‹ Morale sociale [microform]Chapitre 14 sur 83 · A. DARLU · texte numérisé non relu

A. DARLU

l'illusion de Tégoïsme, alors tout s'illuminerait, tout deviendrait facile. Si nous pouvions sentir que c'est un flot de la vie universelle qui nous soulève, que c'est le souffle de la vie éternelle qui nous anime un moment, que notre substance même est l'amour, l'amour qui donne la vie ! Alors notre cœur serait changé, les écailles nous tomberaient des yeux, nous verrions dans l'homme qui passe une moitié de nous-mêmes, nous partagerions avec lui ce que nous avons, sans nous tourmenter par l'idée de l'avenir: délivrés de l'espérance et de la crainte toujours misérables, nous goûterions dans le calme du moment présent ce bonheur auquel nous aspirons de tout notre être, sans savoir oîi il est. Le poète nous le dit : « Insensé qui crois que je ne suis pas toi*. » Le méchant même lorsqu'il nous menace est encore une partie de nous ; c'est un membre malade de notre corps. En nous irritant contre lui, nous aigrissons son mal et le nôtre. La violence n'apaise pas la violence. Ne résistons pas au méchant. La douceur amollira, désarmera sa main.

Cette charité sublime traverse sans s'y arrêter les cercles des sociétés particulières, ou plutôt elle en dénoue les liens trop étroits. Elle redoute dans le mariage un égoïsme sensuel qui endurcit le cœur des amants ; elle condamne dans la famille une prévoyance calculatrice qui donne à l'argent un prix trompeur. Elle découvre dans la société un faisceau de conventions qui nous séparent plus qu'elles ne nous unissent. Elle n'a rien à apprendre de la science qui est matérialiste, qui peut bien réglementer les actions, mais qui n'a rien à dire à l'àme ; ni de la religion qui, depuis le jour où elle s'est adaptée à la civilisation, a pris le parti de réserver pour la vie

(1) Préface des Contemplai ions.

CLASSIFICATION DES IDÉES MORALES

future la vérité que le Christ avait enseignée pour la vie présente. En réalité, la civilisation tout entière est un mensonge. Un jour, Tolstoï vit un jeune grenadier chasser un mendiant assis à la porte de la caserne. 11 s'approcha et lui demanda : « N'as-tu pas lu l'Évangile qui nous recommande le pauvre comme l'ami de Dieu? » Le jeune soldat, vexé, réfléchit un moment ; puis sa figure s'éclaira : « Et toi, demanda-t-il, ne connais-tu pas le règlement militaire? » Tolstoï ajoute : « C'est le seul homme, à ma connaissance, qui ait résolu avec une logique serrée l'éternelle question. » Le règlement social est en contradiction avec la loi de la vie. Du jour où nous l'avons compris, pouvons-nous hésiter ?

Ce rêve d'un règne millénaire n'a jamais cessé de hanter l'esprit humain. L'Evangile de Tolstoï ne difl'ère guère de celui des « compagnons de la vie nouvelle » rassemblés à Bocton par Thomas Lake Harris un quart de siècle auparavant. Cependant, il semble que ces grandes idées de pitié, de charité, de pardon, n'avaient jamais pénétré aussi profondément les cœurs depuis les jours du Christ. Elles ont imprimé à notre sensibilité une vibration presque douloureuse. Nous les entendons dans les paroles du législateur; elles paraissent jusque sur la scène. L'esprit clair, l'esprit latin (disons gaulois pour ne pas le fâcher) de M. Jules Lemaître a accueilli, au théâtre du moins, l'idée du pardon. Je cite le nom d'un auteur dramatique pour avoir l'occasion de rappeler que les maîtres de la morale ne sont pas principalement les philosophes, mais aussi souvent ou davantage les poètes, les penseurs. Le philosophe s'emploie volontiers à faire ce que je fais ici, à classer les idées, il est un nomenclateur. L'idée qui donne l'impulsion, qui est un mobile d'action, ne vient pas directement de lui. En ce moment, j'aime à me représenter, placés aux deux extrémités de

MORALE SOCIALE. A. DARLU

CLASSIFICATION DES IDÉES MORALES

l'Europe, deux grands raaltres de la vie morale, deux vieillards octogénaires, avec une longue barbe blanche, à la parole persuasive, comme Homère les aimait, comme Aufîfuste Comte les conçoit : Tolstoï et Ruskin.

Ruskin a horreur, comme Tolstoï, de la civilisation actuelle fondée sur l'industrie et sur l'argent. Gomme Tolstoï^ il nous crie que la vraie vie est de jouir du ciel, de respirer l'air pur, de boire l'eau limpide du ruisseau, de travailler de ses mains. Et il veut renverser la cheminée d'usine dont la fumée nous cache le ciel, et la fabrique qui souille notre eau. Pourtant son inspiration n'est pas la même. La conscience anglaise, môme lorsquelle s'imprègne de mysticisme, reste bien éloignée de la conscience slave. L'inspiration de Ruskin est dans le sentiment de l'admiration.

Nous ne sommes pas nés pour penser, mais pour aimer, pour aimer tout ce qui est beau. L'admiration est le grand pouvoir de i'ame. Elle nous fait de la joie avec la grandeur des autres, avec la beauté des choses. Elle illustre la vie de l'homme simple qui sert joyeusement son chef ; elle illumine la chaumière des reflets du soleil qui brille dans les vitres de l'église voisine ; elle enrichit nos yeux de toutes les magnificences de la nature. Nobles et innocentes pensées qui sont celles aussi, tout près de nous, d'un homme d'une rare distinction d'esprit, qui a vécu un peu à l'écart du public, et qui ne lui a ouvert qu'une fois ou deux un esprit que ses amis nous disent inépuisable : M. Kavaisson.

Nous pensons que les idées de pitié, de charité, d'admiration sont puisées à la source même de la vie morale, et qu'elles ne sauraient s'affaiblir, sans que cette vie diminuât. Cependant elles ne correspondent qu'à l'un des deux mouvements qui forment le rythme de

l'âme. Car l'âme ne peut sortir absolument d'elle-même, sans quoi elle cesserait d'être. Elle doit chercher en elle la force nécessaire pour aimer au dehors. La vraie bonté est faite de force et non de faiblesse. Il est bon de s'appuyer sur les autres; mais il importe surtout que d'autres puissent s'appuyer sur nous, et on ne s'appuie que sur ce qui résiste. Selon la pensée d'Épictète, le plus grand secours que nous puissions donner à la patrie, c'est de lui assurer un citoyen plein de pudeur et de courage. Il faudrait donc compléter le principe de la charité par un principe différent auquel, pour abréger, nous donnerons le nom d'autonomie de la conscience.

En second lieu, après avoir connu au point de vue de l'esprit la loi de l'âme, il faudra bien toujours revenir à cette nature où nous avons à vivre; il faudra la connaître et même commencer par l'accepter pour la modifier. Nous ne pouvons rester sur la hauteur presque irrespirable où Tolstoï nous transporte, nous devons en redescendre pour rentrer dans notre patrie et retrouver notre foyer. Et, à ce moment, nous comprendrons, je crois, la raison de la diversité des idées morales. La loi s'applique à la variété infinie des actions humaines, dans un milieu infiniment varié et changeant : elle s'y réfracte en quelque sorte et prend des aspects différents, tantôt débonnaire et tantôt armée, tantôt confinée dans la solitude d'une cellule, tantôt jetée dans le tumulte de la place publique. Qui pourrait dire lequel a eu l'âme la meilleure et la plus pure, du philosophe qui lisait le soir dans sa petite chambre sans porte, à sa lampe d'argile, ou du roi chrétien qui, sur un lit de camp, à Mansourali, récitait le livre des Psaumes ? Sainte-Beuve a écrit de belles et profondes pages sur les divers genres de sainteté, lorsqu'il oppose à la mort souriante d'Ëpaminondas, enveloppée de lumière et de gloire, la mort de la sœur de

MOUALE SOCIALE. A. DARLU

it!

Pascal, dont Thumble vie est brisée par la honte et l'angoisse d'un « consentement au mensonge » du Mandement. Ici le fil conducteur peut être demandé au sage Kant, dont il ne conviendrait pas d'oublier le nom dans une leçon sur la morale contemporaine. Sa doctrine du formalisme moral a souvent été mal comprise. Un traducteur ingénieux de la Critique dp la raison pratique suppose qu'elle s'explique par les habitudes formalistes et minutieuses du professeur de Kœnigsberg, dont la sortie quotidienne servait, dit-on, aux habitants pour régler leur montre. Mais on peut croire que le formalisme kantien a un autre sens. Kant avait aperçu, je crois, et approfondi les deux points suivants : d'une part, le monde naturel où notre vie se trouve enracinée est inachevé, incomplètement intelligible, indéfiniment compliqué. 11 nous impose le joug de nécessités qui n'ont pas de rapport intelligible avec notre destinée spirituelle. C'est ainsi que la nature a voulu que l'homme naquît de la femme, qu'il se nourrît d'aliments empruntés aux êtres vivants, que par suite le nombre des hommes fût dans un certain rapport avec la quantité des subsistances, etc. Par les lois du sol et du climat, par les lois du corps et du cerveau, elle dirige dans un certain sens l'évolution sociale, elle fait naître les vocations, les distinctions de professions et de nations, etc. Par conséquent, tous nos devoirs ont quelque chose d'indéterminé, de contingent et de variable. Mais, d'autre part, il y a dans l'âme un point fixe; elle est de nature spirituelle, analogue aux choses divines, comme Platon aimait à dire ; elle doit mêler à toutes ses actions d'une heure une pensée d'éternité ! Voilà le principe moral, qui est formel. Et ainsi la plus haute spéculation se trouve d'accord à la fin avec la parole de l'Évangile : « La paix est, sur la terre, aux hommes de bonne volonté. »

Par M. Marcel BERNÉS Professeur de philosophie au lycée Louis le Grand.

(6 février 18D9.)

Mesdames, Messieurs,

C'est une conséquence, et une conséquence heureuse, de l'application de l'esprit aux questions pratiques, d'éveiller notre attention sur les défauts de la société dans laquelle nous vivons, de nous en faire souffrir davantage en nous laissant entrevoir une réalité meilleure, de nous disposer par suite à faire effort pour introduire, dans ce système de relations historiquement déterminées qui forme le présent, des changements qui nous rapprocheraient peu à peu de notre idéal.

Ainsi se pose souvent, à la pensée du moraliste, la question dont je voudrais vous entretenir, la question de l'unité morale, de la paix morale. Entre ce que chacun de nous peut rêver et ce que l'observation nous fait connaître, la distance est grande ; et la réalité semble bien peu propre à nous satisfaire. C'est une banalité de dénoncer l'indifférence du plus grand nombre pour la morale, la rareté d'une règle de vie qui soit consciente et fermement tenue, la pauvreté ordinaire de la réflexion et des idées morales; et là même oii cette réflexion naît, 011 elle se développe en conceptions générales de la

-«af^ ;- v.-"* -«j;:» »■ ■

L UMTÉ MORALE

YÎe et des fins humaines, ce sera presque une banalité de remarquer l'irréductible diversité des théories et des systèmes, la profonde anarchie de la pensée morale.

Indifférence morale, anarchie morale : voilà deux caractères que le présent offre à notre observation, et que, du moins en général, le moraliste constate sans y consentir, regarde comme des vices qu'il faut combattre et s'efforcer d'atténuer, s'il n'est pas possible de les détruire. La constatation de ces vices, le désir d'y remédier ont été pour beaucoup dans la pensée de ceux qui ont institué ces leçons ; et je crois que la tentative valait la peine d'être laite.

Cette tentative n'est sans doute, dans le présent, ni la première, ni la seule ; mais il est désirable, chacune produisant peu et ne s'étendant guère, que beaucoup se fassent à la fois; et, de plus, la forme qu'a prise celle-ci n'en répète aucune autre : si notre action se fait surtout par l'éveil des idées, si même elle aboutit seulement, dans l'éclosion des théories morales, à former un esprit plus large, plus favorable à l'unité et à la paix morales, elle n'aura pas été superflue.

J'ajoute que, dans cette tentative comme dans toutes celles du même genre qui se font aujourd'hui, je vois quelque chose de vraiment nouveau, et qui n'est pas de tout temps. L'indifférence ou l'anarchie morales ont-elles été, dans le passé, moindres ou plus grandes qu'aujourd'hui ? Je n'en sais rien ; et il est difficile de le savoir avec précision. Mais ce que je sais bien, c'est que la pensée morale ne s'en est pas préoccupée toujours, comme elle s'en préoccupe maintenant ; c'est que, pendant longtemps, la morale a paru consister surtout à regarder en soi, et qu'elle a laissé à l'économique ou à la politique le soin de définir et de corriger ce qui se passe hors de la conscience ; aux intérêts la charge de limiter une

anarchie qui les gêne parfois, mais qui souvent les sert, et qu'ils ne combattent pas sans cesse. Comment les moralistes auraient-ils attaché un grand prix à l'idée de l'unité morale, quand la seule unité qui s'oflrait à leur esprit comme désirable était l'unité intérieure d'une âme bien faite, et quand leur objet était surtout personnel?

Le problème de l'unité, de la paix morale est un problème de morale socialisée, qui se pose à la pensée soucieuse d'un autre bien que le sien propre, et qui n'a pu se poser à chaque époque que dans la mesure où les choses sociales n'étaient pas d'avance fermées à l'action de tous, qui n'a pu se générahser qu'au moment 011 la pensée libre et l'action des citoyens sont deveniies expressément l'une des bases de l'ordre social tout entier. La réalisation de cette condition est relativement récente ; le problème, par suite, l'est également; ou, du moins, il ne s'est posé pendant longtemps que d'une façon virtuelle. Nous ne serons plus surpris dès lors qu'il ne soit pas résolu; nous ne désespérerons pas d'avance de le résoudre ; et nous ne renoncerons pas aux efforts, même modestes, qui peuvent aider à ce résultat.

L'anarchie morale a toujours existé ; mais tantque l'idée n'en a pas frappé l'esprit, tant que la question ne s'est pas posée pour elle-même et directement, tant qu'on n'en a pas souffert, on ne pouvait réagir contre elle. Si elle est un mal, il est donc bon que se soit fait, sur l'existence de ce mal, l'éveil de la pensée.

Cela est bon, mais non pas suffisant : car un problème dont on voit l'importance n'est pas nécessairement un problème bien posé : et de quoi servira-t-il de dénoncer l'anarchie morale, ou d'aspirer à la paix et à l'unité, si nous ne savons pas bien en quoi consiste cette anarchie, ou si nous comprenons mal ce que peut être cette unité ?

sama^

Page 1