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DU TEMPS PRÉSENT

Par le Pasteur WAGNER.

(10 lé V lier 1891).)

Mesdames, Messieurs.

11 y a dans toute société une masse qui s'est arrêtée, n'attend plus rien, n'espère plus rien, et, absorbée dans ses jouissances ou accablée par ses fardeaux, vit tant bien que mal au jour le jour.

De ces hommes qui ne regardent plus vers l'avenir, les uns disent : « Après nous le déluge I » Pour les autres, le déluge est déjà venu et les a engloutis. Leur nombre est légion. Une question comme celle que nous avons à traiter aujourd'hui ne saurait les intéresser.

Mais il existe un autre élément, plus faible numériquement, plus intéressant par ses aspirations, ardemment travaillé par les questions d'avenir. Celui-là pense que le monde est fait pour durer. 11 n'est ni satisfait, ni désespéré. 11 se croit le devoir non seulement de songer au lendemain, mais de le préparer.

A cet élément nous désirons faire appel.

Ceux qui regardent vers l'avenir sont préoccupés de notre situation morale. Ils découvrent parmi nous de l'incertitude sur les principes directeurs de la conduite; de

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l'hésitation et du désarroi dans le jugement et dans Faction; une absence d'allure, en un mot, dont la vie privée et la vie publique présentent de nombreux symptômes.

Ce désarroi, cette désorientation n'apparaissent pas seulement dans le vulgaire, mais aussi, symptôme autrement inquiétant, parmi ceux que leur situation désigne pour marquer les directions.

Notre état moral est assez comparable à celui d'une troupe en marche, parvenue dans une région douteuse. Il y a de l'hésitation dans l'air. La troupe regarde aux chefs et les chefs se regardent entre eux. Où en sommes-nous? Aurions-nous fait fausse route ? Ne vaudrait-il pas mieux rebrousser chemin ?

Quel est, en ce temps, le point immuable, régulateur de la direction des hommes et comparable k ce Nord que marque une étoile là-haut, et la boussole au sein des nuits terrestres?

Voilà ce que nous demandons, non sans angoisse.

Comme tous ceux qui cherchent leur chemin, ou sont dans le doute, nous sommes exposés à rencontrer des donneurs de conseils. Plusieurs d'entre eux s'accordent à nous répéter la même chose. Leur avis et leur unanimité impressionnent ceux d'entre nous qui ont quelque penchant à la timidité. Voici ce qu'ils prétendent :

« Le malaise dont vous souffrez provient du régime moderne essentiellement destructeur de toute stabilité. Ce régime, caractérisé par le libre examen et la libre discussion, a donné comme résultat la ruine de toute certitude et la destruction de tout point d'appui.

« En philosophie, il a ruiné le cadre même où se mouvait la pensée de nos ancêtres.

« En religion, il a désagrégé les croyances les plus vénérables. Dans le domaine social, il ébranle toutes les

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situations acquises et remet en question les plus anciennes conventions.

« En morale, il a fait disparaître les freins, les sages limites par où le passé autoritaire contenait les passions ; il a dissous les principes directeurs de la conduite humaine. »

Enfin nous avons le souvenir plein de déclarations comme celle-ci : « Le besoin d'une autorité forte et permanente domine tout présentement. C'est à son établissement ou à son rétablissement que notre temps aspire ; il y aspire comme un naufragé à la possession du sol ferme. 11 faut une autorité stable et en situation de se faire respecter. L'esprit moderne est dépourvu^ d'une semblable autorité. Les problèmes soulevés par les événements et agités dans les consciences sont insolubles par la méthode libérale. Elle est synonyme de désordre et de gâchis. La méthode autoritaire leur assurerait une solution non seulement facile mais élégante. »

Le voilà le conseil. II se recommandent faut l'avouer, par sa simplicité. Mais que vaut-il ?

C'est le propre des gens fatigués d'un certain état de choses que de se décider volontiers pour le changement. Changer de situation leur semble déjà un pas vers le mieux.

Gardons-nous de céder à des impulsions si puériles. Plaçons-nous en face du problème. Soumettons-le à cette critique indépendante qu'on accuse de tout notre mal, mais qui me semble fort utile à pratiquer en cette affaire.

On nous conseille donc de nous remettre en tutelle, de rompre avec l'esprit moderne et ce qu'on est convenu d'appeler ses funestes égarements. Là serait le salut.

En sommes-nous bien sûrs ? Si tel était le cas, il y aurait un moyen assez facile de s'en assurer préalablement. 11 suffirait de s'informer comment le régime qu'on nous recommande réussit à d'autres.

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Si, pour enrayer ladissolution morale dont les symptômes paraissent se manifester parmi nous, le système autoritaire est bon, alors les milieux où ce système fleurit doivent être des oasis de moralité. Avec les vieilles croyances, lesvieuxusages, l'absolutisme politique et spirituel, doivent

s'v êlre conservées toutes les vertus dites antiques. Et par un effet contraire, les pays où l'esprit moderne, démocratique et libéral a soufflé le plus, présenteront des phénomènes de décomposition sociale et morale, signes d'une pourriture avancée. La conséquence rigoureuse d'un pareil état de choses serait de nous montrer les contrées autoritaires, fermées à ce progrès déconcertant que nous essayons d'installer chez nous, en pleine vitalité, marchant d'une allure vigoureuse sur les routes de l'avenir ; les paysan contraire où règne l'esprit moderne, paralysés par leurs vices, dépourvus d'énergie et d'initiative et réduits à un état de stagnation, d'infériorité évidente au sein de la srrande concurrence vitale. Pour tout dire : la Turquie, l'Espagne et quelques républiques de l'Amérique du Sud seraientaupremier rang des nations; l'Angleterre, l'Amérique du Nord, la Suisse et quelques autres pays seraient tombés au dernier rang, présages sinistres du sort qui attend la France dans un avenir prochain si elle s'obstine dans la voie de la démocratie libérale.

Ce raisonnement me paraît juste ; mais il ne vient guère à l'appui du conseil qu'on nous donne.

Interrogeons maintenant nos souvenirs historiques. Les époques de beau maintien moral coïncident-elles nécessairement avec les époques autoritaires? Qui pourrait le prétendre ? Notre vieille Europe a connu, et il n'y a pas de cela bien longtemps, au commencement du xviu" siècle, des temps de profond désordre moral. Et l'on n'était pas alors en République. Il n'était question ni de démocratie, ni de liberté, ni d'écoles laïques. Ce désordre moral.

dont une littérature licencieuse demeure le témoin et conserve la trace, avait pour siège d'élection les milieux les plus conservateurs.

A une époque un peu plus reculée, vers la fin du xvi'' siècle, il y avait en Europe de telles mu'urs que la race en était atteinte. Les classes dirigeantes surtout se trouvaient travaillées dans la moelle et le sang par une pourriture dont elles semblaient devoir mourir. Cependant ce monde, qui se permettait de si étranges écarts de conduite, était animé d'un zèle jaloux pour la conservation des cadres antiques de la vie et de la croyance. Toute velléité de penser librement, de s'affranchir d'une vieille coutume ou d'une vieille servitude lui était en abomination. Ce sont là des faits ne militant guère en faveur des guides qui nous otTrent leurs services. Mais ne nous en prévalons pas. Admettons môme qu'ils n'existent pas. Notre situation est critique ; observons l'humilité qui nous sied. On nous propose un remède : l'autorité. En quoi consiste cette autorité ?

Si je comprends bien, on entend par là le pouvoir péremptoire de résoudre les difficultés par une décision supérieure et sans réplique. Fort bien. Et cette autorité, où la chercherons-nous? (^.omment la créerons-nous si d'aventure elle a disparu ?

L'autorité en effet s'acquiert et se perd. Comme toutes choses, elle est soumise aux lois de l'évolution. Une influence quelle qu'elle soit n'a pas toujours existé et nul ne saurait se flatter, une fois qu'il la possède, de la garder indéfiniment. Les idées, les hommes, les institutions acquièrent l'autorité comme on acquiert la fortune, et de même ils la perdent. Ce qui jouit à une certaine époque d'une autorité universelle et reconnue par tous a d'abord été inconnu et parfois méprisé. Après une vie de prolétaire et de roture est venue l'aisance, la notoriété, Texis-

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lence large, bourgeoise, avec pignon sur rue et puis la noblesse, les suprêmes honneurs. Le sommet atteint, selon la loi des choses, on a redescendu la côte.

Une autorité comme celle dont on nous parle a existé ici et là à son heure. Où réside-t-elle maintenant parmi nous ? Sufût-il d'y aspirer pour la posséder ? Est-ce assez d'en revêtir un homme ou une collectivité pour qu'elle renaisse dans le fait, vivante et véritable ? En l'examinant avec attention on lui découvre une base double. Elle repose sur la foi de celui qui la détient et sur celle des hommes qui l'acceptent. Pour marcher sans broncher, s'imposer, vaincre les obstacles, terrasser les résistances, manier le double glaive de la domination matérielle et de la royauté sur les âmes, l'autorité doit être sûre d'elle-même, de son essence supérieure, et en même temps il faut qu'elle ait une racine profonde dans le cœur de ses subordonnés et soit le premier comme le dernier article de leur credo, la substance même de leur pensée.

Nous pouvons essayer par le souvenir de reconstituer la figure de cette autorité. Elle a été ; elle n'est plus.

Sa double base est ruinée. Personne n'y croit plus. Ni ceux qui la subissent ni ceux qui essaient de la faire prévaloir. En voici la preuve :

L'autorité, la vraie, celle dont nous rencontrons les restes, semblables aux os des grands mainmit'éres antédiluviens, ressemblait dans son allure à une force naturelle. Elle passait comme la vague ou rouragan sans consulter personne, sans saluer personne, dans l'assurance tranquille de sa prééminence. Il lui suffisait de se montrer pour régner. Quia noniinur leu, c'était toute sa

sagesse .

Aujourd'hui c'est bien dilîérent. Elle ne croit plus en , elle-même. Le sentiment de son néant la ronge. Sous la suffisance de ses déclarations perce un vide irrémédiable.

Si son pouvoir égalait ses prétentions, l'aurions-nous vue successivement rechercher tant d'auxiliaires, conclure tant d'alliances ou plutôt de mésalliances, faire appel à la ruse, à la corruption, aux passions comme aux intérêts les plus vulgaires, s'abaisser enfm à n'importe quelle concession pourvu qu'on lui permit d'exister ? Cette autorité superbe, qui jadis entrait seulement par les grandes portes, ne passait que par les voies royales, il n'est pas de basse poterne ni de sentier détourné où elle n'ait traîné de nos jours les restes d'une majesté déchue. Quand elle peut s'assurer le concours de la Force, elle exulte et s'imagine obtenir par la contrainte ce qu'on ne lui accorde plus par choix ni par persuasion, et elle nous donne le change. Beaucoup de nos contemporains se sont laissé prendre à ces démonstrations brutales. Ils confondent l'autorité avec la force, et la peur leur tient lieu de foi. Mais c'est là l'indice d'une âme basse et d'un aveuglement misérable.

Pour les clairvoyants, l'autorité qui a besoin de s'imposer par la Force se donne à elle-même le plus éclatant témoignage de pauvreté. Elle n'est plus alors que la tyrannie, la forme la plus abjecte du pouvoir. Les anciens la nommaient d'un nom significatif : l'impuissance.

Il existe une formule ayant eu un sort de premier ordre en notre temps. Elle est devenue comme la devise de l'esprit autoritaire : « La Force prune le Droit. » D'aucuns ont vu dans cette formule, dressée comme un monument de réaction en plein xix*' siècle, un signe attristant des défaites de l'esprit. Hélas I ils ont raison dans ce sens que des millions et des millions d'êtres se sont abaissés dans la poussière devajit une pareille déclaration, et, d'hommes nés pour la liberté, sont devenus les adorateurs delà Force.

Et cependant cette formule est un aveu. Pour que Tau-

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torilé reste à la Force, la Force doit être aveugle et sourde, sans intelligence ni entrailles. Du jour où ses yeux s'ouvrent, où elle aperçoit devant elle cette chose nouvelle, surprenante, le Droit, le Droit désarmé, et qu'elle marche sur cet antagoniste en le nommant, en lui criant: « Jr suis plus fortf que toi », elle a rencontré et

salué son maître.

Et la Force le sent bien. C'est afin de s'étourdir ellemême qu'elle répète et enseigne à ses esclaves sa devise mensongère. Mais elle n'v croit pas. Et c'est bien là une des preuves de ce qu'il y a d'étrange et de contradictoire dans ce temps-ci.

Jamais, à aucune époque, la Force n'a été entourée ' d'un appareil aussi formidable. La Science lui a mis aux mains des engins auprès desquels toutes ses armes d'autrefois sont des jouets d'enfant. Mais elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, semblable à ces vieux guerriers qui ne peuvent plus soulever leurs armures. La Force a honte d'elle, qui ne s'en aperçoit? elle ne peut se passer de ce Droit auquel, à la face du monde, nous la voyons jeter le défi. Elle cherche des excuses, des motifs avouables, un appui dans l'opinion. Quand elle est isolée, elle a peur. Peur de quoi ? De ce quelque chose qui ne se voit ni se touche, qu'on ne peut ni fusiller, ni sabrer, ni broyer ni emprisonner, de celte puissance contre laquelle la force n'a plus d'action : elle a peur de l'esprit. Les puissances de chair de nos jours se sentent discréditées. La volonté d'exercer des violences ne leur manque pas. Elles voudraient bien écraser les contradicteurs, trancher le nœud gordien, jeter le glaive dans la balance, mais préalablement elles essaient de faire croire qu'elles ont raison d'en agir ainsi ; car elles savent bien, et tous les jours le prouvent, que les coups d'autorité appuyés par la Force seule, aboutissent toujours à des

défaites. Voilà pour l'autorité sous sa forme brutale. C'est un sauveur bien démonétisé que vous nous offrez là. On pourrait lui appliquer la parole : Médecin, guéris-toi toimême. Si nous possédions seulement celui-là pour nous guérir du mal dont nous souffrons, nous serions perdus. L'autorité brutale est immorale par essence et ne saurait créer la moralité. Elle est bonne pour former les mœurs d'esclaves. Mais, de même qu'elle cultive l'obéissance aveugle, elle se prépare toujours à bref délai les révoltes d'esclaves, plus aveugles encore que leur obéissance.

Mais, passons à l'autorité sous sa forme noble, l'autorité spirituelle, ce qu'on appelle le gouvernement des

âmes.

Pour imposer une conception invariable du monde, l'ancienne autorité s'entourait d'affirmations. Elle résidait en un livre, une tradition ou une collectivité d'hommes. On les croyait sur parole. Quelquefois ils corroboraient leurs dires en citant des miracles à l'appui.

Sans parler des abus de cette autorité, l'abus ne prouvant rien contre l'usage, je rappellerai seulement les procédés qu'elle emploie, quand elle essaie maintenant d'avoir une influence réelle sur les esprits. Je suis tout d'abord frappé d'une chose. Les détenteurs les plus vénérés de ce genre d'autorité, consacré par l'âge et le respect, cherchent à se justifier devant l'opinion de ceux auxquels ils s'adressent. Ils ne se contentent pas d'affirmer, ils discutent, ils produisent des arguments. Ils ne renoncent ni à leurs prétentions ni à leurs miracles. Mais, au lieu d'asseoir comme jadis leurs raisonnements sur ces prétentions et sur ces miracles, ils font effort pour asseoir ceux-ci sur des raisonncTments. Ils sentent bien que ce qui autrefois servait de preuve a aujourd'hui besoin d'être

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établi tout d'abord. En méditant sur ce phénomène significatif, voici la conclusion qu'il faut en tirer :

Nous nous trouvons bien ici en présence d'une autorité, celle de la raison devant laquelle, tour à tour, tout ce qui avait de l'autorité dans le monde spirituel cherche à se justifier. Mais n'est-ce point aussi la seule autorité reconnue par l'esprit moderne dans ce qu'il possède de plus élevé? il se trouve donc que, par la force des choses, cette autorité-là a lentement détrôné toutes les autres. Bon gré mal gré elles viennent aujourd'hui lui demander l'investiture. H ne leur restera de vraiment solide que ce qu'elles pourront maintenir devant elle. Nous assistons ainsi de notre temps à une lutte étrange et grandiose : d'une part, une poussée autoritaire se produisant dans tous les domaines de l'idée et du fait, et dont les manifestations remplissent le monde de l'apparence; d'autre part, la ruine lente et profonde du principe même de l'autorité extérieure par les progrès du principe de l'autorité intérieure.

Je demande maintenant aux donneurs de conseils de tout à l'heure : Comment pouvez-vous nous recommander un genre d'autorité suranné? nous offrir ce qui n'existe plus et nous engager à rejeter, comme un vil et dangereux engin, la seule chose au monde restant debout et dont nul ne peut se passer, pas même vous? Eh I sans doute il nous faut un point fixe popr nous orienter et sortir de l'anarchie ; mais ce point fixe est dans la raison et la conscience, sources permanentes et normes de toute autorité durable, bases de l'esprit humain, pierres angulaires de l'idéal moderne.

Quand on nous dit que cet idéal nous a conduits dans les marais comme un feu follet, on nous fait trop d'honneur. On nous traite comme des gens qui le suivent et y conforment leurs actes.

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En sommes-nous vraiment là? Je pense plutôt que non. Y eut-il jamais époque en plus flagrante contradiction avec ses principes que la nôtre ?

La démocratie, la liberté, les lois élémentaires de la raison et de la justice, sont-elles notre règle ordinaire ? Qui donc oserait le soutenir? Ne suffit-il pas de tracer à grandes lignes l'idéal moderne, pour savoir à quel point il hurle avec nos pratiques? cet idéal qui, dans le domaine de la pensée comme dans celui de faction, pourrait se définir par un seul mot : Y Equité.

Non, messieurs, ce n'est pas pour avoir rejeté une forme d'autorité usée que nous sommes en détresse, et je soupçonne ceux qui s'en réclament et nous la proposent de la désirer, plus encore pour mater leurs adversaires, que pour y trouver eux-mêmes un frein.

Nous sommes en détresse parce que nous avons été infidèles à nos propres principes. Sur tous les points où la vie moderne est en souffrance, le mal vient d'une infraction à quelque loi simple et profonde. Ce qui nous perd, ce sont nos mensonges, nos hypocrisies, nos exagérations, nos conclusions prématurées, nos abus de la liberté, l'oubli des lois de la solidarité ; le mépris du droit de l'individu ou la méconnaissance de l'intérêt général, et par-dessu& tout cela un manque de fermeté qui nous vient d'avoir quitté la hgne sûre de la raison et de la conscience, pour suivre les sentiers tortueux et incertains des passions éphémères des instincts subalternes. 11 nous arrive ce qui arrive aux bateaux sans lest : ils tiennent mal la mer et perdent l'équilibre au premier coup de vague. Certes nous avons marché sur des chemins mauvais, nous avons besoin de fixer un but et de le poursuivre d'une volonté tenace, mais la conversion que la situation réclame n'est pas celle attendue de nous par les champions de l'autorité vieux style : c'est une autre conversion et dont ils ont

ts. -i ». i^A

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besoin autant que nous-mêmes, la conversion à la raison et à la conscience, la conversion aux lois de la vie vraie.

Lorsqu'on parle de la raison et de la conscinicr comme de points solides pour inspirer la conduite et la guider, on s'expose à s'entendre présenter des objections graves, et qui méritent toute notre attention.

De ces objections, en voici quelques-unes : « Pour s'orienter il faut un point de repère immuable. On peut le trouver dans une autorité extérieure, jamais en soi. L'individu est trop sujet aux variations et ne peut être capable de se servir à lui-même de guide. Sa démarche incertaine a besoin de rencontrer un soutien ailleurs qu'en lui. Pareil à l'homme qui titube ou perd l'équilibre, il porte d'instinct la main vers un point d'appui extérieur. Il sent que le salut n'est pas en lui et a mille fois raison. S'orienter sur la raison individuelle, c'est s'orienter sur une girouette. »

C'est là une opinion courante. On se plait à ajouter : «La raison, c'estlajugeotte étroite et prévenue de chacun, contingente, capricieuse et fragile comme lui. »

11 faut l'avouer, voilà une objection forte. Elle n a qu'un tort, c'est de porter à faux comme jugement d'ensemble sur la raison et sa valeur.

Rien n'est plus différent de la raison que ce qu'on nous critique là sous son nom. Il y a entre ces choses autant de rapports qu'entre la constellation de la Grande Ourse el la femelle du quadrupède ainsi nommé. — 11 est donc nécessaire de nous expliquer pour nous entendre La raison n'est pas ce qu'un homme pense parce qu'il veut le penser, l'ayant très habilement prémédité et combiné. C'est plutôt là une façon de jongler avec son intelligence et de lui faire exécuter des tours d'acrobatie. La raison est ce qu'on ne peut s'empêcher de penser, malgré

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soi, en face d'un fait, qu'il soit pour nous ou contre nous. La raison ensuite n'est pas uniquement la faculté logique, l'intellect : c'est l'ensemble des lumières dont l'homme dispose, la totaUté de ses moyens d'information. Ne voir la raison que dans ce qui est démontrable d'une certaine façon mathématique ou mécanique, c'est limiter arbitrairement son domaine total à quelqu'une de ses provinces. Car il y a d'excellentes raisons d'admettre que le monde est plus grand que ce que nous en voyons et saisissons. Le sens du mystère est donc une des manifestations de la raison qui entrevoit et pressent ce qui la

dépasse.

On reproche aussi à la raison d'être individualiste à l'excès, de pousser à la dissociation, et l'on nous cite en exemple les raisonneurs ergotant et cherchant force subtilités, chaque fois qu'on les invite à plier sous la loi commune.

A cela il faut répondre que si quelques-uns font de leur raison un usage qui les isole, les singularise, les rend incapables de disciphne, c'est leur faute et non celle de la raison. Car la raison n'est pas une force individuelle. L'homme n'en est pas le maître tout en la portant en lui. Elle n'est pas son bien personnel, mais un bien commun. Elle ne constitue pas l'étroile et haïssable plate-forme de l'individualisme de bas étage, sectaire par essence, porté à l'exclusion et à l'égoïsme. Elle est au contraire la plus large base de rencontre qu'on puisse établir. En la suivant, les hommes arrivent à se mettre audessus de presque tout ce qui les divise.

Cette pauvre raison ! De quels méfaits ne l'a-t-on pas accusée ? Comme on l'attaque et la bafoue à l'heure présente ! C'est à qui lui jettera la pierre. 11 en est de même de la conscience, qui est la forme morale de la raison. Pour quelques-uns, avoir une conscience, c'est

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être un révolté ; c'est s'ériger en corps étranger dans la société. On nous avertit d'avoir à nous méQer de la conscience comme d'un conseiller capricieux et intéressé.

La conscience, s'écrie-t-on, mais c'est la chose du monde la moins faite pour nous diriger. C'est le jugement presque toujours douteux et partial que chacun porte sur ses actes. C'est sa complice, un pauvre fétiche domestiqué, rendant des oracles serviles et disculpant toujours son

maître.

Comme ces sortes de propos sont loin de leur objet ! La conscience n'est pas ce jugement roué que nous parvenons à formuler et souvent à faire agréer aux autres, cette norme flexible que nous appliquons à notre aise. C'est au contraire un jugement supérieur à nous et que nous subissons malgré nous. Tel vient de se laver d'une accusation et de persuader ses semblables de son honneur et de son innocence, qui sait fort bien qu'il ment et, seul avec lui-même, s'entend nommer menteur.

Tel autre insulte et accuse publiquement un homme qu'il a intérêt à salir, et ceux qui l'entendent le croient sur parole. Lui seul ne croit pas le premier mot de ce qu'il dit, car il ne le peut pas. Sa conscience rend témoignage à celiii qu'il essaie de déshonorer. Non, la conscience n'est pas notre chose, elle nous domine.

Si la raison est le fait dont je ne puis me défendre, la conscience est le jugement que je subis bien plutôt que je ne le crée. L'une et l'autre sont tout à la fois au plus profond de notre être et indépendantes de nous.

La raison et la conscience sont ce qu'il y a de plus impersonnel, de plus universel, et, dans le sens exact de ce mot, de plus véritablement objectif dans l'individu.

Au surplus, si nous ne voulons les suivre, que suivronsnous? Même pour nous persuader de suivre une autre voie, c'est par leur intermédiaire qu'il faudrait nous y

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engager. On ne les détrônera pas, on ne les déplacera pas. Il sérail tout aussi facile de déplacer les montagnes ou de décrocher les étoiles.

S'efforcer de suivre la raison, c'est être sur le chemin de la vérité.

S'efforcer de suivre la conscience (qui n'est autre chose que la raison appliquée à la qualité de nos actes), c'est être sur le chemin de la justice.

L'une est la règle de la pensée; l'autre la règle de l'action.

Examinons-les successivement. La règle de la pensée consiste à employer tous ses moyens d'information, afin d'aller, de ce qui parait plus sûr à ce qui l'est moins, sans négliger aucun fait ni aucune forme d'expérience. Ne jamais conclure dans le détail sans motifs suffisants, et, dans l'ensemble, se garder de s'installer dans un système définitif en excluant tout nouveau renseignement. Ne pas arrêter son enquête sur la nature, sur l'homme, sur aucune des grandes questions qui dominent la vie. Laisser ouverte la trouée de l'infini, et ne jamais oublier que l'univers est plus grand que Tidée qu'il nous est possible d'en avoir. Laisser ouvertes les communications avec la pensée des autres dans le passé comme dans le présent, surtout avec la pensée des adversaires. La réalité a plus d'aspects que chacun de nous ne peut en apercevoir. Nous sommes créés pour nous compléter les uns les autres. — De cette recherche libre, désintéressée, résultent les convictions sincères. Ces conviction ne sont jamais exclusives. La méthode même qui nous les procure, nous fait admettre que d'autres peuvent user de leur indépendance sans manquer à la sincérité. Ayant passé, à force de chercher, par des états d'esprit différents, opposés parfois, nous les admettons chez nos semblables. Nous les trou-

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vons inévitables et bons. Le chemin des libres convictions est le chemin de la tolérance, une des garanties indispensables de la vérité, qui ne peut être réalisée que par TelTort de la raison collective et le libre jeu des tendances les

plus diverses.

Voici maintenant la règle de l'action : La loi d'un être résulte de sa nature totale. Toute la morale pratique tient dans cette formule : que l'homme soit un homme et non une poule mouillée, un renard, un serpent, un âne ou un pourceau. En suivant ce principe, nous ne mutilerons ni ne léserons aucune partie de notre être; nous ne vivrons exclusivement ni par l'appétit, ni par la passion, ni par le sentiment, ni par l'intellect, ni par un intérêt borné, mais par l'intérêt harmonique de tout ce qui est en nous, afin que chaque partie de nous-même y trouve son compte et se tienne dans le rang, à sa place.

Toute conduite destructive de Téquilibre humain est immorale. L'évolution normale, totale, voilà la vie vraie,

la bonne vie.

Elle ne saurait être le triomphe de l'individu en opposition avec le corps social. Ni l'individu ni le corps social n'existent par eux-mêmes : isolés, ce sont des abstractions. La vie ne les connaît pas. La réalité nous les montre entrelacés. Leurs intérêts sont donc connexes. La vérité, c'est l'individu social, fraternel, vu et cultivé dans son indissoluble union avec l'ensemble qui, d'autre part, se sauvegarde et se respecte en respectant l'individu.

Voilà les deux règles fondamentales de l'homme : elles ne font qu'une seule et même loi, régulatrice suprême, autorité dernière.

Essayons maintenant de montrer l'avantage qui existe à s'orienter, d'après une semblable méthode.

Voici un premier avantage, spécial à la vie morale :

Un des points faibles de l'opinion de ce temps, et de tous les temps d'ailleurs, c'est de considérer la loi morale comme une invention humaine, une sorte de règlement où la convention et l'arbitraire tiennent la grande place. Elle n'apparaît plus alors avec une suffisante surface. Qui donc a qualité pour imposer une ligne de conduite aux autres?

Une erreur analogue consiste à voir dans la loi morale un commandement autocratique d'un monarque divin, dont le bon plaisir tient lieu de loi suprême.

Dans les deux cas la morale manque à nos yeux d'une base solide. Sa cohésion avec la vie ne s'aperçoit pas. Elle provoque notre esprit critique. Nous ne comprenons pas suffisamment pourquoi telle chose est exigée plutôt qu'une autre. S'il nous faut admettre qu'une chose est bonne parce qu'elle a été commandée, tout commandement venu de haut est bon, même s'il ordonnait le lendemain le contraire de ce qu'il a ordonné la veille. Quelque chose en nous se révolte à cette idée.

La situation devient tout autre si la morale nous apparaît ce qu'elle est en réalité, comme l'interprétation des lois mêmes de la vie, telle que Dieu la crée, interprétation sans cesse amendée pour devenir plus conforme à son objet. Le commandement qui nous guide et nous lie ne vient pas du bon plaisir d'un homme ou d'une collectivité, ni même du bon plaisir de quelque potentat céleste un peu étranger à nos affaires, il émane de la nature des chost^s, des entrailles de l'être. A la loi formulée, au commandement reçu, répond en nous un écho familier.

Ainsi comprise, la loi morale n'est ni dans le vague ni dans l'arbitraire. Elle est dans le réel et le nécessaire. Et sous cette forme elle est infiniment plus rapprochée de nous et plus énergique. Ne pensez pas que cela puisse lui enlever son prestige humain ni surtout son caractère religieux. Pour l'âme religieuse elle devient cette loi non

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écrite dont parlent Sophocle, les Prophètes, saint Paul et qui est antérieure et supérieure à toute autre loi. Elle est l'expression toujours neuve et persistante à travers les apparences les plus diverses, de l'esprit éternel actif au fond des choses ; elle est la sollicitation sans cesse renouvelée dans le sens intime, de vivre d'une façon digne de

nous et de Lui.

Sous cette forme, sans rien perdre de sa force, elle perd de sa rigidité. Elle se présente, non comme une entrave à notre développement, procédant surtout par négations, défenses, restrictions, pareille à ces jardiniers-bourreaux qui violentent la nature et obligent les arbres à prendre des aspects géométriques ou des formes d'animaux. Elle est la poussée intérieure nous encourageant au développement harmonieux, à Tépanouisseraent.

L'homme de la loi autoritaire marche comme sous le fouet. L'homme de la loi intérieure est mù par un ressort. C'est du centre de ses intentions que partent ses actes. On peut encore comparer celui que gouverne l'autorité extérieure à un bateau remorqué , à un wagon qui ne bouge qu'amarré à la locomotive. Sa force n'est pas en lui. On pourrait presque dire que sa conscience habite à une autre adresse que lui-même. L'inconvénient d'une pareille situation est évidente. Il y a des heures où devant les décisions urgentes que réclament les circonstances, on n'a plus le loisir d'aller prendre un avis comme on va prendre l'heure à l'horloge publique. Il est plus sûr de la porter sur soi.

Ce genre d'orientation par la raison et la conscience a un autre avantage, social celui-là. Il unifie les intentions humaines. Les interprétations que les hommes se donnent de l'existence sont différentes. Les systèmes de morale constituent une ffore infiniment variée. A regarder toutes

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ces fleurs du dehors seulement, il semble qu'il n'y ait entre elles aucun lien. Mais de même que les végétaux: les plus disparates fraternisent par la racine, le sol, le climat, des caractères communs signalent les systèmes les plus hétérogènes. La théorie nous diversifie : la nécessité pratique nous ramène à quelques points essentiels et communs. On peut se faire toutes sortes d'idées parfois divergentes et contradictoires : lorsqu'on en vient au faire et au prendre, on s'aperçoit vite qu'il n'y a pas tant de façons de s'organiser dans la pratique et d'y faire œuvre qui dure et qui vaille. Les conditions au sein desquelles nos elforts s'exercent, les ressources avec lesquelles nous travaillons, l'analogie des milieux et des êtres rétablissent une certaine unité. Par des chemins divers, nous sommes sans cesse ramenés aux mêmes problèmes, qu'il faut résoudre par les mômes moyens, au sein des mêmes difficultés.

On pourrait comparer les divers systèmes de morale à des fractions très dissemblables entre elles. La pratique se charge de les réduire au même dénominateur.

En s'orientant selon la raison et la conscience, on est préserve de négliger les leçons d'union que la vie prodigue ; on les recueille avec bonheur comme autant de gages de paix.

On ne tombe pas dans la catégorie des gens qui, se croyant irréductibles entre eux, ne s'adressent plus la parole que pour se déclarer : « Il n'y a rien de commun entre vous et nous. »

Notre temps souffre d'incohérence morale et d'émiettement social parce qu'il s'oriente sur ce qui divise les hommes. Nous nous dirigeons d'après les appétits et les intérêts ou d'après des systèmes de pensée exclusifs, des croyances hostiles se présentant comme autant de blocs intangibles. Le résultat est un fractionnement à l'infini.

MORALE SOCIALE. — WAGNER

Car les inlérêts et les appétits engendrent les dissensions et Tesprit sectaire les aggrave en élevant la division à la hauteur d'un principe.

Grâce à cette façon de se conduire, cette caricature de la personnalité humaine, le personnage inférieur qui est en chacun de nous, ou, ce qui revient au môme, le personnage collectif représenté par une coterie grande ou petite, joue un rôle prépondérant. C'est l'individualisme bête, vulgaire, qui triomphe : Le voisin, c'est l'ennemi; l'adversaire est un imposteur, un fauve nuisible à mettre à mort.

Ici, je pourrais ciler des exemples pris au milieu de nous. Mais ils éveilleraient l'attention sur des sujets trop brûlants et la fausseraient par là même. Tirons donc nos exemples d'un peu plus loin, afin de les contempler avec plus de calme.

Il y a quelques jours, le souverain d'un puissant Etat, se comparait à un jardinier qui soigne l'arbre national et en extermine les chenilles. Les chenilles auxquelles il pensait apparemment sont les socialistes. Mais, à leur tour, ceux-ci se mêlent d'écheniller, et je me persuade qu'à leur humble avis, une des chenilles qui font le plus de mal à l'arbre et dont l'extermination serait utile, c'est le jardinier lui-même.

Voilà où mènent les conceptions exclusives et absolues. Avec elles on est sûr d'être toujours la chenille de quelqu'un.

De pareils principes désagrègent le corps social. Il n y a plus de société, mais une poussière sociale qui flotte à l'aventure et que le caprice des vents promène oii il veut. Orientons-nous vers ce qui unit et rend l'homme liant, et non vers ce qui exaspère sa personnalité au point de la rendre hérissée et incapable de contact comme le porc-épic. Or, l'élément général par excellence, la

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véritable plate-forme familiale entre tous les membres de l'humanité, c'est la raison et la conscience.

Par elles nous devenons capables non de cohésion seulement, mais de discipline. L'homme des consignes intérieures est celui qui sait le mieux, en cas de besoin, comprendre et respecter toute autre consigne, car il s'en assimile l'esprit. 11 sait que, dans certains cas, obéir à un mot d'ordre inflexible, constitue le plus haut acte de Hberté. 11 ne marche ni comme une brute, ni comme une mécanique, mais comme un libre serviteur du devoir. L'énergie éclairée de dix hommes liés entre eux par cette obéissance réfléchie, a plus de prix, est capable de produire plus d'effet que la cohésion factice d'un troupeau concentré par la superstition, la peur ou la routine.

Quiconque est capable d'obéir ainsi l'est aussi de commander. On se plaint que nous ne sachions plus ni l'un ni l'autre. Donnez-nous des hommes de raison et de conscience, et nous retrouverons le secret perdu du vrai respect et de l'ascendant légitime. Ceux-là seuls peuvent exiger et obtenir la soumission de leurs semblables, qui se sont d'abord inclinés eux-mêmes devant la loi intérieure, et les premiers ont donné l'exemple de l'obéissance qu'ils réclament. On ne peut pas leur adresser le reproche sous lequel tombe toute autorité extérieure, d'imposer à autrui de lourds fardeaux qu'ils ne touchent pas du bout des doigts. C'est au contraire chargés de leur joug qu'ils exhortent les autres à s'en charger à leur tour. Ceux-là, on leur obéit non par contrainte, mais avec cette joie du sacrifice qui est en eux et qu'ils savent communiquer.

Cette même capacité de s'associer fortement dans un but commun, qualifie les hommes de raison et de cons-

MORALE SOCIALE. — WAGNER

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■ir.

cience pour maintenir et cultiver les traditions. Nous touchons là à une des fonctions sociales les plus délicates et les plus difficiles.

Qui donc nous dit que, pour perpétuer les Iradilions, un esprit servile et borné soit nécessaire ? C'est une opi- «nion générale, mais contraire à toute expérience sérieuse.

L'homme qui jure par une formule, manque de respect à cette formule. Il ne saisit ni le sens ni la portée, qui en sont la raison d'être et le prix. L'homme qui jure sur une institution, un livre, un autre homme, leur manque de respect h tous, car il s'interdit de les apprécier comme s'ils avaient à redouter son examen. Ce qui est vénérable demande à êlre honoré avec clairvoyance. Admirer sur commande n'est pas un hommage c'est une forme d'impertinence ; croire sans avoir examiné, sans bonnes raisons, est un mauvais service rendu aux choses saintes et presque une sorte d'impiété. Dire à quelqu'un : « Je te crois, mais je ne veux pas y regarder de trop près. » c'est lui témoisner non de la confiance, mais de la méfiance. Rien ne compromet plus les traditions que ce genre de faux respect.

Elles en meurent. L'homme littéral s'imagine garantir les textes et les éteint; il s'imagine fortifier les institutions et les affaiblit, en les empêchant de maintenir le contact avec la vie. Tous ces gardiens étroits des traditions sont de mauvais héritiers du grand trésor légué par le passé. En leurs mains se perd ce qu'ils ont la prétention de conserver. Pour vraiment honorer une tradition il faut la continuer, la garder vivante, capable de se renouveler. Il faut la faire renaître à travers sa conscience personnelle. Par ainsi les serviteurs les plus fidèles des traditions sont leurs disciples indépendants. Ils sont les ouvriers sans cesse méconnus mais indispensables de la continuité historique. En leurs mains le passé ne devient

pas cette lourde massue dont on nous assomme, mais le bâton vaillant qui nous soutient sur le chemin du pro-

grès et de l'avenir.

L'homme qui s'oriente selon la raison et la conscience ne sait pas seulement marcher dans le rang-, supporter la contradiction, recevoir des avis, respecter la loi et la liberté d'autrui. honorer et perpétuer les traditions, mais il puise dans son principe directeur une force extraordinaire. Il a en lui quelque chose de plus grand que lui, qui le soutient, l'inspire, trempe son caractère et affermit son vouloir en l'éclairant. Il sait former une résolution, assumer une responsabilité. Au besoin il prendra son parti d'être seul, si c'est là ce que l'heure demande. Avec une assurance tranquille, vous le verrez affronter les contradictions, le blàme, la menace, accomplir le devoir si difficile et si nécessaire en même temps, d'opposer à la tyrannie d'un seul comme au préjugé confondant la vérité avec le nombre, cette borne irréductible qu'on appelle une volonté. Qui soutiendra que ce soient là des qualités à négliger parmi nous ? Quelques-uns nous accusent d'individualisme. C'est se moquer de notre misère et reprocher son embonpoint à un sujet effrayant de maigreur. Trouver maintenant un caractère de marque, rien n'est plus rare.

M. Emile Faguet était dans le vrai en lançant un jour cette boutade : Aujourd'hui V homme qui pense par lui-même est un paria.

S'il était permis d'appliquer aux états d'âme des humains les termes empruntés à la classification zoologique, je dirais que l'immense majorité de nos contemporains sont des mollusques. Ils n'ont pas de squelette moral. Une autorité extérieure ne le leur donnera pas. Rappelons-nous le mot du roi de Naples, à qui Ton pro-

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