BERNÉS
Nous avons donc à nous poser les trois questions suivantes : En quoi consiste Tanarchie morale ? Que valent les conceptions courantes de l'unité et de la paix morale? Et, si elles ne sont pas suffisantes, si elles s'opposent entre elles et contribuent elles-mêmes à l'incohérence des idées, comment pourrait-on les adapter aux vraies difficultés, aux défauts évidents de notre état moral?
Je ne prétends pas répondre complètement, encore moins d'une façon définitive, à ces trois questions ; je ne puis même les présenter ici qu'en termes très généraux. Je voudrais seulement indiquer quelques idées que je crois, non pas neuves, mais insuffisamment pratiquées, parfois même imparfaitement reconnues, et sur lesquelles je crois qu'il y a quelque intérêt actuel à insister.
L'anarchie morale, comme je l'indiquais tout à l'heure, a deux formes et deux causes principales : elle se rattache à rindétermination et à l'inconsistance des opinions ; elle provient aussi de la diversité extrême et de l'opposition des théories et des svstèmes.
1. Dans l'esprit du plus grand nombre, ce qui parait manquer le plus, ce sont les préoccupations de haute moralité ; c'est le souci de mettre de l'unité dans la vie. Ce qui domine, c'est l'impression du moment, l'impression individuelle et variable, que la foule ne commande pas, qui l'entraîne, et qui en fait, aujourd'hui comme autrefois, un instrument docile aux mains des meneurs qui la flattent, et qui lui révèlent, qui lui retournent ses travers en principes d'action suffisants. Chez elle se rencontrent de bons instincts, généreux, mais mêlés à d'autres; et tout cela se confond, se heurte;
l'action commencée sur un mode s'achève sur un autre. On réclame le dévouement, on admire le sacrifice ; parfois on agit sans songer à soi, en pensant aux autres, et Ton éprouve de la satisfaction. Mais on dit aussi volontiers que la morale est un monde à part, et que, dans le nôtre, il y a place surtout pour les combinaisons de la force et de l'intérêt.
S'il y a donc de la moralité, c'est de la moralité éparse, diffuse, et par là peu efficace ; il y manque l'effort de coordination, c'est-à-dire la ferme volonté, la claire conscience des fins élevées. En quoi l'on peut dire que cet état de moralité, dans les opinions comme dans les actes, est anarchique, anarchique par ignorance et par apathie, par indifférence.
Ce n'est pas qu'on n'y rencontre des affirmations fortes, et, sur certains points, une mesure très arrêtée du jugement, et même de l'action ; l'habitude et la tradition les fournissent. On entre, en naissant, comme dans un cadre tout fait, d'où on ne sortira que par exception ; il existe des observances morales, auxquelles chacun se tient à peu près. Et, pratiquement, cela même est fort heureux ; la vie honnête domine sans effort ; c'est une garantie très nécessaire contre l'incohérence d une opinion devenue libre, et qui, si elle continue de suivre des inspirations étrangères, croit du moins choisir ses principes et n'accorde plus sa confiance invariablement aux mêmes autorités, mais tantôt aux unes, tantôt aux autres, sans s'inquiéter de savoir si elles ne sont pas contradictoires. Aussi puis-je dire que, si dans la moralité publique on trouve une large part, et même dominante, d'habitudes auxquelles on se tient par timidité, manque d'audace, plus que par consentement éclairé, c'est là une chose heureuse, parce que c'est une sauvegarde contre une déchéance plus complète. Mais faudra-t-il s'en contenter? Non; parce
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M. BER?JÈS
qu'une habitude, à la longue, se détruit, et que, lorsque la pensée est devenue libre, une tradition ne se remplace guère par une tradition nouvelle : ne fût-ce que pour compenser la désagrégation progressive des liens établis dans le passé, une continuité dans l'effort serait nécessaire, une certaine unité de pensée morale, qui font défaut. A plus forte raison sera-t-on fondé à désirer cette unité, à tenter de la faire naître, si Ton a l'ambition d'élever, non de maintenir seulement le statut moral.
2. C'est ce qui fait que, si limitée qu'elle soit, si peu qu'on la connaisse, la pensée rélléchie a dans la vie morale autant ou plus de prix que l'opinion commune. En dehors des impulsions variables nées des circonstances, à côté de l'autorité décroissante des habitudes et des traditions, c'est de la pensée que peut venir la direction morale ; et si les idées organisées en théories ou en svstèmes n'agissent pas d'emblée sur les mœurs, elles s'y insinuent peu à peu, pour une part du moins, par diffusion plus ou moins rapide, mais toujours efficace. D'une pensée qui est faite en vue de la vie quelque chose parvient toujours jusqu'à la vie ; il faudrait, pour qu'il en fût autrement, que celui qui la médite non seulement ne voulût ni l'exprimer ni la répandre, mais vécût dans un parfait isolement et ne la communiquât plus même par l'exemple.
La vie commune nous offre un mélange d'apathie morale et d'habitudes invétérées d'action ; l'objet propre de la pensée morale est de mettre dans ce désordre et sous cette réglementation tout extérieure un peu d'unité intime, un principe fécond d'organisation et de force. La réflexion nous révèle clairement l'anarchie et l'indifférence morale; elle augmente la souffrance que nous en avons, elle nous fait désirer d'en sortir. Pourquoi faut-il que si souvent elle contribue à son tour à entretenir, à accroître même
cette anarchie qu'elle devait combattre ? et pourquoi nous met-elle souvent plus loin encore de l'unité morale qu'elle voulait réaliser ?
C'est qu'un défaut de la pensée réfléchie est d'être aisément raide et tranchante ; dès que nous apercevons une parcelle de la vérité, nous y attachons tant de prix que ce fragment devient, à nos yeux, la vérité même, et que nous ne cherchons plus au delà, que nous nous refusons à voir autre chose. Née dans l'esprit de l'individu, la pensée morale, si elle sort de lui, commence par adapter les hommes et les choses à sa mesure ; et comme en divers esprits elle peut se faire de façons diflerentes, ainsi se forment des théories contraires, qui nous montrent la voie du salut dans les directions les plus opposées.
Voici, par exemple, une morale naturaliste, c'est-à-dire une morale de l'instinct, de la lutte brutale; et voilà une morale de la vie intérieure et spirituelle : de l'une à l'autre la distance est grande, et l'accord est d'autant plus malaisé qu'il ne s'agit plus seulement de préférences, de sentiments plus ou moins forts, mais de définitions, de formules précises, et que ces définitions et ces formules s'obtiennent par le conflit même des idées, et résultent des luttes que l'esprit engage contre les idées qui ne lui agréent pas : ce n'est pas seulement pour l'idéal, ou pour la nature que l'on combat ; c'est aussi, d'un côté, contre la bassesse de l'instinct, et, de l'autre, contre la vanité utopique des idées pures.
On fixe par là ce qu'il y avait de flottant dans les sentiments communs ; mais on n'obtient pas encore l'unité de principes; et tout cet effort aboutit à créer des oppositions nouvelles, à augmenter l'anarchie morale, à la rendre plus irrémédiable. Le cours des événements suffit, en général, à modifier les opinions irréfléchies des hommes ; mais il est plus malaisé d'amener le systématique à
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reconnaître la nécessité de remanier ses principes et de les étendre.
Si tel est souvent l'effet de la réflexion morale, elle est, pour une part, responsable des diversités irréductibles de nos idées et de nos règles d'action, de cette anarchie qu'elle dénonce, dont elle souffre et nous fait souffrir.
Aussi, bien que, pour justifier l'effort de la pensée morale, il me sufQ'se de songer à ce qu'il y a de factice et de fragile dans les liens moraux tout extérieurs que forme l'habitude, quand je vois ce qu'elle produit, je comprends sans peine qu'il y ait, même parmi ceux qui pensent, des traditionalistes, des esprits qui, devant la décomposition des idées et l'individualisme croissant favorisés par les progrès de l'analyse, sont pris de peur, demandent qu'on s'en tienne aux conventions et aux rites du passé, supplient qu'on impose à la pensée des sacrifices, et qu'on ne la laisse pas s'essayer librement à la solution des problèmes moraux.
C'est qu'en effet la pensée réfléchie n'est pas le privilège des âmes élevées, chez qui elle se dépense en efforts louables de rénovation morale ; et le spectacle des diversités qu'elle provoque dans la définition de l'idéal, des échecs, au moins apparents, qu'elle subit dans son œuvre, est une invite aussi pour des esprits incomplets ou mal équilibrés à tenir pour factice la recherche d'un idéal, quel qu'il soit. La nature se charge de résoudre les conflits des êtres en victoire des mieux doués, et réalise ainsi un ordre supérieur. Pourquoi l'homme n'en ferait -il pas autant? Pourquoi les forts, abandonnant de dangereuses hypocrisies, ne renonceraient-ils pas à se laisser duper par les ruses des faibles et à entretenir avec eux une cause de faiblesse pour eux-mêmes? Pourquoi n'iraient-ils pas, les foulant aux pieds, à la conquête d'un ordre moral plus parfait par l'obéissance à l'instinct individuel?
l'unité morale
Voilà des conséquences extrêmes, assurément, mais que l'on consentira sans peine à attribuer, pour une part, à l'action de la pensée réfléchie, si l'on compare au but proposé, l'unité morale, le résultat atteint, l'anarchie croissante, presque irrémédiable dans les idées morales et dans les mœurs. Aussi, par un effet en retour, ce qui sort de tout cela, c'est une floraison nouvelle de la morale traditionnelle.
3. L'argument qu'on tire ainsi des effets de la réflexion morale n'est peut-être pas sans réplique ; et la justification que peuvent y trouver de leurs idées les partisans d'une morale de l'instinct, ou les défenseurs d'une morale traditionnelle, est peut-être bien hâtive. Mais je crois que, si les conséquences sont contestables, le principe est juste, et qu'en fait l'anarchie morale est souvent favorisée par l'œuvre des moralistes, comme aussi elle résulte de la paresse morale du sens commun. Peutêtre même les causes qui la maintiennent ou la développent de part et d'autre ne sont pas si différentes qu'il peut le sembler d'abord. Parmi ces causes, il en est du moins une dont l'action est grande des deux côtés, et qui simplement produit ses effets par des procédés différents, quand elle s'applique à des états d'esprit aussi différents que le sont celui de l'homme qui vit sans réflexion, au gré des circonstances, et celui du systématique, dont la réflexion pénètre et dirige toutes les idées.
Cette cause, c'est que la morale est détachée de la vie, opposée à la vie. Cette séparation n'a rien de primitif et d'immédiat ; elle se marque surtout avec les premiers efforts pour élever l'idéal moral ; elle se confirme dans les périodes troublées, où la vie publique se perd ou se dissout, ou bien simplement se ferme à toute pensée généreuse, pour n'être plus que le champ clos des intérêts immédiats et des instincts. Dès l'antiquité, nous voyons
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ainsi la morale se séparer, nous conduire peu à peu de la vie sociale au seuil de rame individuelle et du monde intérieur. Elle y pénètre et s'y absorbe pour longtemps, quand par le sentiment religieux s'ouvre déjà devant Fesprit le monde de la conscience ; et désormais elle ne revient plus à la vie que par nécessité, comme à une épreuve.
Cette séparation, quand elle est très nette, a un double effet : d'un côté la vie se déroule dominée par Tinstinct, guidée par l'intérêt matériel, sans idéal, sans autre idéal du moins que de se plier à certaines règles très générales de convenance ; l'idéal ne s'évanouit pas tout à fait, mais on se contente de l'admirer au fond de soimême ; c'est la religion ; c'est l'au-delà, non le présent, ni la vie réelle ; c'est, en somme, l'occupation de nos loisirs, non la tâche pressante de chaque instant; et la vie se traîne ainsi, indifférente, pauvre, faite d'habitudes ou de préférences inaperçues et changeantes.
Mais, d'autre part, d'une vie ainsi comprise le moraliste ne se trouve pas satisfait ; et, pour mieux réaliser son idéal, il sort de la vie réelle ; il s'enferme en lui-même ; la morale lui semble bien être le but suprême ; mais la morale a pour objet la perfection, le salut individuel ; et ainsi elle se fait contemplative ou spéculative : le sentimental admire ce qu'il entrevoit au delà des réalités fugitives du monde extérieur; et l'intellectuel construit, en un enchevêtrement subtil de définitions élégantes, le monde idéal de ses rêves ; il n'est plus gêné dans ses constructions par la pensée de ce qui est ou de ce que font et pensent les autres. Ainsi dans l'idéal se retrouve la variété infinie des opinions, des sentiments, des idées individuelles. En fermant la pensée à ce qui n'appartient pas à rindividu, on réalise une sorte d'unité abstraite et conventionnelle de la personne ; mais, comme ^ pour en arri-
ver là, on a rompu avec le monde, avec la société, il ne peut sortir de là qu'une multiplicité de tendances, qui ne s'appliquent de nouveau au monde ou aux hommes qu'en s'opposant, et qu'en produisant une profonde anarchie morale. .
Historiquement, cette séparation de l'idéal et de la vie s'explique sans peine ; mais n'est-ce pas, au fond, d'un côté l'appauvrissement de l'action, et de l'autre sa négation? Le problème de la morale, c'était le problème pratique par excellence, le problème de la direction de l'action, de la recherche d'une règle de vie. Ce que nous devons à ce divorce, c'est la vie sans règle, d'un côté, et, de l'autre, la règle séparée de la vie, devenue tantôt un état de sentiment, tantôt un effort conslructif de réflexion, mais privée de son contenu propre, de ce qui la constituait comme règle, de son rapport à l'action.
J'ai déjà dit que l'un des traits les plus caractéristiques de la pensée morale contemporaine, c'est le retour vers l'action, c'est-à-dire, en vérité, le retour vers la morale. C'est de là que vient le sentiment, si puissant chez tous nos moralistes, de la disproportion qui existe entre nos aspirations morales, d'une part, et, de l'autre, non seulement les mœurs, ou les opinions morales des hommes, mais les théories mêmes et les systèmes de morale.
11 suffit, pour qu'on soit frappé de cette disproportion, que des sentiments et des idées morales on se reporte vers les conditions de l'action; et c'est ce qu'on fait de plus en plus. Chaque jour, nous voyons s'ouvrir de nouveaux esprits à l'idée que l'action est bonne et qu'elle est nécessaire.