M. BERNES
Certes, de raclion, nous n'en avons jamais assez; et chaque fois qu'un nouveau converti redescend du pur sentiment et de l'idée pure vers la vie, nous devons nous écrier : Tant mieux, un de plus ! Mais ne nous donnons pas le ridicule de croire que, lorsque à grand'peine et par des gestes compliqués dont nous voulons occuper le monde entier, nous en venons à agir, nous ayons découvert l'action. Nous Tavons découverte pour nous-mêmes peut-être, et non sans peine. Mais que de gens l'ont toujours pratiquée, sans y voir tant de difficulté, et, l'abordant de front, savent la manier, la diriger, la rendre féconde! Ceux-là, ce sonttous ceux qui, dès qu'ils sont hommes, ont vu dans la tâche qu'ils remplissent une tâche sociale, qui se sont efforcés de la remplir de leur mieux, définissant ce qu'il fallait faire, disant tout haut ce quils pensent, et le disant sans colère, avec le calme des hommes qui sont sûrs de ce qu'ils disent, parce qu'ils l'ont pratiqué, vu du dedans par suite ; rectifiant les erreurs, ne se laissant jamais rebuter par les mauvais vouloirs, évitant d'autant plus facilement les heurts utiles, les oppositions irrémédiables qu'ils sont plus certains d'avoir raison, et qu'ils n'éprouvent aucun embarras à dire, devant qui que ce soit, ce qui se fait mal, pas plus qu'à reconnaître ce qui se fait
bien.
Pour ces hommes-lù, l'action est chose toute naturelle
et qui ne s'achève jamais ; elle ne consiste pas à s'agiter sur la scène publique, à porter tous les problèmes, connus ou non, devant tout le monde; mais d'abord à les délimiter exactement, ensuite à maintenir les conditions générales d'accord et de paix sociale, en dehors desquelles rien ne fait bien, aucune question ne se résout selon la vérité, par conséquent à résister avec obstination à tout ce qui conduit à se départir du calme, qui est la première condition de toute action utile.
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De ces horames-là l'action sans doute n'est pas bruyante ; elle ne se révèle pas à l'observateur superficiel ; mais elle est la seule efficace, parce qu'elle est la seule qui réunisse toutes les conditions de l'action utile : la constante mise en œuvre des oppositions, et leur réduction constante à l'unité d'une vérité supérieure.
Et, si nous voulons savoir où résident la paix et l'unité morale, c'est à l'exemple de ceux-là qu'il nous suffira de recourir. Sans peine, ils la réalisent entre eux, sous la seule forme qu'elle comporte, et qui est toute relative.
L'unité morale, ce n'est pas l'uniformité, ni dans la paix ni dans les oppositions. Elle consiste, quelque difficulté qui se pose à nous, à mettre d'abord à part tout l'acquis moral commun, qui n'est pas en question, à délimiter exactement les sujets, à ne pas les traiter tous à propos de chacun ; et c'est une première garantie de paix et d'action à la fois, que de pousser l'accord aussi avant que possible : nous nous apercevons en général, quand nous faisons ainsi, qu'à chaque moment, nous sommes bien moins séparés les uns des autres que nous ne le supposions d'abord.
Quand nous avons pris cette précaution, nous pouvons aborder franchement, sans réserve ni réticence, tout ce qui nous divise, mais à la condition que nous ayons l'intention ferme, non de blesser les autres par plaisir, mais d'aboutir; que nous apportions à l'expression de nos idées un esprit de paix, non de guerre, et qu'en nous arrêtant nous mettions encore à part, pour en accroître d'autant ce qui nous unit, ce que nous avons pu gagner dans la discussion, réservant ce qui reste pour les contestations futures.
Et, certes, entre adversaires qui se donnent ainsi leur mutuelle considération, l'unité morale vraie, celle qui n'exclut pas le mieux, est pleinement réalisée.
MOUALE SOCIALE. — M. BERNÉS
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Si la lenlalive que nous faisons ici est bonne, c'est que, unissant à une même œuvre d'action morale les pensées les plus diverses, elle ne peut pas ne pas être animée de
cet esprit.
Mais, en elle-même, si elle est assez neuve entre moralistes, elle n'est pas vraiment, je le répète, une invention. J'y vois plutôt l'imitation de ce que, sans y penser, font la plupart d'entre nous, quand ils traitent sérieusement de choses sérieuses et précises, la généralisation de ce qu'on fait toujours quand on s inspire, sans y voir d'insolubles difficultés, des nécessités propres de l'action. Aussi s'oppose-t-elle aux agitations vaines, aux désirs d'action qui ne sont que des désirs ; elle est pénétrée de cette grande idée, la seule pleinement paciflante, que, si tout part de l'action, tout aussi doit aboutir à élever
l'action.
Les conditions de la paix morale, ce sont les conditions mêmes de la vie la plus simple ; c'est la synthèse idéale, toujours relative, toujours changeante, du sentiment et de l'idée, de la tradition et du progrès, du passé et de l'avenir, de la nature et de l'homme ; et cette synthèse, nous la réalisons, quand, non contents de sentir le prix de Taction, ou de la définir, nous faisons plus encore, quelque chose de plus vrai et de plus humble, quand nous agissons. Le sentiment, la réfiexion doivent, avant tout, devenir des moyens, des instruments de l'action ; mais, si ce sont les auxiliaires indispensables de celui qui fait de l'action la matière et l'objet toujours mouvants, toujours perfectibles de la vie, ils ne peuvent suppléer à l'action ; ils ne suffisent pas à la produire, là où l'esprit ne les y emploie pas. Ce qu'il faut donc audessus de tout, ce qui ne sera jamais en trop, c'est l'esprit d'action. Si nous l'avons pleinement, nous gagnerons par surcroit la paix morale.
DE L'OlilEMATlON MORALE