‹ Morale sociale [microform]Chapitre 16 sur 83 · M. BERNES · texte numérisé non relu

M. BERNES

Je crois qu'il faut se féliciter de ce changement; mais je crois aussi qu'il y faut réfléchir, et se demander s'il se produit d une façon bien utile, et si nos philosophes aspirant à l'action se rendent toujours bien compte de ce que c'est qu'agir, s'ils en tiennent la réalité comme ils en ont le désir.

La question qui nous occupe a été débattue, il y a peu de temps encore, dans une de nos grandes revues de philosophie (1); les solutions diverses du problème de l'unité morale ont été, dans ce débat, développées avec une élévation et une ampleur de pensée très remarquables. La question était à peu près celle-ci : la réalisation de l'unité morale exige-t-elle qu'on renonce aux théories, ou du moins à l'abus des théories, qu'on reconnaisse leur relativité, et qu'on en fasse des moyens, non des fins, des auxihaires de l'esprit vivant, plus puissant que toutes les théories; qu'on s'appuie, en un mot, sur le sentiment moral, qui est vraiment la base solide et concrète du problème moral? Ou bien, au contraire, faut-il s'interdire toute limitation de la pensée critique? et doit-on attendre la vérité de la constitution d'une théorie supérieure aux autres, d'un nouveau et plus complet développement de cette pensée?

Des deux côtés, très visiblement, il ne s'agit plus avant tout de la moralité intérieure qui se réalise seulement dans la conscience de chaque individu, mais d'une morale socialisée, pour laquelle il n'est de vrai bien que celui auquel tous peuvent participer, et qui résulte de l'action commune de tous.

Je vous demande la permission d'exposer ces deux thèses, telles qu'elles m'apparais3ent, dans leurs traits essentiels, parce qu'elles me semblent indiquer assez

(1) Revue de Mélapliyshiue et de Morale, 18%.

exactement la position actuelle de la pensée sur la question de l'unité morale; et je commencerai par remarquer que leur opposition môme tendrait à prouver que cette unité n'est pas faite encore, même en esprit, ou du moins n*est pas rendue assez claire pour s'imposer à tous.

Voici d'abord les arguments de ceux qui redoutent les excès de l'analyse et qui voient un danger à mettre audessus de tout, en morale, la cohérence logique des idées. — La vie n'est pas assez simple pour s'exprimer en un système; et la morale a besoin d'observations appropriées plus encore que d'analyses : l'analyse crée des théories et des systèmes; mais nos analyses n'étant que des moyens d'exposition d'une vérité complexe que nous saisissons en esprit dans les faits, l'une de nos théories ne peut s'imposer à l'exclusion des autres. Les théories seront donc simplement les diverses expressions convergentes, les divers essais de mise en forme de la réalité morale saisie d'abord en esprit ; et, s'il y a des divergences jusque dans le sentiment moral, elles sont bien moindres là qu'elles ne sont dans des théories absolues, dans des analyses devenues systématiques.

Entre un utilitaire à la façon de Mill, qui ne voit dans la moralité qu'un développement de l'intérêt individuel, et un Kantien orthodoxe, attaché fermement à la loi formelle et absolue du devoir, la distance est grande en théorie ; ils parlent deux langues différentes, et ne s'accordent pas en esprit là même où coïncide la lettre de leurs préceptes. Le sens de mon action sera-t-il le même si, en faisant ce que la morale me prescrit, je ne vois pas mon action seulement, si j'entrevois sa dépendance, sa dérivation d'une longue suite d'actions passées qui la rattachent toujours à des préoccupations d'intérêt personnel immédiat? Ou si, dans cette action, je vois comme une anticipation dans mon être naturel et sensible

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d'une réalité intérieure, intelligible, que ne mesurera jamais la notion d'intérêt, une manière d'être qui naura tout son prix que si je la détache de son contenu momentané, pour chercher en elle l'expression directe de mon être spirituel, idéal et absolu?

C'est ainsi qu'en se laissant conduire par les théories prises à la lettre, on fait naître les oppositions profondes, irréductibles, qui sont les oppositions d'esprit.

Si nous voulons vraiment la paix morale, il faut nous dégager de ce qu'il y a de trop limitatif dans les formules, et,'' remontant au fait, laisser se nouer ces liens du cœur qui sont de tous les plus solides, mais aussi les plus indéfinissables ; et, selon une belle remarque et bien juste, il est vrai que, sous les théories les plus opposées, peut se cacher une parenté réelle des esprits. Tel, qui parlera le langage formel du Kantisme, est, en vérité, dans le sens qu'il lui donne, plus près de la nature et de l'utilité que du devoir et de la vie intérieure ; et l'accent de tel naturiste nous élève, dans le fait même, au-dessus du fait, et nous donne, à propos du contenu des idées morales, le sens juste et comme le secret de la vie spirituelle.

La paix morale, selon cette conception, n'est pas une simple moyenne d'opinions théoriques; elle est vraiment un concours d'âmes, qui précède les théories, et qui s'en sert pour s'exprimer, mais qui se défie de toutes, parce qu'en l'exprimant elles l'appauvrissent, et qui dépasse toujours l'unité abstraite qu'elles nous proposent.

— Comment ne serions-nous pas séduits par ce plaidoyer en faveur du sentiment ? Mais , pour nous reprendre, écoutons maintenant la voix de l'analyste.

— Ce sentiment que l'on invoque, dit-elle, contre la raison, n'est pour l'action qu'une base fiottante et incertaine : comment la paix morale pourrait-elle s'édifier sur

quelque chose d'aussi indéfini? C'est de ce sentiment peut-être que la pensée morale est partie ; mais il s'offre à nous sous des aspects fuyants, et nous déçoit toujours ; et la pensée doit s'élever jusqu'à des principes plus solides.

Pratiquement, demander à la réflexion, quand elle s'est' éveillée, de renoncer à elle-même ou de se soumettre au sentiment, c'est diminuer la pensée; cacher une part de la vérité, celle qui nous embarrasse, c'est substituer à la sincérité philosophique je ne sais quelle obscure diplomatie, qui ne réalise un accord momentané qu'en omettant ce qui divise. Ce n'est pas une morale, à supposer que ce soit une politique.

La peur des idées nettes, dès qu'elles se traduisent par une opposition, est le signe d'une âme peu élevée. — Le progrès moral exige autre chose. Et, véritablement, ce qui nous inquiète et ce qui nous trouble, ce n'est pas tant de nous sentir divisés que de ne pas savoir comment lever nos oppositions. Nous souffrons de trop d'obscurité, non de trop de lumière ; d'une réflexion insuffisante, non d'un excès d'analyse ; et le salut est, non dans le sentiment, qui de théories imparfaites nous ramène plus bas encore, mais dans des définitions exactes que nous devons continuer de chercher, si elles nous manquent.

Si nos théories sont incomplètes et, pour cette raison, multiples, poussons-les donc plus avant, critiquons-les pour les améliorer : nous ferons ainsi en même temps œuvre de sincérité philosophique et de moralité progressive.

Progresser moralement, s'unir, cela s'acquiert en corrigeant ce qu'ont de trop étroit nos systèmes : cela s'acquiert, par exemple, en montrant dans toutes les formes de l'idéal et du bien une préoccupation d'utilité peu à peu précisée, définie, élevée davantage ; en rendant un

contenu aux normes suprêmes de la morale, et en les exprimant selon leur contenu ; et c'est ainsi que la morale devient pratique et se rapproche de la vie.

Plus d'analvse encore, c'est-à-dire, non pas plus de théories, mais des théories de plus en plus approfondies : voilà le remède à l'anarchie morale, la voie ouverte vers

l'unité désirée.

— Ne redeviendrons-nous pas hésitants devant cette défense qui se double d'une attaque ?

En suivant de près le débat, qui peut nous laisser perplexes, j'aperçois cependant des motifs d'espoir.

Je crois bien, en effet, que chacune des deux conceptions que j'ai résumées ne se soutient et ne se défend qu'en s'élargissant, en s'incorporant, pour ainsi dire, Tessentiel de la théorie adverse. Dans le sentiment profond, qu'on distingue avec soin de la première donnée, superficielle et confuse, il me semble qu'on peut retrouver toute l'analyse considérée dans ses résultats acquis ; toute la critique, tournée, en même temps que contre les opinions qui nous répugnent, contre celles qui nous attirent ; toutes les conditions de la sincérité philosophique, dominées seulement par la préoccupation de nous mettre en garde contre la séduction qu'exerce toute formule, contre la fixation qu'elle impose à la pensée en la mettant hors de nous. Ce que réserve ainsi la morale du sentiment, c'est l'avenir de la pensée même, au delà de ses formes présentes. — Et, de même, dans l'idée qui se renouvelle et se corrige sans cesse sous la pression des idées contraires, je vois aussi sous la formule l'effort vivant, toujours inachevé, le je ne sais quoi qui ne s'exprime pas encore, et dont pourtant il faut bien tenir compte. Seulement le sentiment, la morale en esprit sont ici dominés par le désir de ne pas s'arrêter à des notions confuses, de mettre toujours en avant ce

que nous saisissons le mieux, ce qui est le mieux en lumière et se définit le plus nettement.

D'une part, je n'ai pas d'irréductible objection à faire contre ce sentiment en marche qui, à chaque instant, par un retour à l'indétermination de l'impression actuelle, nous avertit de l'imperfection de nos formules, de leur insuffisante aptitude à saisir tous les éléments du problème, et à l'épuiser. Mais, d'autre part, je ne vois pas d'objection capable d'éliminer une morale matérielle, qui épure et subtilise la matière morale, pour l'adapter à des fins plus hautes, et qui s'etïorce de relier ces fins à d'autres plus modestes et non moins nécessaires ; et je n'en vois pas non plus (car l'analyse morale aboutit tantôt à une morale utihtaire, tantôt à une morale purement rationnelle), je n'en vois aucune qui puisse écarter péremptoirement une morale formelle, si cette morale aboutit à nous montrer dans le principe spirituel et dans la norme suprême de la moralité un fait réel, une donnée vivante de l'expérience.

Cependant je ne crois pas qu'on puisse se tenir pour entièrement satisfait; et, à s'arrêter à l'une ou à l'autre de ces conceptions de la paix morale, il y a des inconvénients pratiques.

Le retour au fait reste un abandon de l'effort moral ; et l'effet le plus ordinaire d'une morale du sentiment, ce sera de nous ramener à ces stratégies habiles, par lesquelles on se dupe soi-même sur les difficultés, eu écartant ce qui divise, à la peur de l'action que l'on n'entrevoit qu'à travers des oppositions et des luttes. Une àme très haute, un esprit très cultivé peuvent s'élever par cette méthode jusqu'à la véritable condition de la paix morale, paix active et féconde, et saisir l'action par la voie du sentiment; mais ramenée aux proportions de la pensée moyenne, cette méthode combattra mal l'indifférence, et ne nous élèvera guère au-dessus de l'uniformité morale,

MORALE SOCIALE. M. BEKNES

du conformisme superficiel ou de Tofficiel optimisme. Mais ne savons-nous pas, en revanche, ce que produit une pensée toute critique, faite d'analyses, et aboutissant à des théories? Le dialecticien qui possède au fond de lui-même le sens de la réalité morale et qui soutient en esprit ses formules, pourra bien encore se faire jour vers l'action à travers elles. Mais que deviendront-elles en se communiquant à d'autres? Sans doute, il arrivera parfois, lorsque le don de l'expression se joint aux ressources de la dialectique, il arrivera qu'à la voix du moraliste il se fasse comme un éveil momentané de l'àme de l'auditeur à la vie morale ; qu'il germe chez lui comme un désir de penser activement; mais combien de temps cela durerat-il? et qu'est-ce qui en demeurera? Quiconque enseigne a souvent remarqué, s'est souvent etTrayé de sentir que ce qui reste de ses leçons est surtout ce qu'il y avait en elles de plus factice, de moins intime, et qu'il est malaisé de se faire comprendre en esprit. Souvent même, plus on s'efforce à préciser l'expression de sa pensée ou à la rendre concrète, plus on donne aux autres à retenir ce qui n'est que le mot, ou l'exemple particulier, détachés de l'idée qui les soutenait.

Aussi une pensée surtout faite d'analyses agit-elle comme une sèche nomenclature de formules abstraites et tranchantes. Que devient bien souvent la vivante pensée morale d'un Kant dans notre enseignement populaire ? Et, de même, d'un utilitarisme idéaliste, ce qui demeurera surtout alors, c'est une vague notion d'intérêt appropriée au niveau d'esprit de chacun.

Il ne suffit donc pas de vouloir rapporter la morale à l'action, de s'essayer à la faire pratique, pour échapper aux oppositions, et pour sortir de l'apathie ou de l'anarchie morales : et nous pouvons voir renaître comme effets de ces tentatives déjà mieux définies les défauts qu'elles

avaient pour but de corriger. Voici des sentimentaux qui sont des réalistes, conscients ou inconscients, et qui affaiblissent le ressort de l'action et du progrès moral; et voilà des intellectuels, qui sont des idéalistes, et substituent de faciles jeux de concepts aux conditions toujours malaisées à définir de l'action vraie.

Ce que je trouve surtout à critiquer dans ces conceptions, c'est d'abord qu'elles sont inutilement compliquées, et s'efforcent de regagner par un détour ce qu'il serait plus naturel, plus simple aussi d'aborder de front; et c'est ensuite que, maintenant des habitudes d'esprit issues du primitif traditionalisme, confirmées et fortifiées par le travail de la raison abstraite, elles donnent la forme d'un absolu à ce qui, par nature, est purement relatif, et se posent ainsi le problème de l'unité morale en des termes dans lesquels il est encore insoluble.

Il me faudrait plus de temps que je n'en ai pour justifier devant vous ces idées, et pour déterminer ce qui me paraît être la solution de ce problème; je me bornerai à le caractériser d'une façon très générale.

De part et d'autre, on veut ramener la morale vers l'action; mais des deux côtés on diminue l'action, parce qu'on la réduit à la mesure des sentiments ou des idées. Or, non seulement l'action les met en jeu à la fois, mais elle les contient, et n'en sort pas; elle les précède, et n'en est pas la résultante, le composé plus ou moins artificiel. Elle est la réalité vivante de l'esprit, à la fois le lien solide des esprits entre eux, et le lien de l'esprit aux choses. Sentiment et idée n'en sont que des expressions partielles, dont nous nous servons après coup pour exposer la nature

de Tesprit; mais, s'il nous arrive de les dissocier entièrement, d'attribuer h l'un et à l'autre une réalité distincte, et d'en faire les éléments premiers de la pensée, pour la reconstruire avec eux, à notre construction quelque chose manquera toujours : l'unité vraie, dans laquelle l'action seule peut les envelopper.

Aussi dirais-je volontiers que la circonstance historique qui a le plus contribué à séparer et à opposer d'une façon irréductible le sentiment et l'idée dans les théories morales (et c'est celle aussi qui les a opposés l'un et l'autre, et surtout l'idée, à l'instinct et à la nature, ou encore l'idéal au réel, et qui a mis une antinomie apparente de l'individualité à la solidarité', c'est la séparation de la morale et de la vie. Cette séparation a entraîné à sa suite la créalion de formes appropriées de pensée et de langage, qui ont passé en habitudes, et qui survivent aujourd'hui même à la cause qui les a produites. 11 est évident qu'il est difficile, tant qu'elles subsistent, de retrouver les conditions d'un fait qui est précisément le lien de l'esprit et de la nature, du sentiment et de l'idée, du réel et de l'idéal, de l'individuel et du social, en un mot de la morale et de la vie.

Le sens de l'action est une condition nécessaire de la solution des problèmes pratiques; et comme, à la bien prendre, l'unité morale serait précisément l'effet immédiat de cette solution, nous dirons que le sens de l'action est une condition de l'unité morale. Seulement le sens de l'action n'a toute sa vertu que s'il s'inspire des conditions propres de l'action ; et trop souvent il dévie et se fausse, lorsqu'il naît dans une pensée que toutes ses habitudes antérieures, et, pour ainsi dire sa seconde nature, fermaient à l'action. Les événements peuvent bien nous montrer ce qui est désirable ; ils se chargent même d'ouvrir les yeux aux plus aveugles sur la valeur relative de

nos façons d'être ; et ainsi, en des crises parfois dramatiques, ils peuvent nous inspirer la ferme volonté d'agir ; mais ils ne suffisent pas à faire disparaître les tendances, même contraires, qui nous dominaient auparavant.

Notre pensée, en ce cas, fera mille efforts pour adapter ses idées familières aux fins dont la supériorité sur toutes les autres s'est brusquement révélée à elle ; si elle est souple et subtile, elle parviendra peut-être même à son but, et, par la construction de quelque système savant ou par la découverte de quelque nuance de sentiment, elle nous donnera pour nous-mêmes la méthode que nous cherchions. Mais l'opposition, résolue en nous et pour nous, renaîtra, dès que nous sortirons de nous, et que notre esprit viendra se heurter aux résistances, soit d'autres esprits qui ont tenté une œuvre semblable, et ne l'ont pas faite comme nous, soit simplement de ceux que rebute la complication même des solutions que nous leur apportons. Tant que la difficulté n'est ainsi résolue que pour nous, elle n'est pas vraiment résolue, puisqu'il s'agit de pratique, et puisque c'est l'unité morale qui est en question.

Tel est, à mon avis, le défaut oîi tombent encore les récents essais qui ont été tentés en vue d'obtenir, par la voie du sentiment ou par la voie de l'analyse, les conditions de la paix morale.

L'idée, en effet, quelle qu'en soit la forme, fixe la pensée, et, au moins momentanément, la ferme ; et le sentiment qui se contente de vues un peu confuses, et, dans un esprit supérieur, se perd dans les nuances insaisissables, finit aussi par l'énerver et par en affaiblir le ressort : ce qui est encore une manière de le limiter et de le fermer. L'unité morale cesse ainsi d'être ce quelque chose de vivant qu'elle doit être dans la vie active ; elle est, que nous la concevions ou non dans sa plénitude, une

limite suprême de perfection ; en elle, on aime à se représenter la sérénité calme et le repos mérité qui nous délassent des labeurs et des peines passées. La variété des idées et des attitudes morales est, d'une part, nettement repoussée comme étant le contraire de cette paix bien définie qui est désirable au-dessus de tout, et, d'autre part, elle n'apparaît que comme un moyen provisoire de l'expression du vrai, et comme un symbole, diversifié dans la pensée réfléchie, de l'unité suprême qui la dépasse. Dans les deux cas, l'action est, tantôt de près, tantôt de loin, dominée par un absolu, auquel on la subordonne, et qui devient, à lui seul, le principe de la morale.

Je crois qu'au développement de l'action, et, ce qui revient au même, à la poursuite d'un idéal, il n'est pas d'obstacle plus certain que cette position d'un absolu, sous quelque forme que ce soit. C'est au nom de la morale que Kant affirmait l'absolu sous toutes ses formes; c'est de la morale, je crois, qu'on peut partir pour en ramener la notion au rôle qui lui revient, à celui d'un concept auxiliaire, non d'un principe suprême.

La morale n'est pas ce que l'on sent en esprit ; elle n'est pas non plus ce que l'on définit en formules ; elle est dans ce que l'on fait, c'est-à-dire qu'elle est directement, non indirectement relative à l'action, à l'effort ; et agir, c'est à la fois être dans la nature et s'élever au-dessus d'elle, vers un idéal ; c'est en môme temps sentir le plus profondément et savoir le plus clairement possible. Par l'action, l'esprit s'ouvre sans cesse au lieu de se fermer, et, par là même, il atteste à chaque moment sa relativité. Aussi, chaque fois que l'équilibre est rompu, chaque fois qu'il nous arrive de ne plus voir dans l'action que l'idée, la définition, la formule de l'idéal, nous sortons de la vie ; et, si nous n'arrivons pas jusqu'à fausser

la vie elle-même, notre pensée appelle bientôt une réaction vers le sentiment, dont nous éprouvons, par un contraste avec les oppositions irréductibles de nos théories, les vertus conciliatrices et pacifiantes. Mais le sentiment, s'il nous envahit, ne larde pas à nous affaiblir, et c'est alors un retour à la vie que de nous rejeter vers les analyses et les théories, par un nouvel effort de la pensée critique.

11 est possible que la vérité morale se fasse nécessairement par ces alternances, et il faudrait dire alors que, pour en approcher, nous devons unir dans notre pensée les deux moments de ce rythme, et que prendre le sens de l'action, c'est d'abord ne jamais les séparer tout à fait, même quand il est nécessaire que Tun des deux l'emporte.

L'action est une ; et elle l'est de deux façons : elle est une en ce sens qu'elle ne devient féconde que dans la mesure où elle cesse de se fonder sur des impressions ou des idées individuelles, pour prendre sa matière en ce qu'il y a de plus solide, de plus stable, dans la moralité acquise ; et, prise sous ce biais, elle est de tendance réaliste et traditionnelle ; mais elle comporte une autre sorte d'unité, unité idéale; elle n'est pleinement action que si, dans son devenir, elle tend à faire naître une synthèse plus riche, plus claire, plus durable aussi par suite que celle qu'ont déjà pu former ou la pensée, ou l'usure, par l'habitude, des oppositions du passé, et la consolidation de certaines règles traditionnelles ; sous cet aspect, elle rend possible, elle engage le progrès moral.

Mais l'action est aussi un principe de diversité ; elle vit d'oppositions ; elle s'appuie sur le sentiment ou sur l'idée d'une insuffisance dans le donné moral ; elle implique un désir de changement, qui se définit à chaque pensée suivant ses tendances propres ; sous les constantes collectives de la moraUté, elle consiste à découvrir les variables

individuelles ; à s'attacher ici à l'une, là à une autre, à les mettre séparément en valeur pour préparer une vérité plus complète et plus compréhensive. 11 faut des oppositions, et des oppositions bien définies pour servir de perpétuelle sollicitation à Faction.

Le progrès moral consiste à triompher sans cesse d'oppositions établies ; mais de la synthèse même qu'on a obtenue, de Tunité réalisée vont sortir des oppositions nouvelles, qui pousseront plus avant encore la pensée morale.

Ainsi, d'une part, l'unité morale, prise en valeur absolue, est une chimère : la rechercher sous cette forme, c'est mal poser le problème : cette notion d'une parfaite et définitive unité morale, d'une complète pacification, vient de la tradition, c'est-à-dire du sentiment moral rétréci par l'habitude, ou bien encore de la confiance absolue que la pensée réfléchie a en elle-même : ce qui n'est encore qu'une survivance de l'habitude, un désir de fixité qui a son origine première dans le traditionalisme. L'unité morale ne saurait être qu'une unité de formation ; elle résulte d'un effort de convergence des idées contraires.

D'un autre côté, l'anarchie morale n'est pas davantage une solution ; elle ne répond pas aux conditions du problème moral; issue de la dissolution naturelle et lente des traditions, généralisée par les oppositions qui se forment entre les aspirations individuelles, lorsqu'elles se consolident en théories et en systèmes, elle ne peut durer que si l'on tient avant tout aux dehors de la pensée, que si l'on s'attache aux expressions conventionnelles et changeantes, plus qu'au fond vraiment ferme de la vie et de l'action.

Si nous voulons échapper à la difficulté, il nous faut donc revenir tout droit à l'action et bien voir que l'action est le contraire d'un absolu ; qu'elle vit et se renouvelle par les oppositions, mais qu'elle s'affaiblit, dépérit si les

oppositions deviennent absolues ; qu'elle implique une première matière commune et une convergence à l'infini des efl'orts, mais qu'elle s'arrête et devient impossible dès qu'on la veut soumettre à une unité achevée.

Combien, me direz-vous, cet équihbre est compliqué î Qu'il est malaisé d'y venir, fatigant de s'y tenir ! Et, pour y arriver, ne faudrait-il pas être plus qu'homme? Je ne le crois pas.

Ce qui nous effraie en tout cela, c'est que nous n'avons pas assez l'habitude ni le sens de l'action ; c'est que nous sommes trop exclusivement préparés à une vie faite de sentiment, d'admiration, ou de réflexion, d'analyse, et qu'il nous est bien malaisé, je ne dirai pas de nous élever assez haut pour embrasser d'un regard ce que nous ne voyions que successivement, séparément, mais plutôt de nous rendre compte qu'en allant simplement, naïvement, droit devant nous, nous réalisons cette synthèse, qui est l'œuvre même de vie, l'action de tout instant.

Il nous semble à nous, quand nous entrevoyons la vérité supérieure de l'action, que nous avons à monter très haut, que nous entreprenons une ascension périlleuse, que nous découvrons une merveille inconnue, et nous avons hâte de la révéler à tous. Nous avons vécu enfermés dans nos admirations un peu conventionnelles, et dans nos théories un peu factices : quelque circonstance de la vie venant à nous toucher, nous nous apercevons qu'audessus de tout cela, il y a quelque chose : agir. Et, pleins de bon vouloir, nous agissons, ou plutôt nous nous agitons selon nos habitudes prises. Nous ressemblons parfois aux figurants qui crient : Marchons ! marchons ! esquissant des gestes qu'ils n'achèvent pas. Seulement, il nous faut prendre garde ici que nous ne sommes plus au théâtre, et qu'un geste malheureux peut avoir des conséquences fâcheuses que nous n'avions pas prévues.

MOUALE SOCIALE.

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