de considérer l'origine et le développement de chaque

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mode de l'existence ; il ne nous en fait pas connaître la nature essentielle ; il n'exclut donc pas le point de vue spéculatif. J'aime à croire que Rant n'aurait pas été trop ému de la question de Schérer. Il lui aurait peut-être répondu quelque chose comme ceci : « Je n'ignore pas que la conscience humaine est un phénomène naturel qui a des conditions d'existence naturelles. Elle n'a pas toujours existé sur la terre ; elle y a pris naissance. Mais cela n'empêche pas qu'il se trouve en elle une idée qui dépasse les faits et les lois au milieu desquels elle a paru, qui dépasse toute l'histoire, et qui est la forme préfigurée de ce qui doit être dans l'avenir. » On pourrait dire qu'en apprenant aux hommes qu'ils ont eu des ancêtres qui marchaient à quatre pattes, selon le mot de Voltaire, on ne les détourne pas de regarder le ciel et d'en scruter les ressorts cachés. Bref, l'histoire n'est pas la science.

Voici d'autres idées d'un caractère également naturaliste. Je rappelais que le problème moral est le problème de l'action prochaine ; il se pose au moment où l'individu cesse d'être déterminé à agir par les influences extérieures, par les fatalités de la lutte ou de la solidarité. On peut concevoir qu'à ce moment il est déterminé par son instinct intérieur, qu'il est emporté par la force qui déborde en lui et qui cherche une issue. C'est là sans doute une vieille, une éternelle conception, mais qui a été rajeunie récemment pour des raisons qui tiennent encore, bien que je doive négliger de le montrer, à la diffusion des idées évolutionnistes. Dans un livre brillant et qui a eu une influence très réelle, très grande, bien plus grande qu'on ne le croit, le regretté Guyau l'a développée d'une manière séduisante. Le devoir, selon lui, n'est que la conscience de notre pouvoir intérieur ; c'est une surabondance de vie qui demande à se répandre. Et il nous propose comme le

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principe idéal la vie elle-même, « la vie la plus intensive et la plus extensive possible sous le rapport physique et mental ». L'idée sans doute est vague ; mais je crois qu'elle peut être classée comme définissant le principe de la morale anarchique. Guyau ne s'y est pas trompé luimême, u La morale sur une foule de points, écrit-il, n'est pas seulement a-^TÔvo-^o^-, elle est avo;jLo;. « « Il faut fuir, dit-il encore, toute direction de pensée, de conscience comme un iléau. 11 faut prendre en horreur les missionnaires, les prêcheurs de toute sorte. » 11 souhaite que « la croyance soit tout individuelle », que « l'hétérodoxie devienne la seule et universelle religion ». Et les penseurs de la théorie anarchiste ne s'y ï^ont pas trompés davantage. Ils ont reconnu Guyau comme leur maître'. Comme lui, ils prennent pour principe « la vie totale sans mutilation ». Comme lui ils rejettent toute obligation et toute sanction. Jls répètent : « La morale de l'avenir n'ordonnera rien. Elle dira à chacun : Tu es libre. Si tes forces sont médiocres, contente-toi de l'égalité. Si tu te sens fort, sème la vie autour de toi, répands tes idées aux quatre vents, aide les autres à monter, etc. Mais il ne faut plus de lois. M lois, ni autorité, ni religion. »

Cependant l'instinct de la vie peut agir dans des sens opposés. Guyau s'est inspiré de son ame généreuse pour élever l'instinct jusqu'à l'amour, comptant sur ce qu'il appelle « la fusion croissante des sensibilités ». D'autres développeront cet instinct jusqu'à la haine d'une société qu'ils appellent tyrannique parce qu'elle gêne leur expansion, et hypocrite parce qu'elle prétend régler leurs sentiments. Où donc la vie la plus intensive et la plus extensive trouvera-t elle sa mesure? Est-ce celle d'un honnête philanthrope ou celle d'un brigand de Schiller ? ou, pour

I) La morale anarcliUle, par Pierre Kropotkine.

mieux parler, celle d'un Vincent de Paul ou celle d'un Napoléon ?

Précisément, vers le môme temps, un penseur allemand d'une plus grande hardiesse que Guyau partait du même principe, a L'effort pour vivre, pour étendre sa vie, disaitil, voilà la loi fondamentale de l'existence. Il faut dire oui à la vie, à tout ce qui rend la vie luxuriante, tropicale. » Voilà la vie intensive et extensive de Guyau. Mais il ajoutait : (( Il faut dire oui à l'erreur, si elle nous sert, oui à la guerre, oui au mal si nous en avons besoin. » Et il rejetait toute cette morale chrétienne que le bon cœur de Guyau conservait. H l'appelait la morale des esclaves^ la morale façonnée sournoisement par les faibles, les pauvres^ les malades, les misérables qui se sont persuadé qu'en raison de leur abjection même ils sont aimés de Dieu. Et il annonçait la morale des maîtres, des forts. Le surhomme viendra bientôt ; il aimera le risque où il trouvera, selon le principe de Guyau, u un équivalent du devoir ». Mais il ne se laissera pas pénétrer par la « fusion croissante des sensibilités ». Après avoir vaincu le grand dragon de la loi qui porte. sur ses écailles les mots « tu dois », il étouffera en lui toute pitié, et il s'exercera à devenir dur. « Voici la nouvelle loi que je promulgue pour vous, mes frères, devenez durs I » Il va sans dire que le surhomme sera joyeux. « Hommes supérieurs, apprenez à rire. » Il rira surtout dans les combats. Car nous entrons dans l'âge classique de la guerre, etc. La perspective est suffisamment ouverte. Remarquons que le principe qui y conduit est le même pour Nietzsche que pour Guyau. Seulement Nietzsche bien plus profondément que Guyau, à mon avis, a aperçu la condition essentielle, je puis dire métaphysique du principe anarchique. Il n'y a ni vérité ni bien en soi. C'est sur le nihilisme intellectuel et moral qu'il a élevé sa flamboyante doctrine. Il résume l'histoire de l'illusion

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humaine dans un passage qu'il intitule : « Comment le monde vrai devint enfin une fable », et que je rapporterai presque tout entier pour nous reposer de nos abstractions, d'après l'excellent petit livre de M. Lichtenberger, auquel j'emprunte toutes ces citations, et dans lequel l'esprit français a clarifié heureusement, il me semble, les idées du penseur allemand.

1. Le vrai monde accessible au Sage, au Pieux, au Vertueux ; il vit en lui, il esi ce monde.

(La plus ancienne forme de cette idée — relativement ingénieuse, simple, convaincante. Paraphrase de cet axiome : Moi, Platon, je suis la vérité.)

2. Le vrai monde inaccessible, quant à présent, mais promis au Sage, au Pieux, au Vertueux, « au pécheur qui se repent ».

(Progrès de l'idée : elle devient plus fine, plus caplieuse, plus incompréhensible, — elle se fait femme, elle se fait chrétienne.)

3. Le vrai monde, inaccessible, indémontrable, problématique, mais qui, conçu seulement par la pensée, est une consolation, une obhgation, un impératif.

(L'antique soleil luit toujours au fond du tableau, mais vu à travers les brouillards du criticisme : l'idée devenue subtile, pâle, septentrionale, « Kœnigsbergienne ».)

4. Le <( vrai monde », — • une idée qui ne sert de rien, qui ne crée même pas une obligation, — une idée inutile et devenue superflue : par/an/, une idée réfutée; supprimons-la.

(Grand jour. Déjeuner ; retour du bon sens et de la gaieté ; rougeur éperdue de Platon ; sabbat de tous les libres esprits.)

5. Nous avons supprimé le « vrai monde »; quel monde reste-t-il ? serait-ce le monde des apparences ?

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Mais non ! En même temps que le vrai monde, nous avons supprimé le monde des apparences.

(Midi, instant de l'ombre la plus courte ; fin de la plus longue erreur ; apogée de l'humanité ; Incipit Zarathustni.)

Nietzsche se trompe sur un point, lorsqu'il parle de la rougeur éperdue de Platon. Platon avait une grande expérience des choses de l'âme. J'ai eu l'occasion de montrer ailleurs* qu'il connaissait assez bien le cœur de nos césariens contemporains. Il connaissait aussi le cœur et les idées de Nietzsche. Il Ta fait parler dans un de ses dialogues ; et le langage qu'il lui prête ne le cède en rien à celui de Nietzsche lui-même, ni pour la force, ni pour l'ironie, ni pour la profondeur. Relisez le discours de Calliclôs dans le Gorr/ias.

Quant à toutes ces idées, pour les apprécier, il faudrait examiner l'idée qui en est le principe, l'idée naturaliste. Au point de vue de la nature, l'homme n'est qu'un peu de chair vivante qui ne difl'ère pas essentiellement des mille insectes répandus avec lui sur cette terre flottante oi^i la vie a éclos. Quelques pas au delà dans l'espace, il n'y a probablement que mort et ténèbres ; quelques pas plus loin dans le temps, et la vie s'éteindra ici-bas. On se rappelle peut-être ces rêves douloureux de Guyau qui ne sont pas sans quelque beauté, dans lesquels il croyait sentir l'Océan monter autour de lui, envahir tout, emporter tout :

<( 11 me semble que je ne suis plus moi-même qu'un de ses flots, une des gouttes d'eau de ses flots ; que la terre a disparu, que l'homme a disparu, et qu'il ne reste plus que la nature avec ses ondulations sans fin, ses

\1) Dans un petit écrit où j'ai essaye précisément de définir en les distinguant Thistoire, la science sociale et la science morale.

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flux el ses reflux, les changements perpétuels de sa surface qui cachent sa profonde et monotone uniformité. » Il y a dans l'idée naturaliste un principe de scepticisme que le penseur doit développer un jour ou l'autre, tantôt avec les bravades de l'org-ueil, tantôt avec un gémissement désespéré, selon sa complexion. Mais nous pouvons, pour essayer de comprendre le monde et de nous comprendre nous-mêmes, nous pouvons nous placer à un autre point de vue. L'homme n'est pas seulement un corps animé par un instinct d'expansion. Il est aussi un esprit qui conçoit un ordre de vérité et qui introduit cette idée dans sa perception sensible des phénomènes. Or ce point de vue est précisément celui de la conscience. C'est la raison essentielle pour laquelle la morale n'est pas instinct, mais raison, n'est pas expansion, mais discipline. Il y a dans ce mot de liberté dont s'enchante l'anarchisme une équivoque un peu grossière. Être libre en un sens, c'est pouvoir faire tout ce qu'on a le désir de faire : c'est la liberté de l'instinct. Être libre en un autre sens, c'est être assez fort intérieurement pour vouloir faire tout ce qui doit être voulu : c'est la liberté de l'esprit, dont on a pu dire fortement qu'elle est une obéissance, l'obéissance à la conscience, Siimma Deo s^rrilus, smnnm libertas. Ainsi reparait l'idée du devoir, que Guyau avait laissé échapper parce qu'il se plaçait au point de vue de la nature.

Restons maintenant à ce nouveau point de vue que l'on peut appeler idéaliste ou spiritualiste, pour considérer quelques idées morales d'une inspiration différente. Il y a dans chaque principe une sorte de force vivante en vertu de laquelle il tend à nier le principe contraire. Le principe spirituauste tend à nier la nature : voilà le signe auquel on peut reconnaître la filiation des idées spiritua-

listes. L'une des premières qui se présentent est la morale de la pitié de Schopenhauer. Schopenliauer est-il un de ces esprits créateurs dont les conceptions fourniront un sujet de méditation aux générations futures ? Je ne saurais le décider. Mais il faut bien reconnaître l'action puissante qu'il a exercée sur la pensée européenne dans ce dernier demi-siècle. Il a rendu un peu plus amère la liqueur que nous buvons tous. On retrouve son humeur et ses idées dans les récits du romancier Sacher-Masoch à qui nos littérateurs ont tant emprunté. Je ne sais pas si notre Loti, dont les plus beaux livres ont un goût de cendre, ne lui doit pas quelque chose. En tout cas le grand romancier russe qui a reçu le don du génie, Tolstoï, a la même inspiration. Schopenhauer déclare expressément que la morale est la négation de la réalité du monde physique. Car la nature est mauvaise, et elle a caché la racine du mal dans « l'individuation », dans l'amour de soi. Pour détruire le mal. il faut renoncer à la vie individuelle, il faut confondre son cœur avec celui des autres. La pitié pressent l'unité des êtres. Elle déchire le voile de Maya. Elle est le grand mystère de la vie morale. « Celui qui va à la mort pour les autres hommes est délivré de l'illusion ; il ne borne plus son être aux limites de sa personne. Aussi la mort n'est pour lui que le clignement des yeux qui n'interrompt pas la vision. » Cette belle pensée pourrait être de Tolstoï. Pour Tolstoï aussi la vie naturelle, la vie de l'instinct est mauvaise. L'homme ne sait pas pourquoi il vit comme il fait, pourquoi il prend une profession, etc. Il veut jouir; mais à mesure qu'il avance, il s'aperçoit que sa jouissance est amère ; et quand il arrive au terme, il sent avec désespoir qu'il s'est trompé, qu'il a manqué sa vie. Pour connaître le secret de la vie, il suffirait de la regarder avec les yeux de l'homme qui va mourir. Alors se dissiperait

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