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JLSÏICK ET CIIAIilTÉ
Par M. Charles GIDE,
Professeur à la Fac-ulté <le droit de .Montpellier. Chargé du cours d'économie sociale à la Faculté de Droit de Paris.
(27 lévrier 1899.}
Mesdames, Messieurs,
H y a quelques mois, dans le discours annuel de l'Académie sur le pri\ Montyon, l'orateur, Pierre Loti, rappelait les paroles de l'apôtre saint Paul : « Or, maintenant ces trois vertus demeurent : la foi, l'espérance et la charité; mais la plus grande, c'est la charité. » Et il ajoutait ce mélancolique commentaire que des trois vertus théologales, contrairement aux prévisions, deux déjà, la foi et l'espérance, étaient mortes, que pour la dernière seulement, la charité, il ne s'était pas trompé : celle-là du moins demeurait et nous pouvions encore « y raccrocher nos mains lassées et découragées ».
Même pour celle-là, est-ce bien vrai? Naturellement Torateur ne pouvait dire autrement, puisqu'il avait pour tache de faire un discours sur le prix de vertu et de glorifier des actes de charité. Mais, au fond, en est-il bien convaincu lui-même?
La charité à son tour — quoique au témoignage de Fapôtre la plus grande des trois et qui devait demeurer après que toutes les autres seraient abolies, car la foi et j'espérance devront naturellement cesser du jour où nous
posséderons l'objet de notre foi ou de notre espérance, — n'est-elle pas elle-même bien près de mourir?
Voilà précisément la question que je voudrais ce soir, non point résoudre, mais discuter avec vous.
Je remarque d abord que les premiers intéressés, que ceux-là qui, par leur condition, semblent appelés à en être les bénéficiaires, n'en veulent point. Je ne parle pas, vous le pensez bien, de ces mendiants qui s'en vont demandant dans les rues ou aux portes : la charité, s'il vous plaît ! Ceux-là en veulent bien, mais nous récusons leur témoignage puisque tout le monde est à peu près d'accord aujourd'hui pour déclarer que c'est précisément à ceux-là, en tout cas, qu'il ne faut pas la faire ! Je parle non des pauvres de profession, mais de tous ceux qui, comme le dit une expression aussi juste que cruelle, sont « dans le besoin », de cette masse de la population ouvrière qui ne peut guère arriver à vivre qu'avec l'aide d'autrui, par un mode de patronage quelconque plus ou moins déguisé. Non, ceux-là n'en veulent point de la charité; ils la haïssent et le nom seul les irrite. Ce n'est pas la charité, disent-ils, c'est la justice que nous voulons ; c'est la justice qui résume toutes les réclamations des classes pauvres et qui se formule en termes encore plus vifs sous la plume de ceux qui se donnent, à tort ou à raison, comme ses représentants, socialistes ou romanciers sociaux. Ecoutez par exemple, pour n'en citer qu'un entre cent, M. Bernard Lazare dans les Porteurs de torches : « La charité, c'est la pourriture chrétienne qui maintient l'injustice... Organiser la charité, réglementer l'aumône, voilà tout l'effort social du monde chrétien et cet effort reconnaît la nécessité de la misère; il la perpétue en feignant d'y remédier, il dispense enfin de la justice... » De même raisonnent les membres des syndicats ouvriers ou des sociétés coopératives. Nous
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ne voulons pas la cliarilé ni lassistance de personne ! Et si le malheur des temps et Tinjustice des conditions sociales actuelles la leur fait provisoirement accepter, du moins leur espérance et leur désir — combien différent de celui de l'apôtre! — c'est qu\in jour viendra où elle sera abolie et où la justice seule distribuera à chacun sa part. Que si maintenant, au lieu d'écouter ceux qui sont destinés k être les bénéficiaires de la charité, nous nous tournons du côté de ceux qui sont les dispensateurs, vers les philanthropes, ceux qui font en quelque sorte profession de charité, leur témoig-nage n'est pas beaucoup plus encourageant. Voilà longtemps qu'ils ont constaté et ne nous ont pas caché que la charité, du moins sous forme d'aumône individuelle, loin de faire disparaître les pauvres, les multiplie, et pis que celai quelle transforme les pauvres en parasites, en exploiteurs, en professionnels de la mendicité, et que ces déplorables effets sont en raison directe de la régularité, de la fidélité, de l'intensité avec laquelle on pratique la charité. Que le seul moyen d'y porter remède, c'est de supprimer la charité individuelle, aveugle, sous la vieille forme de l'aumône, et de la remplacer par des « œuvres », comme on les appelle, soit par des organisations procédant par voie d'enquêtes, mettant à la distribution des secours des conditions rigoureuses, notamment le travail et même, si c'est possible, le travail obligatoire avec internement prolongé et où les pauvres ne soient pas trop généreusement traités, autrement ils y prendraient goût .... C'est bienà cela qu'on en arrive partout où la philanthropie est devenue une science, étrange évolution que celle qui nous mène de la charité à la condamnation aux travaux forcés ! Voici donc comment doit procéder aujourd'hui tout homme charitable, mais éclairé et de son temps. Un indigent s'adresse à moi. Je transmets son nom à l'un des bureaux des ren-
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seignements organisés pour cela, lequel fait une enquête. Je suis abonné à cet effet (on a droit à vingt renseignements pour 10 francs). Si la réponse est favorable, je fais revenir ce malheureux et je sors de mon tiroir tout un jeu de bons de différentes couleurs qui me coûtent de deux à dix sous pièce. — Que voulez-vous, mon brave ?
— Manger ? voici des bons des Fourneaux économiques.
— Coucher? voici des bons pour l'Asile de nuit. — Travailler? voici des bons pour l'Assistance par le travail où on vous fera, pendant la matinée, fendre du bois et lier des margotins. — Trouver une place? voici un bon pour un Office de placement. — Remarquez que je ne songe pas à railler ces œuvres î Je les trouve excellentes, indispensables et j'ai collaboré pour ma part à la création de plusieurs. Mais je constate simplement que cette façon toute moderne de faire la charité ne ressemble guère à celle d'autrefois : c'est la charité par intermédiaire. Nous la faisons comme les classes riches faisaient sous le second Empire leur service militaire, par remplaçants. L'armée, quoi qu'on dise, n'était pas plus mauvaise pour cela : le bourgeois remplacé s'acquittait tout de même de ses devoirs envers la patrie, puisqu'il lui donnait à sa place un remplaçant qui généralement faisait un meilleur soldat que lui et en tout cas montrait évidemment plus de vocation miUtaire, et quand le remplaçant était tué à sa place, ce qui arrivait quelquefois, il se sentait touché... moralement. Hé bien î il en est un peu de même ici. Les gens que je délègue à ma place pour exercer la charité, et à qui je remets largent nécessaire pour cela, la feront mieux que moi, précisément parce que c'est leur métier. C'est une application sage du principe de la division du travail. Je vois là un mécanisme ingénieux; mais je ne vois pas l'émotion de la charité, ni chez celui qui achète des carnets de bons
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comme on achète un carnet de chèques, ni même dans ces œuvres qui distribuent la soupe, le coucher ou le travail par des agents rétribués. En tout cas, elle ne ressemble que de très loin à la vieille charité, celle qui ne plaignait ni son temps ni sa peine, qui ne craignait pas de coudoyer les miséreux, qui acceptait facilement ridée d^être dupé par eux, et môme aimait à se laisser duper pour lamour de Dieu.
Et pour achever de nous renseigner interrogeons encore les savants, c'est-à-dire les économistes et les sociologues.
Ceux-là non plus ne sont guère encourageants. Sans avoir besoin de citer ici Malthus ou d'autres, il est bien évident que le principe de Self-help is'aider par soimême) est essentiellement antagoniste à celui de l'assistance d'autrui qui constitue la charité.
Cependant il serait injuste de présenter les économistes comme les ennemis de la charité, ils l'admettent, mais à la condition qu'elle reste à sa place, c'est-à-dire dans le domaine du sentiment et dans la libre pratique d'un chacun. Qu'on ne la fasse intervenir ni dans le domaine de la science sociale et économique, ni surtout dans la loi, ni même d'une façon déguisée, dans les institutions et les contrats. Il faut qu'elle reste absolument libre et individuelle.
C'est ce que dit H. Spencer de la façon la plus catégorique dans son livre sur la Bienfaisance. *
« La bienfaisance sous forme de secours matériels distribués aux nécessiteux a les effets les plus heureux quand elle est pratiquée individuellement... Si comme la justice elle bénit celui qui donne et celui qui reçoit, c'est seulement lorsqu'un rapport direct s'établit entre le bienfaiteur et le bénéficiaire. »
Et, pour mon compte, je serais assez de son avis. Mais
alors si je me rappelle que les revues philanthropiques, et M. Belot ici même, ont déclaré que la charité devait être surtout sociale, c'est-à-dire sans doute consister en œuvres, en institutions, je ne sais plus à qui entendre. Voici les uns qui déclarent qu'il ne faut faire la charité que d'une façon individuelle et non sociale; les autres qu'il ne faut la faire que d'une façon sociale et non individuelle... Mon Dieu! que de précautions et de défiances! Dans le doute, le plus sage ne serait-il pas de n'en point faire du tout?
De tout ceci résulte donc la quasi-conviction que la charité, du moins sous la forme sous laquelle les hommes se la représentaient jusqu'à présent, sous la forme de l'aumône, n'a plus bien longtemps à vivre. On ne la verra bientôt plus, diaphane, que sur les fresques d'un Puvis de Chavannes. Ce n'est certes pas nous qui nous associerons à tous ceux qui la bafouent et proclament la banqueroute aussi de celle-là. Non, ce n'est pas sans regrets, certes, que je la vois s'évanouir, celte noble figure de la charité aumônière, dont on peut dire sans doute beaucoup de mal, mais qui n'en est pas moins une des plus belles qui soient descendues du ciel pour frayer avec les hommes, celle qu'on a vue pendant dix-huit siècles comme le Booz de la Légende des siècles,
Velue de probité candide et de lin blanc
et qui de ses belles mains, de ses mains de reine, a tant de fois rompu le pain aux indigents !
Pourtant ce serait de notre part un souhait égoïste que de souhaiter qu'elle fût éternelle, car pour cela il faudrait souhaiter aussi qu'il y eût toujours des indigents : nous ne pouvons pas cependant désirer qu'il y ait toujours des misères à soulager à seule fin de faire du bien à nos âmes, d'entretenir en nous des sentiments charitables, les
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pauvres servant ainsi à nous procurer le bénéfice d'une gymnastique morale.
Il est vrai que Ton cite sans cesse la parole du Christ : Vous aurez toujours des pauvres avec vous I Mais d'abord le Christ n'a pas dit tout à fait cela. Il a dit : vous avez toujours des pauvres avec vous. Et puis d'ailleurs il est cerlam qu'il y aura toujours des pauvres parmi nous, en ce sens qu'il y aura toujours des hommes inégaux en forces, en capacités, en puissance de travail et, mieux que cela, il est éternellement vrai que chacun de nous est pauvre par certains côtés et ne peut se passer de l'aide d'autrui.
Et c'est ici précisément que nous allons voir reparaître la charité sous une forme nouvelle et que celle-ci, je crois, est destinée à grandir rapidement et à envahir tout le monde économique, celle de laide mutuelle, dont par exemple la société de secours mutuels offre un si clair exemple, mais dans laquelle rentrent aussi toutes les formes de la coopération. C'est incontestablement ici une forme de l'assistance et de la charité, car dans la société de secours mutuels, par exemple, il est bien évident que les membres bien portants, jeunes, vigoureux, courent beaucoup moins le risque d'être malades que les malingres, les débiles, les gens déjà âgés, et qu'en s'associant à eux dans une société où tous paient la môme cotisation et en acceptant cette commune solidarité, il est évident, dis-je, que les forts aident les faibles et paient pour eux. Et toute association, quelle qu'elle soit (même dans l'ordre purement industriel), comprenant nécessairement des individus inégaux et pourtant leur conférant, par définition même, des droits égaux, constitue indirectement un mode d'assistance mutuelle et, à prendre le mot dans le sens le plus large, une forme de charité ou, si vous aimez
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mieux, de solidarité, car c'est celle-ci qui semble destinée à remplacer l'autre.
Mais, direz-vous, cette forme d'assistance mutuelle, précisément parce qu'elle est mutuelle, ne peut embrasser que ceux qui ont quelque chose à donner? Quant à ceux qui sont trop misérables pour pouvoir rien payer, rien de leur bourse, pas même l'obole indispensable pour payer la cotisation de 1 franc par mois pour la société de secours mutuels, rien de leur personne parce qu'ils sont infirmes, aveugles, paralytiques, où trouver la réciprocité ? ils ne peuvent rien donner et doivent tout recevoir ; la charité ici reste forcément unilatérale. — Peut-être!
Les choses les plus inutiles en ce monde peuvent être utilisées et le sont de plus en plus par le progrès de la science. Et si noire science était parfaite, il n'y aurait pas, dans tout ce vaste monde, un seul brin d'herbe, pas un grain de sable, pas la plus petite chose, non, pas un microbe, qui ne pût avoir quelque utilité et faire quelque bien. Et c'est l'art de la charité, art divin, que de découvrir dans tous les déchets et les rebuts de la vie, la vertu cachée, la paillette d'or, qui pourra être frappée en bonne monnaie et servir à payer la cotisation sociale. Et puis il y a quelque chose du moins que le plus misérable pourrait toujours donner : un peu d'amour.
Et ne fût-ce que cela, que ce serait déjà assez pour enlever à la charité le caractère dégradant de l'aumône et de la mendicité d'aujourd'hui. Car remarquez bien que la charité, dans son essence comme dans sa signification étymologique d'ailleurs, n'a aucun rapport avec le don d'une somme d'argent ou même avec un secours en nature. Dans le passage de saint Paul cité par Loti, le mot grec de charité (yàp'-q) est simplement un synonyme du mot amour, et la preuve, c'est que dans ce même passage saint Paul dit : « Quand même je donnerais tous
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mes biens aux pauvres, si je n'ai point la cliarilé, je ne suis rien. » Or, donner tous ses biens aux pauvres, c'est assurément ce qu'on appellerait aujourd'hui la charité ! mais ce n'est point la charité chrétienne. Et quant au mot latin, caritas, il vient de l'adjectif caras, cher (une personne qui nous est chère), en sorte que le verbe qui correspond étymologiquement et exactement au mot de charité, c'est le verbe chérir. Veuillez excuser cette parenthèse philologique : elle est plus instructive que vous ne pensez peut-être, car supposez que vous rencontriez un pauvre qui vous demande l'aumône. Si, au lieu de vous dire : « La charité, pour l'amour de Dieu ! » il vous disait, remplaçant simplement le substantif par le verbe : « Chérissez-moi, pourl'araourde Dieu!... », vous recevriez assurément une petite secousse, une secousse salutaire, et la pièce de monnaie que vous aviez déjà sortie de votre poche vous tomberait des mains. Car cette simple substitution des mots vous montrerait, mieux encore que Tolstoï dans son admirable livre Que faire, que l'argent donné ne répond en rien à l'idée que nous devons nous faire de la charité. Elle exige l'amour chez celui qui la fait et elle n'est efOcace que si elle le provoque chez celui qui la reçoit.
Mais je ne dois pas vous cacher que les économistes protestent vigoureusement contre celte invasion et cette pénétration de la charité dans le monde économique. Ils voient là une confusion désastreuse.
11 y a, disent-ils, deux mondes différents et qui doivent rester différents.
L'un est celui de la justice : A cha'cun le sien, chacun pour soi - domaine de l'obligation, du contrat qui crée 1 obligation, delà loi qui la sanctionne.
C'est aussi celui de la science, précisément parce que
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la justice implique des notions quantitatives, des intérêts, des utilités qui se pèsent et se mesurent, et voilà pourquoi la Justice a pour attribut une balance.
Le domaine de la charité au contraire est en dehors de toute science : c'est celui du sentiment; libre à chacun de faire à cet égard ce qu'il voudra : il n'y a ici ni règles, ni lois, ni formules, ni pesées. La charité ne porte pour emblème ni règle ni balance, et si elle a un attribut, ce ne peut être que le même que celui de TAmour qui est, comme vous le savez, un bandeau sur les yeux.
Non seulement il y a là deux mondes différents, mais encore deux principes contradictoires. En effet, « le principe fondamental de la coopération sociale, dit Herbert Spencer*, exige que chaque individu ne reçoive ni plus ni moins que le véritable équivalent de ses services ». Voilà la justice. Chacun cherche de son mieux à faire son bonheur, nul n'étant tenu à faire le bonheur dautrui. Or, ce qu'on appelle la charité, c'est au contraire l'affirmation que le faible, le pauvre, l'infirme, l'incapable, celui qui rend peu ou point de services, doit recevoir selon ses besoins et sans qu'on vienne lui reprocher de ne servir à rien. Ce sont, comme dans la parabole de l'Evangile, les ouvriers de la onzième heure touchant la même rétribution que les ouvriers de la première heure. Tel est même l'exemple choisi dans un article paru il y a quelques mois dans le Journal des Economistes^ précisément sous le même titre que nous avons choisi : « Justice et Charité" » et dans lequel l'auteur oppose l'un à l'autre ces deux principes. Les ouvriers de la première heure sont payés par le maître selon la justice, dit-il, puisqu'ils sont payés au prix convenu ; les ouvriers de la onzième heure sont payés par le maître suivant la charité, quia bonus !
(1) De la Bienfaisance.
(2) N" du lô août 1898, par M. Anibon.
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Et malheur à la Société si Ton vient à confondre ces deux domaines, comme on le fait quand on introduit la charité dans la loi en créant des retraites pour la vieillesse payée avec l'argent des contribuables, ou en imposant au patron la participation aux bénéfices obligatoire pour ses ouvriers, ou en le forçant à lui payer sous forme de salaire minimum plus que ne vaut son travail, ou à l'assurer gratis contre la maladie, ou par toutes les institutions de mutualité, de coopération, de solidarité et autres. En liant Je sort des capables à celui des incapables, on n'obtient d'autre résultat que d'aCTaiblir les premiers sans relever les seconds.
Nous retrouvons donc ici, dans la doctrine des économistes, la même distinction que dans les protestations des socialistes— toujours la même opposition entre la justice et la charité. C'est la justice qu'il faut donnera la Société, disent aussi ceux-ci, ce n'est pas la charité.
Eh bien î malgré cette adhésion unanime d'esprits si peu faits d'ordinaire pour s'entendre, je crois que cette distinction, cette barrière, cette cloison étanche que l'on s'efforce de dresser entre la justice et la charité, n'existe pas.
Prenons un contrat, celui que vous voudrez, contrat de vente ou contrat de salaire : remarquez qu'en somme tous les rapports entre des hommes vivant en état de société tout au moins, dans toutes les sociétés dotées de la liberté civile se ramènent à des contrats, je ne dis pas des contrats devant notaire, ni même par écrit, je dis des échanges, des arrangements, des conventions. Et c'est bien ici, pour les économistes aussi, qu'il faut chercher le vrai terrain pour la justice. Eh bien I dans quel cas disent-ils que le contrat est juste? qu'il \ d. juste prix?
Toutes les fois qu'il y a équivalence, c'est-à-dire quand chacun a retiré de l'échange une valeur égale à celle de
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la chose ou du service qu'il y a apporté : à chacun le sien, cuique suum — ce qui ne veut pas dire que chacun gardera et remportera la chose même qu'il a apportée, puisque cette conclusion absurde serait la négation même de l'échange, de toute division du travail et même de toute vie sociale, — mais à chacun la valeur de sa chose ou de son travail. Et qu'est-ce qui détermine cette valeur? Un ensemble de causes assez complexes, mais que les économistes ont résumé longtemps sous la formule de la loi de l'offre et de la demande et qu'ils expriment plutôt aujourd'hui sous celle « du degré d'utilité finale » : contentonsnous de la première. Ainsi le salaire est juste, dit-on, toutes les fois que l'ouvrier peut vendre son travail, sa maind'œuvre, ce qu'elle vaut, c'est-à-dire au prix fixé sur le marché par la loi de l'offre et de la demande, disons 5 francs. Si un patron philanthrope lui en donne davantage, disons 6 francs, en ce cas le patron lui fait la charité du surplus. Si, au contraire, un ouvrier philanthrope consent à ne recevoir que 4 francs, en ce cas c'est lui qui se trouverafaire la charité à son patron. En un mot, toutes les fois qu'une personne reçoit un atome de plus que ne vaut la chose qu'elle donne ou donne un atome de plus que ne vaut la chose qu'elle reçoit, elle reçoit ou fait la charité. Voilà la ligne de démarcation nettement marquée entre ce qui est du domaine de la justice et ce qui est du domaine de la charité. Si nous n'en voulons point tenir compte, libre à nous, mais nous saurons du moins ce que nous faisons et qu'en franchissant la ligne idéale nous sautons hors de l'économie politique.
La première réllexion qui se présente à l'esprit, c'est que je n'aperçois point là le domaine d'une justice quelconque, point du moins de celle que les jurisconsultes romains et de tous les temps définissent « la ferme volonté de rendre à chacun le sien ». Tout ce que je vois, c'est un
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mécanisme servant à enregistrer Taction d'une loi naturelle, roffre et la demande, laquelle est parfaitement amorale, précisément parce qu*elle est naturelle, et aussi indifférente à toute préoccupation de justice que le soleil, qui, selon la parole de l'Écriture, se lève également sur les bons et sur les méchants, ou que la pesanteur — la pesanteur surtout : cette comparaison est tout à fait à sa place ici, puisqu'on donne toujours pour attribut à la justice une balance. Mais quand on ditd'une balance qu'elle esijmlr, il est clair que cette expression n'a pas le même sens que quand on dit d'un juge qu'il est u juste i> ! la balance n'est qu^un instrument qui ne fait pas les poids, mais qui se borne à montrer que deux poids sont égaux. Or l'échange n'est vraiment qu'une balance qui montre que deux valeurs sont égales, et rien de plus. Quand on dit que le prix est juste, cela ne veut rien dire d'autre que quand on dit que le résultat d'une addition est juste. Le vrai terme qu'il faudrait employer ce n'est pas ie juste prix, c'est le prir nécessaire.
Prenons quelques exemples fameux. Voici le marché entre Esau et Jacob. Esau vend son droit d'aînesse pour un potage de lentilles. Le contrat est-il juste ? Un économiste doit l'affirmer. Ne dites pas que le droit d'aînesse valaity^/x qu'un potage de lentilles, car qu'en savez-vous? Telle n'était pas l'opinion d'Esau en tout cas puisqu'il a accepté, et qu'il était sans doute meilleur juge que vous de ses intérêts et de son appétit. Il le dit lui-même : « Voici je vais mourir de fatigue et de faim : à quoi me servirait mon droit d'aînesse? » Et surtout ne dites pas : Oui, mais Jacob en bon frère devait tenir compte précisément de ce fait que son frère est affamé et n^avait pas dîné et ne pas abuser de la situation... Ah ! surtout ne dites pas cela, car vous brouilleriez d'une façon désastreuse la charité ou la fraternité avec la justice. Si chaque fois qu'on
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conclut un marché il fallait se demander si l'autre partie n'est pas affamée ou fatiguée, si par aventure elle n'a pas dîné, ou même s'il fallait se demander si elle n'est pas votre frère — oh! alors on sortirait complètement du domaine du droit et de l'économie politique ; non seulement il n'y aurait plus moyen de faire d'affaires, mais ce qui est plus grave, on ne ferait plus de la science mais seulement, comme dit si bien mon éminent collègue de Lausanne M. Pareto, de la bouillie pour les chats ^
Autre exemple : Shylock le Juif (je vous prie de ne pas me prendre pour un antisémite, comme cette série d'exemples pourrait vous le donner à penser) a convenu avec le marchand de Venise qu'il lui prêtait tant de sequins et que, si celui-ci ne pouvait le payer à l'échéance, il lui donnerait en échange une livre de sa chair. Et comme c'est justement cette éventualité qui se présente, Shylock réclame son dû; il le réclame au nom de la loi, au nom de la justice. Qu'avez-vous à dire ? Que cent sequins d'or ne valent pas une livre de chair humaine et vivante? Qu'en savez-vous? les deux parties l'ont librement évaluée à ce prix. Que l'humanité crie vengeance contre un semblable contrat?... Ahî pardon, nous allons recommencer à brouiller les choses ! Il ne s'agit pas d'humanité ici. Ecoutez Shylock ; il parle fort bien î « La livre de chair que je demande, je l'ai chèrement achetée, elle est mienne et je veux l'avoir [cuique siium !) Si vous la refusez, alors le droit de Venise est sans force : j'invoque la loi I »" Du reste, Shakespeare n'a pas inventé ce contrat ; la loi des XII Tables sanctionnait cette clause dans un texte fameux, qui permettait aux créanciers de couper leur débiteur en morceaux : in partes secanto. Et vous savez
(1) La Solldarilé. Journal des Economistes, 1897.
(2) Telle est d'ailleurs l'opinion du célèbre jurisconsulte Ihering dans son opuscule sur La Lutte pour le Droit.
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que Portia, déguisée en juge, est obligée de recourir à ce que Ihering appelle avec raison une misérable chicane pour le frustrer de son droit. Elle l'admet à l'exercer sous la double condition : 1° qu'il coupera juste une livre de chair, pas un milligramme de plus ou de moins; 2"^ qu'il ne versera pas une goutte de sang, car le sang n'était pas compris dans la clause. Pourtant si Shylock "avait mieux connu ses textes ou avait eu un meilleur avocat, il aurait pu très bien réfuter l'escobarderie du juge, car le texte de la loi des XII Tables déjà cité prévoit précisément la difficulté : « Quand bien même, dit-il, ils en auraient coupé un peu plus ou un peu moins, ils ne seraient pas en faute pour cela. Si plus ininusve secneriitt, sine fraude eslo ! » Au lieu d'exemples empruntés à la préhistoire ou à la fiction, en voulez-vous de plus actuels ? Il y a de grands chirurgiens à Paris, il y en avait un notamment dont tout le monde connaît bien le nom, mais que je me garderai de nommer il est mort), qui souvent, appelé pour une opération au lit d'un malade, après l'avoir examiné, disait : «L'opération vaut 10.000 francs ». Quelquefois même, après avoir fixé le prix, il reconnaissait que l'opération était plus difficile qu'il ne l'avait cru tout d'abord, et déclarait que c'était le double. Parfois même, ce n'était qu'après avoir ouvert le ventre du malade qu'il majorait son tarif. Et notez qu'il se faisait payer d'avance. Si la famille lui faisait observer qu'elle n'avait pas une liasse de billets de banque sous la main : « Qu'à cela ne tienne ! » disait-il, il recousait provisoirement le patient et annonçait qu'il compléterait l'opération dès qu'on aurait complété le paiement. Je veux bien que ce morticole fût un ignoble personnage quoique fort encensé et décoré, mais j'aimerais savoir ce que peuvent lui reprocher des économistes. Il donnait parfaitement valeur pour valeur ; il était très habile opérateur et, au bout du compte, un service qui
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consiste à vous sauver la vie peut bien valoir 10 ou 20.000 francs et même tout l'argent que vous pouvez posséder. D'ailleurs il ne s'imposait pas de force et la concurrence ne manquait pas : chacun était libre de s'adresser ailleurs... Oui, mais, direz-vous, un médecin ou un chirurgien habile ne doit pas, même en présence d'un riche client, à plus forte raison en présence d'un pauvre, chercher à tirer le prix maximum de ses services, de sa science; il doit user d'une certaine générosité... Hé î vous y voilà de nouveau. Que vous disais-je ?
Ne me dites pas maintenant que les exemples que j'ai choisis ne sont pas sérieux ! Ils sont excessifs, symboliques, si vous le voulez, mais vous sentez bien que sous ces symboles vous pouvez encadrer tous les faits empruntés à la vie de tous les jours. En somme, ces exemples ne sont que des cas extrêmes d'inégalité entre les contractants, or l'inégalité entre les contractants n'est pas l'exception, elle est la règle ! Et si vous voulez introduire dans ces cas-là l'exception de charité, ah ! prenez garde, ce sont tous les contrats qui se trouveront en défaut I Innombrables les contrats entre des Jacob qui ont bien diné et des Esaii qui n'ont pas de quoi manger le soir! innombrables aussi les contrats dans lesquels ce que l'un cède n'a que relativement peu d'importance pour lui, pas plus de valeur que la fumée d'un cigare, et ce que l'autre cède vaut un jour de vie, un morceau de sa chair î Innombrables aussi ceux dans lesquels l'un est le patient et l'autre lui tient le couteau sur la gorge !
Pourtant, si nous admettons le vieux principe de justice : A chacun le sien ! ou ce qui en est la conséquence nécessaire : A chacun l'exacte valeur, l'équivalent de son apport ou du service rendu ! si nous admettons le Do ut des, il n'y a aucun moyen d'échapper à ses conséquences qui paraissent révoltantes.
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Pourquoi vous paraissent-elles révoltantes ? Parce que c'est une justice sans charité. Et les farouches jurisconsultes romains l'avaient bien compris quand ils formulaient le dicton : Summum jus summa injuria (le comble de la justice, c'est le comble de l'iniquité).
Et voilà pourquoi aujourd'hui beaucoup de gens pensent que la définition du juste prix des économistes, cette définition stricte, ne peut plus suffire, et que le juste prix n'implique plus seulement Tégalité des valeurs, mais quelque chose de plus, la prise en considération de la situation des parties, de leurs besoins, de leur bonne volonté, de la peine qu'elles ont prise.
C'est ainsi que l'école catholique aujourd'hui, ressuscitant la doctrine de saint Thomas d'Aquin, n'accepte comme juste prix que celui qui assure à l'ouvrier les nécessités de l'existence et même une certaine dignité sociale. C'est ainsi que les Trade-unionistes anglais réclament le fair wagp (salaire loyal) ou livitu/ war/p (salaire en raison des besoins de la vie), c'est-à-dire le salaire qui permette à un homme de m.ener la vie d'une créature humaine. Or, dans tous ces cas, si le patron doit donner ainsi plus que la valeur vénale du travail de l'ouvrier, il fait de l'assistance, il fait la charité. Et remarquez que les Tradeunions n'admettent pas facilement — c'est même là un des traits caractéristiques de leur politique — que chaque ouvrier cherche à gagner selon ses forces et son habileté : au contraire, elles interdisent au fort de développer hu maximum son activité et d'en tirer le maximum de valeur, afin de laisser place au camarade moins habile ou moins heureux. Mais cela, c'est de la fraternité toute pure.
Mais c'est surtout quand nous pénétrons dans le domaine relativement nouveau de la coopération que le principe caritalif vient imprégner tous les contrats et faire craquer de toutes parts la vieille armure de fer de la justice.
JUSTICE ET CHARITÉ
J'ai déjà cité l'exemple de la société de secours mutuels : je n'y reviens pas, mais en voici un encore plus frappant dans ces associations de crédit rurales qu'on appelle caisses Raiffeisen et où l'on voit de pauvres gens, des ouvriers de la terre, de petits paysans, sans argent, obtenir tout de même des avances et du crédit, grâce à l'engagement qu'ils prennent tous ensemble solidairement de répondre les uns pour les autres. Il est bien évident que c'est la probité, le crédit des bons, des vaillants, des travailleurs qui sert de caution aux autres et leur permet de trouver du crédit. Les forts ici aussi répondent pour les faibles. Est-ce là la justice ? Pas, en tout cas, la justice qui a pour devise : A chacun le sien, chacun pour soi, pas, en tout cas, la justice qui préside à la lutte pour la vie et laisse à chacun la responsabilité de ses actes et de sa destinée — mais c'est laide mutuelle, c'est la solidarité, ce sont les forts servant aux faibles.
Voici la société coopérative proprement dite, soit de consommation, soit de production. Une de ses règles fondamentales et sans laquelle, à vrai dire, elle perd le caractère coopératif, c'est que ses rangs restent toujours ouverts et que tout nouvel adhérent peut y entrer aux mêmes conditions que les premiers associés, que les fondateurs. Je ne sais si vous sentez tout ce qu'il y a ici d'exorbitant, disons même d'injuste au point de vue de la justice proprement dite, du cuiqup suum ! Gomment, voilà des hommes qui ont fondé une entreprise coopérative, qui pendant des années, peut-être plusieurs générations, y ont mis non seulement leur argent, mais leur peine, leur temps, leur cœur, leur vie! qui ont bravé les quolibets ! Et puis en voici d'autres, peut-être ceux-là même qui n'avaient pas voulu se joindre aux premiers, peut-être ceux-là même qui les avaient raillés et leur avaient jeté la pierre, et qui, une fois qu'ils voient l'entre-
SÏORALE SOCIALE. — CH. GIDE
ij
prise prospère, les bénéfices réalisés, se présentent et disent : Nous voilà I nous nous sommes tenus loin pendant les semailles, mais nous venons partager la moisson ; ouvrez-nous! Et on leur ouvre en effet, et ils paieront ni plus ni moins pour entrer que ceux des premiers jours. C'est la parabole de l'Evangile dont j'ai déjà parlé et que le rédacteur du Joimial cirs Economistrs opposait à la notion du véritable contrat économique, qui se trouve ici pleinement réalisée : les ouvriers de la onzième heure touchent exactement autant que les ouvriers de la première heure !
Voici encore dans ces mômes sociétés des administrateurs, bourgeois ou ouvriers, qui donnent tout ou partie de leur temps aux affaires de la société, et cela ou gratuitement ou pour un très modique salaire : par exemple M. M..., directeur du Wholesale de Manchester, ou M..., directeur du Wholesale de Glascow qui, moyennant un salaire de loO livres sterling (3.750 francs), dirigent des entreprises qui font, l'une pour 300 millions, l'autre pour 100 millions de francs d'affaires par an, et à qui on s'empresserait, s'ils voulaient les quitter, d'offrir un traitement décuple dans n'importe quelle grande compagnie. Eh bien : à ceux-là le principe de justice n'est pas appliqué ; il n'y a pas équivalence entre le service rendu et sa rémunération ; ils donnent beaucoup plus, dix fois plus, qu'ils ne reçoivent. Font-ils la charité à leurs co-associés ? II est probable qu'ils seraient les premiers à protester contre une telle formule et les coopérateurs, de leur côté, déclareraient qu'ils ne l'entendent pas ainsi,' mais c'est parce que les uns et les autres entendent la charité dans le sens étroit d'aumône. Et certes, en effet, ils ne font pas l'aumône, mais si faire la charité, c'est simplement, ainsi que nous l'avons défini, donner plus qu'on ne reçoit, donner librement et par amour, si c'est mettre
JUSTICE ET CHARITÉ
en pratique le commandement de l'Évangile : Que le plus grand d'entre vous soit le serviteur des autres, oh î alors, nul doute qu'en effet les uns ne fassent et les autres ne reçoivent la charité I Chacun donne plus qu'il ne reçoit et même plus qu'il n'attend des autres.
Aussi n'ont-elles plus pour emblème la vieille image des balances, les sociétés coopératives, mais bien celle qui figure sur tous leurs imprimés et leurs enseignes : deux mains jointes, avec cette devise en exergue : Chacun pour tous, tous pour chacun î — La balance et le Chacun pour soi, voilà la justice ! les deux mains jointes et le chacun pour tous, voilà la charité ! Elle n'est donc plus exclue des contrats, elle les imprègne; elle leur donne ce qui leur manquait, une petite àme de bonté *.
L'idée que je voudrais vous laisser comme résultante de ces notions un peu confuses, c'est que la justice ne peut être enfermée dans une formule, c'est qu'elle va s'élargissant sans cesse. Ceci apparaîtrait plus clairement si nous avions pu suivre l'évolution de l'idée de justice en la prenant à ses débuts chez les sauvages. Chez eux l'idée de justice est bien plus stricte encore ; elle consiste dans l'égalité matérielle, c'est-à-dire en poids, en volume, ou en longueur, des objets échangés. Par exemple, le nègre donnera et acceptera, poids pour poids, de la poudre d'or contre de la verroterie et trouvera cela parfaitement juste. Dans les territoires de la baie d'Hudson,
(I) Du reste le grand théoricien de la Justice stricte Herbert Spencer le reconnaît catégoriquement : « On peut concevoir une société d'hommes qui observent scrupuleusement leurs contrats et qui n'atteignent pas à ce degré le plus élevé de la vie qui n'est possible qu'autant qu'on rend des services gratuits... La limite de l'évolution de la conduite n'est pas atteinte, jusqu'à ce que non content d'éviter toute injustice directe ou indirecte à l'égard dos autres, on soit capable d'etforts spontanés pour contribuer au bien-être des autres ». [Bienfaisance.)
3I0RALE SOCIALE. — CH. GIDE
autrefois, le commerce consistait surtout en échange de fourrures contre des fusils et l'échange se faisait de la façon suivante : le trappeur mettait un fusil, celui qu'il voulait céder, debout sur le sol, et le Peau- Rouge entassait ses fourrures autour du fusil jusqu'à ce que le tas se dressât à la hauteur du canon. A ce moment il y avait égalité et l'échange était conclu. Et cet usage entraîna même cette conséquence singulière que les trappeurs prirent l'habitude d'apporter des fusils de plus en plus hauts, à seule fin de faire monter le tas, tant et si bien qu'encore aujourd'hui on a pris l'habitude, dans ces régions, de se servir d'immenses canardières plus hautes qu'un homme. Le malheureux Peau-Rouge trouvait que c'était fin juste prix et probablement, si quelque trappeur, le prenant en pitié, avait arrêté le tas avant qu'il fût tout à fait à la hauteur requise, en lui disant : En voilà assez I le pauvre homme aurait pensé que le blanc était un homme bon et charitable qui demandait moins que son dû ! Eh bien! cette forme grossière de l'égalité dans réchange a été remplacée par une autre égalité, celle des valeurs, l'équivalence ; la pesée ou la mesure faite par l'échange n'est plus matérielle, elle est abstraite. C'est un progrès certainement, mais tout de même on commence à trouver que cette égalité-là est encore trop brutale, trop amorale, et on tend à remplacer l'équivalence par quelque autre mode de pesée qui répondra à une idée de justice plus haute, par exemple, en essayant d'établir l'égalité entre les quantités de travail échangées de part et d'autre, entre le nombre d'heures de travail ou les frais de production, ou bien par un procédé plus radical, en essayant d'abolir ce mode d'évaluation des services humains qui s'appelle l'échange, la vente, le salaire, pour le remplacer par un système de coopération et d'association où la part de chacun sera réglée, non par la
JUSTICE ET CHARITÉ
loi de l'offre et de la demande, non par la voie des enchères, mais par une délibération réfléchie. La justice commutative, comme on l'appelle, aura fait place à la justice distributive qui n'a plus pour emblème cet aveugle instrument qu'est la balance mise au service de la fatalité, mais la palme qui est décernée au plus digne.
Enfin je citerai encore comme exemple l'évolution de la justice dans un autre domaine, celui de la pénalité. Au début, justice grossière qui consiste aussi dans une égalité matérielle; elle s'appelle le talion, œil pour œil, dent pour dent. Puis cette notion s'épure, ce n'est plus l'égalité matérielle entre la faute et le châtiment, c'est une équivalence qu'on cherche à établir entre la faute et la peine : un coup de couteau donné vaut trois mois de prison . . . pourquoi ? Puis on fait encore un pas de plus ; cet idéal de la justice égale pour tous qui ne fait point acception de personnes, s'efface à son tour et est remplacé par une théorie nouvelle qu'on appelle findividtialisation de la peine ' et dans laquelle, au lieu d'appliquer la même peine au même délit, on prend en considération les individus, on s'efforce de peser la responsabilité de chacun : on appliquera, par exemple, la loi Bérenger, c'est-à-dire la suppression au moins provisoire de la peine pour celui qui a commis une faute pour la première et, on l'espère du moins, pour la dernière fois. Or, je vous demande si cette justice nouvelle qui s'est faite paternelle, miséricordieuse, qui pèse les bonnes intentions, ne ressemble pas beaucoup plus à la charité qu'à la justice d'autrefois, à la justice romaine qui portait la hache et les verges ou à celle du moyen âge qui brandissait les tenailles ardentes? Alors, si telle est l'évolution de la justice criminelle, pourquoi en serait-il autrement de la justice économique?
(1) Voy. le livre de M. Saleilles sous ce titre (Félix Alcan. éditeur, 1898).
-MORALE SOCIALE. CH. (ilDE
Et pourquoi celle-ci aussi ne passerait-elle pas de la justice commutalive stricte, du Do ut des, qui comme Ta dit Proudhon d'ailleurs! n'est qu'un talion retourné, à la justice individuelle, personnelle ?
Ainsi, dans tous les domaines, l'évolution nous montre deux domaines il est vrai, celui de la justice et celui de la charité, mais elle nous montre aussi le domaine de la justice s'agrandissant sans cesse et s annexant peu à peu celui de la charité. Représentez- vous deux cercles concentriques avec un centre commun qui estl'égoïsme : le cercle intérieur est celui de la justice : le cercle extérieur est celui de la charité. Sans cesse le premier s'étend et absorbe la zone extérieure ; celle-ci cependant ne perd rien de sa superficie, car tout ce qu'elle perd d\m côté, elle le retrouve et au delà de l'autre, en élargissant sa circonférence vers les régions infinies mais encore inoccupées, vers les déserts de l'amour— ne fût-ce par exemple que la région nouvelle de la pitié envers les animaux.
Et encore cette image rend-elle mal ma pensée, car elle semble donner à la justice le rôle actif et conquérant, alors qu'au contraire, celle-ci ne représente que l'élément mort, figé, cristallisé : oui, chaque règle de justice est un beau cristal aux formes géométriques — c'est pour cela qu'il fournit matière à une vraie science précise et formaliste — et peu à peu les cristaux grossissent dans reau-mère qui les baigne : c'est la charité qui les nourrit.
Ainsi Loti, et surtout saint Paul, disaient bien :' en fin de compte la Charité demeure. Les sciences sociales ont beau affecter de la dédaigner, c'est d'Elle que de plus en plus elles vivront. Seulement il peut arriver qu'on ne la reconnaisse pas clairement parce que du jour où elle est acceptée de tous, elle s'appelle la Loi.
L'ORDRE DES JOIES
Par LEON BRUNSCIIVICG
Professeur «le pliilosopliie au lycée de Rouen.
(ii mars I8mi.)
Mesdames, Messieurs,
Nous cherchons dans la joie le principe de la vie morale parce que nous ne nous résignons pas à ce que la loi morale soit un objet de crainte. La crainte est liée à l'idée du mal, et tout ce qu'on fait par crainte, on le fait malgré soi, à contre-cœur. Or l'acte où nous ne mettons pas toute notre âme, qui n'engage pas notre personne tout entière, ne saurait juger notre vraie valeur. Mais, en voulant faire de la joie le principe de la vie morale, est-ce que nous ne renonçons pas à poser une règle de morale ?
Car c'est un fait que la joie n'existe que pour l'individu qui l'éprouve, au moment et dans la mesure où il l'éprouve. 11 n'y a pas de doctrine abstraite qui puisse se substituer à la conscience individuelle, et nous commander d'être joyeux ou d'être tristes. Il n'y a donc pas d'autorité supérieure qui puisse se constituer sur la base de la joie, et imposer aux hommes une conduite uniforme. L anarchie sera dans la société. Et non seulement elle sera dans la société, mais elle sera encore en nous. Car c'est encore un fait, et qui n'est pas moins incontestable, que nos joies ne sont pas à notre disposition comme si c'étaient des
MOKALE SOCIALE. — L. BRLXSClIVICCi
Choses matérielles el tangibles qu'on peut laisser pour un temps et qu'on retrouve intactes. Ce qui nous a fait du plaisir cesse de nous en faire à force de se prolonger ou de se répéter. A certains moments nous ne nous reconnaissons plus nous-mêmes, tant deviennent trompeuses les promesses tirées de notre expérience passée. Ce dont nous attendions le plaisir nous laisse indifférents, ou nous ennuie. Lentement ou brusquement nous nous détachons de nos propres joies, nous nous sentons étrangers à nos désirs les plus vifs.
Ainsi nous nous échappons à nous-mêmes dans lamobihté de notre être intérieur, dans la continuité de nos translormations ; tant que nous nous abandonnons à la nature, il n'y a pas de joie sur laquelle nous puissions compter, que nous puissions préparer et goûter avec sécurité.
La morale de la joie nous expose donc à un double danger, danger d'anarchie sociale et danger d'anarchie individuelle. La conscience de ce danger conduit Ihommc a la réHexion morale. On se pose le problème moral lorsquon se rend compte qu'avec le cours du temps nos façons de sentir se modifient, lorsqu'on prévoit ce qu'on deviendra, lorsqu'on cherche à organiser sa vie en vue de cet avenir. On comprend alors que nos actes ont un retentissement les uns sur les autres, qu'ils sont solidaires, et que nos plaisirs et nos douleurs dépendent de cette solidarité. La première fois que nous sommes jetés dans un concert symphonique, nous ne saurions prendre aucun plaisir à une musique d'un caractère sérieux et sévère. Et de même, lorsque nous ne savons pas jouer aux cartes, nous ne comprenons pas l'amusement qu'on y trouve nous éprouvons la même impression d'indifférence ou dennm. Quelle qu'en soit la nature, qu'il s'agisse des actes les plus nobles ou des distractions les plus vul-
l'ordre des joies
gaires,lajoie est relative aux dispositions de l'individu, à l'éducation qull s'est donnée, à toute sa conduite passée. La joie suppose une adaptation préalable : on est heureux dans l'état auquel on se trouve adapté. Ce qui revient à dire que nos joies sont liées aux habitudes que nous prenons. Toute notre vie se passe à apprendre et à oublier, à contracter certaines habitudes et à en prendre certaines autres ; toute notre vie se passe, par conséquent, à modifier la façon dont nous serons affectés par les événements, à fortifier telle source de joie, à diminuer telle autre. Nous sommes maîtres de nos joies dans la mesure où nous sommes maîtres de nos habitudes; il se peut donc que nous ayons quelque prise sur ce qui paraissait au premier abord purement naturel et spontané, sur la
joie.
Or, par rapport aux joies qu'elles entraînent, il y a deux
sortes d'habitudes dont les origines et les conséquences
sont distinctes et opposées. Les unes commencent dans
la joie, elles ne nous demandent aucun effort, aucune
initiative : il nous suffit de nous abandonner à l'impression
agréable qui nous vient du dehors. Telle Thabitude de
l'enfant paresseux qui ne sait que jouer. Il continue
d'être à quinze ans ce qu'il était à huit. La matière de ses
jeux ne s'est pas renouvelée ; le plaisir, devenu monotone
et continu, est de moins en moins intense, ou plutôt il
est senti de moins en moins distinctement. Mais en même
temps, cette habitude l'a rendu incapable de modifier sa
conduite; la faculté d'initiative et la force de résistance ont
diminué ; il lui devient impossible d'échapper à la tyrannie
de ce plaisir ; c'est un besoin impérieux de renouveler
les actes qui étaient autrefois la source de la joie, et qui
ne procurent plus que cette joie, de fuir tout effort, de se
laisser vivre dans la répétition d'actes faciles et uniformes,
qui ne rapportent guère, mais qui n'ont rien coûté.
MORALE SOCIALE. — L. BRUNSCHVICG
Il y a daulres habitudes qui, celles-là, commencent dans l'effort, elles imposent à l'être une tension qui est naturellement pénible; puis, peu à peu, à mesure que lacté se répète, la résistance extérieure que rencontrait la volonté diminue, le résultat est obtenu plus facilement et peut être poussé plus loin. L'esprit soumet le corps à sa discipline, et par le progrès accompli il se trouve armé pour une conquête nouvelle. Une fois que les doigts sont assouplis, comme si le mécanisme du jeu avait pu y pénétrer, une fois que les difficultés du métier sont vaincues, alors le pianiste laisse se dégager ce qui s'adresse à l'esprit dans la musique exécutée, ce qui est la part de l'intelligence et du sentiment. Au lieu de rétrécir peu à peu le cercle de l'activité, l'habitude permet à l'esprit, assuré de la docilité de l'organisme, de faire son œuvre propre et de se développer régulièrement, toujours capable de comprendre davantage, à mesure qu'il a davantage compris. Elle devient la source de joies qui peuvent se renouveler et s'élargir, à mesure que se renouvelle et s'élargit le pouvoir de la liberté, la sphère de l'activité.
En fin de compte, puisque la joie est liée à l'habitude, il y a deux espèces de joies comme il y a deux espèces d habitudes. Les unes et les autres sont vives et profondes, parce que d'une part et de l'autre, il est possible d'espérer une parfaite adaptation de l'individu à son état,
et que l'individu parfaitement adapté est heureux. L'homme qui s'est désaccoutumé de l'elTort et de l'initiative, qui s'est réfugié dans la paresse et dans la routine, se trouve heureux, tant qu'il ne se dresse devant lui aucun obstacle, tant que sa volonté n'est sollicitée par aucune difficulté. c( La servitude abaisse les âmes jusqu'à s'en faire aimer », cette parole est vraie des femmes qui allèguent une prétendue infériorité spirituelle pour se retrancher derrière l'autorité de leur « seigneur et maître »,
l'ordre des joies
comme des peuples qui reculent devant la dignité de la liberté, et qui osent soupirer après le tyran qui les déchargera de l'obligation de se faire à eux-mêmes leur destinée. Et l'homme se trouve heureux lorsqu'il se rend compte que ses forces s'accroissent à mesure qu'il les exerce, qu'il est en état de se proposer un but plus éloigné et de l'atteindre; il éprouve la joie de sentir se déployer son activité, de voir croître la responsabilité de sa personne et l'originalité de sa vie.
De ces deux formes du bonheur, qui sont ainsi devant notre volonté, laquelle choisissons-nous ? A vrai dire, nous sommes maîtres de nous prononcer pour l'une et pour l'autre, il est possible que nous nous laissions aller aux jouissances de la nature, que nous ne résistions pas aux séductions du plaisir facile, et que nous soyons heureux dans les habitudes d'esclavage qui endorment l'esprit et le corps. Mais il faut pour cela que nous ne réfléchissions pas, que nous ne nous posions pas le problème de notre destinée morale. Si nous réfléchissons, en etîet, il est inévitable que nous remontions à la volonté profonde qui est à l'origine de nos habitudes, et qui par là même est la source de nos joies. L'idée même de juger notre vie et de choisir entre deux genres de destinée implique la liberté de la volonté. Dès lors, il n'y a plus d'hésitation ou d'incertitude. Car du moment que nous choisissons librement, nous choisissons la Uberté. Cette formule n'exprime pas un vain rapprochement de mots, ou une conception purement abstraite. Elle représente ce qu'il y a de plus profond et de plus concret dans la vie de l'àme ; car cette vie a pour principe la liberté. Aussi peuton dire qu'il n'y a pas conflit entre l'esclavage et la liberté, pas plus qu'il n'y a conflit entre l'erreur et la vérité, entre les ténèbres et la lumière; il suffit que la lumière paraisse, et les ténèbres se sont évanouies. De
MORALE SOCIALE. — L. lUU NSCIIVICG
même, qui connaît la vérité est incapable d'affirmer dans sa pensée l'erreur : qui s'est élevé à l'idée de la liberté, s'est mis dans l'impossibilité de vouloir l'esclavage. La volonté de la liberté n'est autre chose que la volonté de l'être. L'alternative est là devant nous : « être ou ne pas être »; et, pour autant que nous existons, nous nous attachons à l'être.
Voici donc où aboutit la réflexion sur notre destinée morale. Nous nous jugeons nous-mêmes, et pour nous juger nous prenons notre point d'appui dans l'idée même de notre liberté, dans l'idée de ce que nous pouvons devenir par l'affirmation intérieure de notre liberté; nous avons ainsi une conscience morale, c'est-à-dire une àme qui est devant notre âme, qui sans cesse lui propose un but plus élevé et exige d'elle une initiative nouvelle pour un progrès nouveau. Tout désir qui s'adresse à un objet particulier, qui nous détourne vers les choses extérieures et qui s épuise dans la possession individuelle, nous paraît misérablement court et borné. Cela seul est infini qui nous ramène vers nous-même, vers la source intérieure où nous trouvons la raison de notre activité, le principe de notre perfection et d'où jaillit la vraie joie,' la joie totale de l'être spirituel.
Par là le fondement est posé sur lequel peut s'élever l'ordre des joies. Ce sont les passions qui procurent à l'homme ses joies les plus vives en apparence et les plus chéries. Mais en concentrant toutes les forces de l'être sur un point, en subordonnant ou en sacrifiant tout ce qui n'est pas elle, la passion compromet l'équilibre et l'harmonie de l'être, elle lui enlève la faculté de se renouveler et de se perfectionner. Quelle que soit l'origine de la passion, qu'elle soit répugnante comme l'avarice du père Grandet, qui sacrifie sa fille à son argent, ou qu'elle soit louchante comme la tendresse du père Goriot, qui sacrifie
L ORDRE DES JOIES
toute sa fortune à sa fille, l'individu qui ne vit que pour elle, dans la tyrannie de son désir, en arrive à perdre sa dignité morale, et il ne lui reste plus de quoi remplir sa destinée. Au contraire, si notre destinée est de vivre avec toute notre àme, de nous servir de notre intelligence pour comprendre, de notre cœur pour aimer, de notre volonté pour agir, alors toute joie est bonne qui assure en nous le développement total de l'être intérieur. Au lieu d'être suspendus à une idée fixe ou à un désir particulier, et de nous interdire par là même toute autre manière de penser ou d'agir, nous demeurons libres pour un progrès nouveau, sûrs de nous orienter dans le sens de ce que véritablement nous sommes au plus profond de nous-mêmes, c'est-à-dire un esprit.
Être courageux, c'est comprendre cet ordre de joies et s'y conformer. Que l'on considère le courage sous sa forme matérielle et pour ainsi dire élémentaire, le courage de ce capitaine qui s'interpelle lui-même au début de la bataille : .( Tremble, carcasse, tu en verras bien d'autres ». Est-ce que ce n'est pas là l'affirmation de l'esprit comme étant la partie supérieure de l'homme, et la joie d'y subordonner le corps, de réaliser malgré le corps ce que la pensée a conçu dans sa libre volonté? Et de même, dans l'ordre intellectuel, le savant est courageux lorsqu'il sait reconnaître son erreur avec probité, plus exactement lorsqu'il est joyeux de la connaître, parce que la souffrance de vanité qui n'est que pour l'individu est oubliée, parce qu'elle disparaît devant la joie de comprendre la vérité qui, elle, est pour l'esprit, pour l'esprit universel et éternel qui habite en chacun de nous. De même, l'avocat doit être joyeux de perdre sa cause, si les débats lui ont révélé et lui ont fait connaître en esprit et en vérité que sa cause est mauvaise ; courage le plus difficile de tous, celui qui consiste à placer au-dessus de l'intérêt indi-
MORALE SOCIALE. L. BRUNSCHVICG
L ORDRE DES JOIES
viduel, au-dessus de l'honneur du nom, du préjugé professionnel ou de la fausse solidarité la justice, telle que l'esprit impersonnel et impartial la conçoit.
Quelle qu'en soit l'application, le courage, d'une façon générale, subordonne l'ordre naturel des joies, expression de notre sentiment actuel, à l'ordre idéal des joies qui marque en nous le progrès de la vie spirituelle ; nous nous détachons de ce que nous sommes pour devenir ce que nous voulons être. Or un tel détachement entraîne une souffrance qui peut aller jusqu'au déchirement total de l'être. Aussi ne faut-il pas dire que la morale de la joie exclut toute souffrance ; elle accepte, il se peut qu'elle sollicite la souffrance, mais c'est toujours pour s'élever à une joie qui est voulue et goûtée comme supérieure, comme répondant davantage à la vraie destinée de l'homme. Le sacrifice pour le sacrifice est une absurdité, puisqu'il est une négation pure, la suppression de l'être par l'être. Le sacrifice n'a de sens et de valeur que s'il contribue à Taffirmation d'un idéal plus noble, si nous lui devons la joie de nous sentir dans une région plus haute de la vie morale. De l'existence la plus triste en apparence, celle de la mère en deuil qui s'est retranchée de la société, qui se refuse toute espèce de plaisir et de distraction pour se réfugier uniquement dans la pensée de l'enfant qu'elle a perdu, on peut encore dire, si l'on entend bien le mot, qu'elle est consacrée à la joie, à la joie intime et profonde d'établir sur l'être entier la domination de l'idée qui nous est chère. De même le vrai martyr n'est pas celui qui se donne absolument pour se donner, se confiant, sans savoir pourquoi, aux réparations de l'avenir; c'est celui qui connaît exactement la valeur de l'idéal auquel il se dévoue, et qui, vaincu par les forces extérieures, devant le triomphe de l'ennemi ou l'égarement de l'opinion, jouit de contempler, dans leur réalité, la vérité, la justice, la sainteté, et,
au moment même où il meurt, de vivre par elles dans la partie la plus haute de son àme .
La morale de la joie, que nous venons d'esquisser, est donc la justification, bien plutôt que la condamnation, de la souffrance ou du sacrifice; elle n'exclut pas, elle prétend même établir une règle et une loi, mais elle ne veut pas qu'elles soient extérieures à nous, et qu'on doive leur obéir par contrainte ; elle cherche à les faire jaillir de nous-mêmes, comme l'expression de notre nature intime. Il appartient à chacun de nous, par le développement de ce qui est en lui, de dépasser la sphère des intérêts matériels et des désirs purement individuels, de concevoir avec son esprit l'ordre universel et vrai, celui qu'on ne peut pas ne pas vouloir une fois qu'on l'a compris. Il appartient à chacun de nous de tirer de lui-même, en remontant à la source profonde de ses joies, l'idéal moral.
Seulement, cet idéal n'est-il pas une chimère abstraite ? Ne peut-on pas dire qu'il est insaisissable, puisqu'il n'y a pas de terme au développement spontané de l'esprit, pas de vérité dernière qui apporte une limite à notre faculté d'inventer ou de vérifier, pas un objet ou un sentiment qui satisfasse une fois pour toutes à l'aspiration infinie de notre cœur, puisque la vie intime est le renouvellement continu de Têtre, le progrès perpétuel de l'intelligence et de la volonté? Et ne peut-on pas dire qu'il est dan«-ereux si, cédant à l'attrait d'une perfection inaccessible; nous nous isolons de ceux qui nous entourent ? Car l'idéal moral, qui jaillit ainsi du plus profond de notre esprit, est particulier à chacun de nous ; à mesure que nous nous élevons dans l'ordre de l'esprit, nous devenons plus différents des autres hommes, moins capables de partager leurs plaisirs et leurs préoccupations ; nous risquons de devenir, à mesure que nous nous ennoblis -
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L ORDRE DES JOIES
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sons, de moins bons serviteurs de la société. Là est, au fond, le problème le plus délicat et le plus grave de ceux que soulève la vie morale. Est-ce que nous pouvons aimer autrui, d'un amour naturel et profond, sans être exposés à renier notre propre idéal? Car aimer autrui, c'est s'associer à ses joies, les vouloir comme il les veut et les ressentir comme il les ressent. Or, si l'ordre des joies auxquelles autrui s'attache n'est pas l'ordre de la vie spirituelle que nous affirmons et que nous cherchons à réaliser pour nous, est-ce que nous ne serons pas entraînés à quelque déchéance ou du moins à quelque imperfection ? Le geste adorable de la Madone qui se penche vers l'enfant, nous n'osons pas l'imiter dans l'ordre moral ; nous ne pouvons pas descendre vers celui qui est plus bas que nous, afin de mieux l'aimer. C'est un faux Christ, le Christ des gnostiques qui, pour rendre plus profond le lien de charité qui l'unit aux pécheurs, accepte la solidarité dans le mal et commet tous les péchés du monde. Le vrai Christ a dit : « J'ai pitié par dessus la foule » ; il atteste ainsi que dans l'amour du parfait pour l'imparfait, une distance subsiste entre celui qui aime et celui qui est aimé. Entre le souci tout individuel de l'idéal moral et l'amour d'autrui qui nous porte à sacrifier nos conceptions propres, à leur substituer la volonté d'autrui, les exigences de la vie sociale amènent nécessairement un antagonisme. Et cet antagonisme ne suffi ra-t-il-pas à ruiner la morale de la joie, car comment concevoir que la joie soit encore dans notre âme, si l'amour n'y est plus?
Pouvons-nous triompher de cet antagonisme? Si l'amour n'est que le penchant naturel et spontané qui attire deux individus l'un vers l'autre et les retient par un lien tout extérieur, il est difficile qu'en nous tournant vers autrui nous ne nous détournions pas de nous-mêmes.
Nous cherchons à plaire, et par là-même nous prenons le caprice d'autrui comme étant la règle même de notre activité ; nous plaisons, et notre caprice règle l'activité d'autrui. Que nous acceptions de notre plein gré une tyrannie étrangère, ou que nous imposions notre tyrannie sans le désirer, sans le savoir peut-être, toujours est-il qu'une volonté individuelle est substituée à notre volonté profonde et vraie, que nous sommes privés de notre liberté intime, incapables du progrès qui nous élève aux joies supérieures.
Pour que l'amour n'intervertisse pas l'ordre de nos joies, pour qu'il ne nous oblige pas à renier notre idéal, il faudra donc qu'il ne se réduise pas à la sympathie superficielle qui unit du dehors deux individus. Que pourra-t-il être, s'il n'est pas cela? Au lieu d'essayer de sortir de notre individualité pour devenir une autre individualité, nous pouvons rentrer en nous-même, essayer de ressaisir dans le fond de notre être ce qui est le principe et la raison de notre vie. Nous sommes alors l'esprit qui se met en face de soi, et nous nous rendons compte que, dans la mesure où nous sommes l'esprit, il n y a plus rien en nous qui nous soit particulier, qui n'intéresse l'humanité au môme titre que nous. Ce qui donne à mon intelligence sa valeur, c'est la vérité qu'elle possède, et ce qui fait la valeur de cette vérité, c'est qu elle est non pas ma vérité, mais la vérité. Le savant ne se résignerait pas à ce que la loi qu'il découvre ne fût que l'objet d'une jouissance individuelle ; il s'attache à sa découverte parce qu'il sait qu'elle s'impose avec la même autorité à tous les hommes et pour tous les temps. De même, nous voulons que ce que nous aimons apparaisse comme aimable en soi, et c'est la charmante imprudence des amoureux de vanter les charmes de celle qu'ils aiment, au risque de jeter les germes d'une jalousie qui les in-
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quiétera. Enfin, lorsque nous engageons notre destinée morale dans une question grave, nous nous conformons à l'arrêt de notre conscience individuelle ; mais en même temps nous concevons cet arrêt comme l'expression de la loi morale, nous exigeons que notre bonne volonté soit reconnue au moins dans son intention par tous les hommes de bonne volonté. En un mot, chaque fois que nous accomplissons un progrès dans Tordre de la vie spirituelle, que nous nous élevons à des joies supérieures, nous enveloppons dans l'effort d'un seul esprit la communauté des esprits. Nous devenons capables d'associer à notre destinée individuelle la destinée de l'humanité ; c'est-àdire que nous devenons capables d'un amour qui ne se sépare plus du progrès spirituel parce que, loin d'y être un obstacle, il en est la condition et le couronnement.
Il est facile, en effet, de s'en convaincre; pour que notre volonté intérieure soit efficace, pour que notre rêve de perfection puisse être réalisé, il faut que nous ne soyons pas abandonnés à nos seules forces, que, dans notre volonté de progrès spirituel, nous ayons tous les hommes pour collaborateurs, pour critiques, pour continuateurs. Dès le jour de sa naissance, l'enfant apparaît comme le produit de l'humanité ; il résume en lui le travail des générations par lequel l'organisme s'est constitué, affiné, transformé. Puis cet enfant reçoit par l'œuvre de l'éducation tout le trésor accumulé par la pensée des siècles, et c'est ainsi que se forme en lui l'aptitude à distinguer le vrai du faux, l'intelligence méthodique par laquelle se constitue l'œuvre de la science. Et de même, dans l'ordre pratique, nous avons appris à aimer parce que nous avons été aimés; nos premières heures de vie matérielle ont été les fruits de la sollicitude constante et du dévouement; nous ne pourrons jamais séparer dans nos œuvres les meilleures ce qui est de notre initiative propre et ce
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qui revient au souvenir de ceux qui ont été nos initiateurs. Non seulement notre esprit a été préparé et formé par l'influence d'autres esprits, mais il a besoin, pour être sûr de se développer normalement, de s'appuyer sur le témoignage d'esprits qu'il considère comme ses égaux. Le véritable savant, celui qui affirme la valeur probante du raisonnement ou de l'expérience, sait qu'il n'a pas le droit de se contenter de ses propres raisonnements ou de ses propres expériences, que ses travaux individuels acquièrent leur vraie valeur lorsqu'ils sont susceptibles d'être reproduits et vérifiés par tous ceux qui savent faire usage des méthodes scientifiques. Et dans l'ordre pratique c'est le privilège de l'amitié que de pouvoir, au moment de clore une enquête scrupuleuse, ouvrir sa conscience devant la conscience d'un ami et trouver dans son témoignage de quoi calmer ses inquiétudes et raffermir sa volonté.
Enfin, il est de la nature même du progrès spirituel qu'il se continue et qu'il se perpétue dans d'autres esprits. Que serait l'œuvre du plus grand des savants, de Descartes ou de Newton, si elle devait s'achever avec lui, si elle ne servait pas de préface à une série inépuisable de travaux de détail, si elle n'était pas l'assise de sciences nouvelles? Pasteur mort, par l'admirable fécondité des méthodes qu'il a créées, fait encore des découvertes. Et il en est de la moralité comme de la science : ce que notre esprit prépare vaut plus encore que ce qu'il a fait. La volonté de la justice est sainte parce qu'elle rend plus proche l'avènement d'une société nouvelle où l'idée même de cette justice sera transformée. Car il est vrai que la justice a deux aspects. En face de l'injustice la justice est répressive, elle se manifeste par la contrainte matérielle, par la punition où l'amour se cache sous les apparences de la haine, et il ne dépend pas de nous qu'aujourd'hui la justice se manifeste autrement. Mais la vraie
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justice n'est pas celle-là : c'est la rencontre de la volonté droite avec la volonté droite ; c'est l'union spontanément établie entre les membres d'aune société qui professent les même principes spirituels; c'est une œuvre perpétuelle d'harmonie et d'amour.
L'idéal de joie, tel que nous le proposons comme le terme de notre perfection spirituelle, implique un idéal d'amour. L'ordre des joies dans l'individu se confond avec Tordre de l'amour dans l'humanité. Pas plus que la joie, par conséquent, l'amour ne saurait être dans le monde moral une cause d'anarchie ; seulement il faut entendre la dignité de Tamour, comme la dignité de la joie, l'élever au-dessus de la nature, jusqu'à l'esprit. L'amour est alors ce qu'est la volonté de la joie, désintéressement et courage. Il est désintéressé parce qu'il va de la liberté à la liberté. Tout ce qui est caprice ou tyrannie lui répugne ; car ce qu'il veut de la personne aimée, c'est sa volonté vraie, celle qui est au fond de son àme, au-delà, quelquefois à l'encontre de sa volonté exprimée, et qui seule lui donnera la totalité de sa destinée spirituelle. Il sait au besoin se détacher de son objet, tel qu'il le voit, pour s'attacher à l'idéal qu'il conçoit pour cet objet, et par là il est courageux. C'est l'épreuve de l'amour, épreuve souvent pénible, mais qui seule en fait l'inépuisable fécondité, de lutter pour transformer ce qu'il aime, pour le rendre semblable à soh rêve de perfection. Nous voulons que la famille n'intervertisse pas l'ordre de nos joies ; nous n'acceptons pas de notre compagne le devoir de soumission, tel que le prescrit la loi, humiliant pour celui qui l'exige autant que pour celle qui le subit; mais nous voulons reconnaître en elle la dignité de la liberté spirituelle et faire reposer sur la liberté l'union intime de deux êtres pensants. Nous aimons notre patrie ; mais nous ne lui demandons pas des joies
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qui mettraient en péril nos sentiments d'humanité ; nous ne lui demandons pas de nous faire oublier dans le fracas des Te Deum les larmes que des mères ou des veuves versent au loin, eussent-elles le visage noir ou jaune; nous nous rejouissons au contraire de tous les progrès qui font de la nation à laquelle nous nous attachons le foyer et l'école de la civilisation. En un mot, nous nous sommes formé un idéal d'humanité ; et nous considérons comme parallèles et comme inséparables le progrès intérieur par lequel nous nous approchons de cet idéal, et le progrès social par lequel d'autres le réalisent à côté de nous, par nous quelquefois, et toujours pour nous. La morale de la joie est donc en même temps la morale de l'amour : joie et amour étant dans la vie pratique la double manifestation, le double aspect de l'esprit. Aussi la morale de la joie, quand elle est bien interprétée, ne peut-elle pas être accusée de mysticisme, pas plus que d'anarchisme. Si elle paraît nous enfermer en nous-même dans un travail de perfectionnement intérieur, c'est qu'il s'agit de détruire peu à peu les préjugés, les habitudes qui nous cachent à nous-mêmes, de nous donner la pleine possession de l'esprit, afin de parvenir à renverser les barrières qui sont entre notre esprit et l'esprit des autres, afin de ne plus laisser en présence que des consciences droites, prêtes à s'unir dans un amour pur et profond.
Là est la justification dernière de la réflexion philosophique. La critique philosophique, dont les conclusions apparaissent aux observateurs superficiels comme des négations pures, n'est capable de détruire dans les anciennes croyances et dans les institutions surannées que ce qui était négation, source d'aveuglement et germe de haine. En dégageant ce qui seul a une valeur positive, l'esprit, principe de tout progrès spéculatif et pratique, elle travaille à la formation de la communauté
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morale qui unit Jes hommes jusqu'au fond de leur âme et pour toujours. L'intelligence est ouvrière d'amour. Telle est la formule qui inspire toutes les méditations des philosophes, celle-là même que proclamait Socrate, leur maître à tous, lorsque devant la fausse sagesse des sophistes, le faux patriotisme des gouvernants, la fausse justice des juges, la fausse religion des prêtres, il disait en souriant : « Je ne sais rien, » ajoutant à mi-voix, souriant encore, mais d'un autre sourire, ce mot qui résume les espérances les plus nobles de l'humanité, son rêve de joie et de perfection : « Je ne sais rien, sauf les choses de Tamour. »
LE DEVOIR PRÉSENT DE LA JEUNESSE
Par M. F. BUISSON
Directeur honoraire au Ministère de l'Instruction publique. Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Pans
(10 mai 1809).
Mesdames, Messieurs,
Excusez-moi de vous faire descendre un peu des hauteurs sereines où vous ont tenus jusqu'ici nos « conférences de morale >>. J'ai demandé la permission d'intercaler dans cette série d'études savantes un entretien plus familier. Je voudrais vous parler de la jeunesse ou plutôt parler à la jeunesse, comme on peut se le permettre ici, dans une réunion libre, où le professeur n'a plus affaire à des étudiants et où les étudiants, je l'espère, viennent entendre non un professeur, mais un vieil ami.
Quand on arrive à un certain âge (euphémisme dont nous avons tous souri étant jeunes), il vient une heure où Ton a la vision de ce qu'on croyait connaître et qui vous saisit : la succession des générations humaines. Père de famille, on regarde ses fils devenus hommes, citoyen on regarde les jeunes électeurs allant aux urnes pour la première fois, professeur, artiste ou écrivain, ses meilleurs élèves débutant dans la carrière ; on se dit tout à coup : « Voilà ceux de demain. » Et instinctivement on lance du fond de l'àme à leur adresse une sorte de vœu ardent et presque superstitieux. On voudrait pouvoir
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d'un Irait, d un mot, d'un regard leur passer, à ces jeunes gens, tout ce qu'on a de meilleur, les convictions et les espérances qui ont fait battre notre cœur, l'idéal que nous avons aimé, ce que nous avons pensé de plus fort, voulu de plus noble et rêvé de plus beau aux heures trop rapides où nous avons valu quelque chose.
C'est dans ce sentiment que je me tourne en ce moment vers notre jeunesse de France au seuil du siècle nouveau, pour lui dire, comme un père qui se sent vieillir au fils qui va le remplacer : « Eh bien î que crois-tu ? qu'airaes-lu? Que veux-tu? Et que vas-tu faire de ta vie ? »
Ne nous le dissimulons pas, quand les deux générations, celle qui vient et celle qui s'en va, se rencontrent ainsi et se mesurent l'une à l'autre, en dépit d'efforts mutuels le premier effet de ce contact est une sorte de heurt involontaire. Ce père et ce fils s'aiment, ils voudraient se comprendre, ils s'aperçoivent qu'ils ne se comprennent pas. Ils ne parlent pas la même langue, et ils en sontpresque aussi peines l'un que l'autre.
Attendons-nous à cette impression dans notre entrelien avec les jeunes d'aujourd'hui, mais appretons-nous à y résister. Le premier choc essuyé, peut-être trouveronsnous tout de même que nous avons quelque chose à nous dire les uns aux autres et qu'il ne faut pas renoncer, eux, à profiter de notre expérience, et nous, à jouir de leur jeunesse.
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La première chose qu'il faut nous accorder réciproquement, si nous voulons avoir chance de nous entendre, jeunes et vieux, c'est la grande diversité des circonstances où nous avons abordé la vie publique.
LE DEVOIR PRÊSEiSÏ DE LA JEUNESSE
A l'heure où ceux de ma génération arrivaient à l'âge d'homme, le second Empire était à son apogée. La France était redevenue la première nation militaire du monde, en apparence du moins, et nous ne songions pas à douter des apparences. Ce qu'on appelait alors le prestige du nom français — sorte de rayonnement où entraient en des proportions diverses le sentiment de la force matérielle et celui d'une suprématie intellectuelle reconnue, réclat de la « gloire » se mêlant à l'éclat des arts, des lettres, du théâtre et du monde, le charme des mœurs polies,' l'attrait du luxe, la puissance alors nouvelle de la grande industrie et des grandes affaires - remplissait le monde et aurait dû, semble-t-il, éblouir nos vingt ans. Or, en dépit de la splendeur impériale, d'année en année Grossissait dans la jeunesse l'opposition , une opposition qui se disait elle-même irréconciliable. Nous étions quelquesuns d'abord, puis nous fûmes quelques centaines, et quand la voix tonnante de Gambetta vint réveiller la France, nous nous trouvâmes des milliers à regarder avec lui par delà la frontière, à entendre enfin et à comprendre ce que répétaient sans se lasser depuis dix-huit ans Victor Hugo sur son rocher de la Manche, Edgar Quinet dans son pauvre asile en Suisse. Ces protestataires du droit pur, ces vengeurs attardés de la République étranglée, idéahstes entêtés d'une chimère évanouie, proscrits qui avaient refusé l'amnistie, pour avoir le droit de continuer à appeler brutalement le 2 Décembre un crime, ce furent ces hommes-là qui tout à coup nous apparurent les plus jeunes de tous. L'obscur député qui s'était fait tuer en 1851 sur une ébauche de barricade, sans même réussir alors à grouper autour de lui une poignée d'hommes, Baudin sortait de sa tombe et, spectre implacable, forçait à ressusciter avec lui la conscience morte de la France.
Et cependant le monde officiel continuait sa perpé-
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tuelle fête, et, après « l'Empire c'est la paix », nous allions voir éclore TEmpire libéral, et ceux qui avaient jusqu'alors résisté, les esprits délicats, fins et lettrés, les libéraux d'autrefois, se décidaient l'un après l'autre à faire leur soumission, et le plébiscite enfin scellait par six millions de « oui » l'indestructible édifice qui, trois mois après, croulait sur lu France en lui faisant payer par la plus terrible des expiations ses dix-huit aus de connivence à la folie héréditaire des Napoléon.
Vous, jeunes gens, pour qui toutes ces choses ne sont que de l'histoire, vous avez eu sous les yeux un autre monde, une autre France. Vous êtes nés dans une patrie en deuil, et dès le berceau vous avez su que la France n'était plus intacte, qu'elle porte au fianc une blessure et au fond de l'âme une douleur dont elle ne veut pas être consolée. La première leçon que vous avez reçue tout enfants, reçue des hommes et reçue des choses, car les choses parlent, c'est que ce pays violé par l'invasion, amputé par la conquête, saigné par la guerre étrangère et jiar la guerre civile, n'a eu qu'une pensée, qu'un rêve, qu'une volonté : se relever et faire son devoir.
Jamais patrie au faite de la gloire n'a été aimée par ses enfants comme la France de d871. Le premier usage qu'elle a fait de sa liberté a été de s'imposer à elle-même des sacrifices qu'aucune monarchie n'aurait pu lui dicter. Et c'est à peine s'il faut parler des sacrifices d'argent, auprès de ceux que notre loi militaire à elle seule fait peser sur la jeunesse française et sur toute la vie nationale.
Du moins, à ce prix, vous est-il donné de voir luire l'aube du grand jour des réparations ? Quand vous rentrez en vous-mêmes, pouvez-vous seulement vous dire, comme nous nous le disions dès le lendemain de nos défaites : Rien n'est perdu, l'heure viendra, l'heure est proche ?
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Hélas ! celte question môme vous froisse douloureusement. Et c'est là un de ces points où le contact est pénible, de nous à vous. Vous avez bien été obligés de vous faire de la France une autre idée que celle que nous en avions à votre âge, une idée plus grave, plus modeste peut-être, peut-être plus exacte.
M. Lavisse vous relisait naguère certaines pages de Michelet sur la France et sur la République qui doivent aujourd'hui vous sembler irréelles. « Je crains, disait-il, qu'elles ne vous étonnent et qu'à vos oreilles elles ne sonnent creux comme une déclamation. «Non, vous ne pouvez plus, vous ne voulez plus entendre parler de nos rêves d'alors, ni de la paix universelle, ni de la fraternité des peuples, ni des États-Unis de l'Europe, ni de l'humanité répondant à l'appel de la Marseillaise et se disant, tout heureuse : « Je savais bien que j'étais une et qu'il n'y a qu'un peuple au monde. »
k vous renfermer même dans nos frontières mutilées, pouvez-vous retrouver l'allègre confiance d'autrefois ? La voilà donc, cette République tant souhaitée de vos pères. Ils ne demandaient pas ce qu'elle serait, ils demandaient qu'elle fût. Elle est, et vous rougissez pour nous de la déception, sans presque oser nous le dire. Quelqu'un l'a dit avec courage : « 11 est arrivé à ce régime le plus grand des malheurs, il a perdu sa poésie. »
Vous ne demanderiez pas mieux que de trouver que tout est bien, mais vous voyez trop clairement que tout
n'est pas bien.
La France, vous dites-vous, n'a plus de césars, elle a les principes de 1780. Oui, mais ces principes si beaux, trop beaux parce qu'ils étaient trop simples, s'appliquaient à un autre monde et non à celui du xx" siècle : ils ne prévoyaient ni la nouvelle Europe armée en pleine paix plus qu'elle ne le fut jamais autrefois en pleine guerre, m
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les énormes progrès de la science entraînant ceux de l'industrie et ceux-ci créant le capitalisme et la souveraineté fatale de l'argent, ni le contre-coup de ces changements à vue qui, faisant réagir les perturbations du mécanisme industriel sur le mécanisme social, ont produit dans notre monde économique de bien autres révolutions que celle de 89.
La France a la liberté de la presse. Oui, mais ce rêve de notre jeunesse est presque le cauchemar de la vôtre. Vous sentez bien qu'il n'y a pas moyen de la supprimer, seulement vous vous dites tout bas : « Ce peuple en mourra. »
La France a le régime parlementaire. Sans doute, c'est le terme auquel doit tendre tout pays libre, et le suffrage universel en est la forme démocratique par excellence. Comment se fait-il donc qu'il n'ait pas élevé, qu'il ait plutôt, semble-t-il, abaissé le niveau politique de la nation ? Exigeants el sévères comme on l'est à votre âge surtout pour les autres, vous êtes fâchés de vous sentir si peu d'admiration pour le parlementarisme, si peu de confiance dans la vertu de son fonctionnement. Le prestige des législateurs a baissé, celui des gouvernants n'a pas grandi. Vous ne pardonnez pas à ceux qui vous ont précédés de vous laisser la trace mal effacée de tant de scandales dont vous ne voulez rien savoir sinon qu'il y en a eu trop et que vous aimeriez mieux entrer dans une maison plus propre, fût-elle toute neuve et dussiez-vous en essuyer les plâtres.
Des questions politiques si nous passons aux questions sociales, combien plus profond va être l'écart apparent des deux générations !
Là, pour la plupart, je pourrais presque dire tous, vous marchez résolument dans le sens des réformes, sans vous demander jusqu'où il vous faudra marcher. Les
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pères avaient un idéal presque tout politique, les fils en ont un presque tout économique. Vous tenez bien moms pour la France à une bonne constitution qu'à un peu plus de justice sociale. Par-dessus les vieilles barrières si hautes pour nous, qui séparaient libéraux et cléricaux, monarchistes et républicains, vous vous tendez la main sans fausse honte dans une sorte d'aspiration commune à un socialisme qui ne vaut peut-être pas beaucoup plus que le nôtre, mais qui est une force, pmsqu'il est une foi C'est, à vrai dire, de toutes nos traditions la seule que vous ayez vraiment recueillie, parce que c'est la seule que vous ayez vivifiée en y mettant votre cœur.
Ne sont-ce pas là quelques traits, épars sans doute et fuoitifs et insuffisants, mais qui caractérisent votre physionomie autant du moins qu'un homme démon âge peut espérer comprendre le vôtre?
Eh bien ! mes amis, laissez-moi continuer cet effort pour entrer discrètement dans votre état d'esprit. Je voudrais essayer de démêler ce qu'il a de bon et ce qu il a de mauvais, et chercher à entrevoir au moins par quelle issue vous pourrez en sortir à votre honneur et à l'honneur du pays.
Il y a une première solution que je vous supplie de répudier. C'est celle que personne ne vous propose tout haut, il est vrai, excepté peut-être les enfants perdus du bonapartisme. Mais sans vous la recommander, plusieurs vous y poussent adroitement. Leur art, vous le connaissez: a chaque défaillance d'un homme public, à chaque retard dans le vote du budget, à chaque complication dans les affaires publiques, intérieures ou extérieures, nouveau
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concert de plaintes. « Non, décidément, il n'y a plus rien à attendre du parlementarisme. » Et chaque fois recommence la série des métaphores connues : le gâchis où l'on patauge, le temps qui se perd, l'autorité qui s'émiette, la nation qui s'énerve; on demande un gouvernement qui gouverne, la France a besoin d'un homme, d'une main, « d'un sabre ». Tout cela est si vieux que vous n'en avez plus peur. Prenez garde cependant. On dit que l'histoire ne se répèle pas : ne nous y fions pas trop. De ce que cette politique simpliste et niaisement sommaire na pas de prise sur vous, ne vous hâtez pas d'assurer qu'elle n'en ait aucune sur les masses populaires. N'oubliez pas que nul peuple en Europe n'a eu plus que le nôtre et pour beaucoup de raisons la propension à faire trop de cas des individus et trop peu des institutions ; nul n'a été plus fortement imprégné, par l'histoire, de la superstition du pouvoir personnel, le seul qu'il ait connu pendant des siècles ; nul d'ailleurs n'incline davantage, par son besoin d'ordre, de mouvement vif et de netteté pratique, à se représenter le bon gouvernement sous la forme d'un bon gouvernant, l'unité de direction sous les espèces de l'unité de commandement et l'autorité en dernière analyse comme la volonté d'un homme. S'il est un fait merveilleux, presque un miracle historique, c'est que le peuple façonné par Louis XIV et par Napoléon soit en dépit de tout et de lui-même arrivé à la conception, à la pratique d'un régime, aussi compliqué, aussi savamment irapersonnerque notre constitution de 187-J. Mais est-ce à dire que l'antique virus du despotisme, royal, impérial et démagogique, soit à jamais éliminé de nos veines ?
Vous figurez-vous que vous instruisez ce peuple d'esprit sain, mais d'esprit simple, en lui soufflant la désaffection pour un régime qui déjà ne flatte en rien ses secrets penchants? Discréditer le parlementarisme et déshonorer
l'un après l'autre les parlementaires, c'est un jeu dangereux, c'est celui qui, à la surprise des hommes politiques d'alors, a parfaitement réussi en l«3l, qui aurait peutêtre encore réussi en 1889, si l'aventurier que l'écume populaire poussait en avant s'était trouvé par hasard aussi étranger à la peur qu'il l'était au respect des lois.
Donc, jeunes gens, et ce sera, notez-le bien, la seule concession que je vous demanderai, instruits comme vous l'êtes par noire histoire et déjà presque par la vôtre, même si vous manquez d'enthousiasme pour ces formes quelque peu arides de la république parlementaire, jurezvous à vous-mêmes de les défendre, attendu qu'il n'y en a pas d'autres possibles pour un peuple libre, et commencez par les respecter : il serait trop tard pour les défendre le jour où elles tomberaient sous le mépris public. Vous ne savez pas ce que c'est que la France sans la liberté ; vous n'avez pas vu, vous ne soupçonnez pas quelle figure fait dans le monde ce grand pays sans tribune, sans journaux, sans réunions, sans associations, sans assemblées souveraines. Dieu vous garde de le savoir jamais! Et puissiez-vous continuer, continuer jusqu'au bout à être injustes envers le régime qui a mis toutes les libertés dans votre berceau plutôt que d'apprendre à vos dépens ce qu'il en coûte pour en reconquérir une seule !
Alors, c'est le mtii quoi l'optimisme officiel? L'expérience continue, on va piétiner sur place, et de peur de compromettre la forme sacro-sainle de la République, nous laisserons grandir l'ennui et monter le dégoût?
Non. Je vous ai demandé de n'être pas des pessimistes je ne vous ai pas demandé d'être des optimistes.
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Fort au-dessus de ces deux philosophies, qui sont deux excuses contraires à une même paresse, deux bons prétextes pour ne rien faire, il y en a une qui est la philosophie de l'effort. Mettez tout au pis, si vous voulez, pour aujourd'hui, à condition de mettre tout au mieux pour demain. Cette doctrine-là, on l'a nommée le méliorisme. Nommez-la comme vous voudrez, mais pratiquez-la.
En même temps que je vous demande de conserver comme un cadre précieux les institutions sans lesquelles il n'y a plus ni liberté, ni progrès, ni réforme, ni dignité, j'ajoute : Ne vous en tenez pas là. Et je ne veux pas dire seulement, ce qui va de soi : Tâchez de corriger telle ou telle pièce de l'outillage, améliorez le règlement de la Chambre on le mode électoral, ou quelques articles de nos lois. Il faut plus que tout cela.
La France veut du neuf. Le neuf, savez-vous ce que ce sera?
— Une révolution encore, et c'est vous qui la ferez, et qui dépassera les hardiesses de «9 et de 48 sans verser une goutte de sang.
La cause de ce malaise public que vous ressentez, elle peut se dire en un mot : il y a désaccord et disproportion entre nos lois et nos mœurs, entre les institutions qui font le pays légal et l'esprit qui fait la nation, entre notre régime politique et notre état social et moral : Tun a grandi plus vite que l'autre.
Avez-vous parfois observé l'organisme humain dans l'heure critique qui sépare l'enfance de la jeunesse ? L'enfant a grandi tout dune venue : svelte, élancé, la stature déjàhaute, on dirait un homme. Mais il se courbe déjà comme si ce jeune corps avait été étendu de force, comme si la charpente osseuse dessinée, mais non formée, était encore trop molle pour se soutenir, comme si le sang manquait à un réseau subitement agrandi : et toutes les fonctions
LE DEVOIR PRÉSENT DE LA JEUNESSE
se ressentent de cette rupture d'équilibre. Ce grand corps d'enfant exténué est grêle et gauche, et tantôt c'est le cœur qui bat à se briser, tantôt c'est l'esprit qui semble se dérégler, tantôt c'est la fièvre et tantôt l'invincible lassitude et un alanguissement général qui menace toutes les sources de la vie. Crise toujours grave, crise mortelle s'il survient une coïncidence malheureuse, des complications qui l'exaspèrent. Et pourtant c'est la crise de croissance : rien ne ressemble plus à une maladie de dépérissement, et c'est celle qui fait riiomme.
C'est celle-là même que traverse notre jeune République. Elle aussi, elle a crû un peu hâtivement. Formée, mais encore débile, il faut qu'elle se fortifie, se tasse, et qu'à force d'hygiène elle se fasse du sang, de la chair et des muscles. Ce second travail demande plus de temps que le premier, qui était comme une éclosion printanière; il se fait lentement en sous-œuvre, dans la masse des tissus, par dos millions d'imperceptibles acquisitions, obscure et sourde élaboration de la sève nourricière sans laquelle l'admirable fleur de jeunesse ne brillerait que l'espace d'un matin.
C'est ce travail intérieur qui reste à faire à notre République.
Deux conditions sont nécessaires pour mettre sur pied une République : l'une, facile : lui donner une constitution républicaine ; l'autre difficile : lui donner un peuple de républicains. Le premier résultat peut s'obtenir en quelques mois, le second demande plusieurs générations. On peut changer plus d'une fois de gouvernement, nous le savons de reste en France, sans avoir rien changé au tempérament national.
Certains s'étonnent ou s'indignent que la République n'ait pas fait éclore des républicains, que des lois vieilles de dix ans n'aient pas transformé les mœurs vieillies de
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LE DEVOIR PRESENT DE LA JEUNESSE
dix siècles, que sous d'autres noms ou d'autres masques politiques les mêmes intérêts gardent lamêraeàpreté dans le même aveuglement, que le même fond d'égoïsme grossier dans la masse populaire, subtil et raffiné chez ceux qui se croient encore la classe dirigeante, paralyse l'essor delà nation. Avaient-ils donc cru que par le même décret on imposerait, en même temps que la République, la mentalité républicaine et la moralité républicaine?
De la démocratie, telle que l'ont rêvée tous les grands penseurs depuis un siècle, nous avons les cadres et rien que les cadres. Faut-il les briser? Non. Il faut les remplir.
Et voilà précisément l'œuvre de votre vie, à vous jeunes
gens.
D'après la vieille théorie classique, il y a trois pouvoirs dans l'État : ju<liciaire, législatif, exécutif. 11 vous appartiendra d'en créer un quatrième, celui qui jieut donner aux autres toute leur valeur et en corriger comme par enchantement toutes les imperfections. Appelons-le , si vous voulez, l'esprit public, la conscience nationale, l'àme de la France ou de la République.
— Vaine métaphore, croyez-vous, écho de la langue trop sonore de 1830?
Je vais essayer de vous prouver que c'est autre chose, et cela par quelques exemples, sans développement : un mot suffira pour chacun, tant ils sont clairs, hélas ! et tant ils sont tristes.
Vous vous plaigniez tout à l'heure des maux qu'etigendre la presse absolument libre, libre dans le mensonge, libre dans la calomnie, Hbre dans l'ordure. Des trois pouvoirs de l'État aucun ne vous offre de remède efficace. C'est vrai.
Supposons maintenant un peuple qui — par hypothèse, par miracle si vous voulez — aurait acquis l'habitude de cette liberté-là comme des autres et qui entendrait la faire
respecter, un peuple où la grande majorité des citoyens aurait appris à ne plus se laisser mener par d'ineptes commérages, un peuple assez maître de ses sens et de son imagination pour ne plus rechercher avidement au théâtre, dans le livre, dans le journal les régals de haut goût de la diffamation systématique, et assez fier pour repousser au ruisseau les saletés lucratives, fussent-elles signées de noms d'académiciens. Ce peuple-là serait-il encore en danger? Croyez-vous que la presse ignoble l'entamerait? Les souteneurs de la pornographie, de concert avec ceux de la calomnie et du chantage, ne feraient pas longtemps leurs frais dans une démocratie saine, robuste et généreuse. Les journaux ne vivent qu'autant qu'ils plaisent, ils ne nous servent que ce que nous leur demandons : un pays a en somme la presse qu'il mérite. Autre exemple. Vous vous plaignez de l'abaissement du niveau politique, vous vous en prenez au suffrage universel. Soit.
Espérez-vous par hasard faire un jour revenir la France au cens électoral? Non. Je m'en doutais. Alors que faire, sinon tâcher de l'instruire et de l'éclairer, ce suffrage universel qui est votre maître? Qu'avez-vous tenté jusqu'ici pour son éducation? Il n'y a pas vingt ans que vous avez voté les lois scolaires, qui sont à l'éducation civique d'un pays ce que l'A R C est à un cours de Sorbonne. Vous venez tout juste de vous apercevoir qu'après quelques années, souvent quelques mois, d'un maigre enseignement primaire semé à la hâte à fleur d'intelligence, à onze ou douze ans vous remettiez l'enfant dans la rue, comptant sur le hasard, sur l'atelier ou sur le cabaret pour en faire un homme, un citoyen, un électeur.
Ce que vous n'avez pas fait, il faut le faire, voilà tout. Essayez, et dans vingt-cinq ou trente ans d'ici, quand
MORALE SOCIALE. F. BUISSON
VOUS aurez, comme doit le faire un pays de suffrage imiversel, continué à l'adolescent la protection sociale dont il a plus besoin que l'enfant, quand vous aurez pris les mesures nécessaires pour que les millions dépensés dans les six ans de la période scolaire ne soient pas gaspillés dans les six ans qui la suivent, quand vous aurez, par cette prolongation éducative de l'école, défendu l'apprenti un peu contre le patron et beaucoup contre lui-môme, alors vous serez en droit de demander compte au suffrage universel de ce qu'il aura fait de la France.
Voulez-vous que nous parlions d'autres formes plus poignantes encore du péril national? Ma solution sera la même.
La France est en train de descendre une pente plus dangereuse que celle de la politique. Elle se détruit par l'alcool. Ce pays qui longtemps, grâce à son bon vin peutêtre, résista mieux que d'autres à l'empoisonnement brutal ou perfide, est aujourd'hui — un spécialiste sans passion, M. le vicomte d'Avenel, vient d'en donner des preuves navrantes — le pays d'Europe où Thomme abuse le plus de l'alcool, et de l'alcool sous ses formes les plus rapidement destructives : Paris est la grande capitale de l'absinlhe. Depuis moins de dix ans certains chiffres de consommation des apéritifs , par exemple, ont décuplé, et parallèlement se développe sous nos yeux la statistique des cas de folie, de maladie et de suicide par alcooUsme et une autre statistique plus effrayante, celle des innombrables malheureux voués par leur naissance à la vie et à la mort qui attend les enfants d'alcooliques. Voilà ce qui se passe, où? dans un bouge perdu au fond d'un bagne industriel? Partout, autour de nous, dans nos plus beaux quartiers, sur nos boulevards, dans nos faubourgs, aux champs comme à la ville. Et nombre de gens d'esprit trouvent qu'il n'y a vraiment rien de plus ridicule que la
LE DEVOUl PUÉSEXT DE LA JEUNESSE
manie puritaine des ligues anti-alcooliques imitées de l'Angleterre ou de la Norvège. Je souhaite que vous n'ayez pas tant d'esprit, que vous reconnaissiez la nécessité d'une lutte contre ce fléau, et que vous en preniez l'initiative que les pouvoirs publics n'ont pas prise. Quand vous serez convaincus et touchés, vous trouverez bien moyen de toucher et de convaincre assez de vos concitoyens pour que ce quatrième pouvoir mette en mouvement les trois autres. Le jour viendra où vous serez une force, et ce jour-là les députés parviendront à s'affranchir de la servitude du cabaretier.
Allons encore plus loin. Un universitaire, presque un de vos contemporains, puisqu'il était il y a quelques années sur les bancs de la Sorbonne, a eu le courage d'aboi-der une autre question, encore une question qui prête à rire. Il a écrit ce livre franc et rude : Un piW ^^^ crUbalaires et de /i/s uniqw'S. La France s'en va, faute d'enfants. Et la natalité diminue à mesure qu'augmente l'aisance. Continuons ainsi, et dans dix ans le nombre des conscrits allemands sera juste le double de celui des nôtres : les nombres étaient égaux en 1860.
Y a-t-il un remède?
S'il n'y en a pas, alors c'est la fin, et de toutes, la plus honteuse, car c'est la fin par égoïsme, la fin par indignité de vivre. S'il y a un remède, à qui demauderez-vous de l'appliquer? Ni lois ni règlements n'y peuvent rien. Mais qu'il se trouve parmi vous un certain nombre de jeunes honuues qui, ayant réfléchi à ce que c'est que vivre, viennent à se dire : « Je me passerai de richesse, mais je ne me passerai pas de famille; je veux reprendre la vie simple : je travaillerai et mes enfants travailleront, je serai pauvre et ils seront pauvres, mais notre pauvreté sera lîère, notre maison sera heureuse et notre patrie revivra. » Que beaucoup, ayant ainsi réformé leurs plans d'existence,
MOHALE SOCIALE. — F. BUISSON
et mis les joies dune belle famille au-dessus de celles d'un bel appartement et d'un beau mobilier, donnent cet exemple d'énergie morale et de résistance à la tyrannie bête de l'argent, qu'ils prouvent par leur propre bonheur que des hommes intelhgents et laborieux (et ces hommeslà trouveront des femmes pour les comprendre peuvent très bien réagir et se refuser à être plus longtemps les prisonniers de la sottise bourgeoise et les esclaves d'un semblant de luxe. Croyez-vous impossible que de proche en proche ils trouvent des imitateurs ? On a vu en d'autres temps de ces retours à la nature, môme au prix d'une révolte contre la mode. Éles-vous bien sûrs qu'il ne puisse pas s'en faire un de plus, en vue de reconstituer la famille normale en France?
Je m'en liens à ces exemples. Il en faudrait bien d'autres, si j'avais à tracer un programme. Ceux-ci suffisent comme indication : j'ai pris à dessein les plus difficiles dans des ordres très divers.
Je vous demande maintenant ce que vous pensez de cette méthode de révolution. Vous voyez en quoi elle consiste : au lieu d'opérer du dehors et sur le dehors, elle prend son appui au dedans. Si ce régime a perdu sa poésie, rendez-la-lui, et pour cela donnez-lui la vôtre. Commencez par croire et par aimer, vous ferez une République qui croira et qui aimera. Sous l'enveloppe respectable, mais froide de la République officielle, créez la République des cœurs et des esprits, la République vivante. Celle-là suppose comme fondement concret de l'Etat non pas des formules abstraites, mais des individus forts de la seule force qui fasse ici-bas fléchir toutes les autres, la force morale. C'est là ce que j'appelais l'avènement d'un quatrième pouvoir, le pouvoir de la conscience.
11 existe déjà, je le sais, une puissance qu'on nomme l'opinion publique : je demande qu'elle se transforme et
LE DEVOIR PRÉSENT DE LA JEUNESSE
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devienne la conviction publique. L'opinion passe, la conviction reste. L'opinion fait les hommes de parti, la conviction les hommes de devoir.
Un pays qui n'a que des opinions en change au gré de ses caprices ou de ses intérêts, un pays qui aura des convictions ne se les laissera arracher ni par la peur des sacrifices à faire, ni par le spectacle du long triomphe de l'injustice.
Ayez des convictions, et vous aurez bientôt installé, sans le savoir, au cœur de ce pays, le suprême pouvoir, le vrai pouvoir directeur.
Me direz-vous que cette méthode est infiniment lente, que vouloir ainsi refaire la société par l'individu, conquérir la République homme à homme, citoyen par citoyen, groupe après groupe, c'est entreprendre de tisser une toile sans fin qui défie la patience du plus patient des tisse-
rands ?
Je vous réponds : celle mélhode, c'est la plus courte,
et c'est la seule qui soit sûre.
La seule sùie, car vous n'allez pas retomber dans l'erreur coutumière à ce pays de croire qu'une étiquette nouvelle ou une nouvelle inscription sur nos monuments suffit à faire un peuple nouveau. On vous offrirait demain un autre gouvernement, un autre parlement, une autre constitution : vous diriez : A quoi bon? sachant aussi bien que moi que le lendemain il faudrait vous débattre avec les mêmes difficultés, tenir tête aux mêmes passions, refréner les mêmes égoïsmes individuels ou collectifs, prendre corps à corps les mêmes préjugés, les mêmes vices intellectuels, moraux, sociaux.
MOnALE SOCIALE. — F. BUISSON
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II manque quelque chose à ce pays, mais ce n'est pas un principe, un dogme, un programme, une formule. Le quelque chose qui est décidément trop faible chez nous, c'est l'homme lui-même : il ne pèse pas assez dans la balance sociale, peut-être justement parce qu'il ne se sent pas assez de valeur propre. La République ne manquerait de rien, s'il ne lui manquait pas des républicains.
Donnez pour assises à la France nouvelle des Français qui la comprennent; fondez la cité sur les citoyens ; que des milliers de vrais démocrates fassent de leurs âmes l'âme commune de ce grand corps démocratique, comme on infuse du sang à un organisme anémié : il n'y a qu'une méthode de salut, et c'est celle-là.
Et elle est, disais-je, la plus courte. Nous oublions toujours que les temps sont changés, que nous avons sous la main des appareils d'une puissance encore inconnue. Toutes ces libertés qui peuvent être redoutables peuvent aussi être bienfaisantes : liberté de la parole et de la plume, du livre et du journal, du travail, de la grève, de l'enseignement, de l'association, de la propagande, autant de moyens qui centuplent la portée de nos actes et font du plus humble d'entre nous, le jour où il le veut, un semeur d'idées qui a le monde pour champ. Quand on nous parle de commencer individuellement, de propager une découverte, car il y a aussi des découvertes dans l'ordre moral, notre premier mouvement, par atavisme, est encore de nous rejeter en arrière, comme' si nous vivions dans les siècles passés, comme si elle était toujours là, la puissance qui a si longtemps régné sur le monde, celle qui pouvait forcer Galilée à se rétracter, Descartes à s'expatrier, Fénelon à se taire, Port-Royal à se disperser, celle qui, suivant les temps, envoyait Etienne Dolet au bûcher ou Voltaire à la Rastille. Pur anachronisme I Aujourd'hui la pensée va aussi vite que l'électri-
LE DEVOIR PRÉSENT DE LA JEUNESSE
cité, et elle ne se laisse plus emprisonner. Que l'un de VOUS trouve demain une parcelle de vérité utile au genre humain, on le saura avant huit jours dans les deux hémi-
'sphères.
Pourquoi donc vous effrayer du temps qu'il faudra pour constituer en France cette puissance nouvelle qui la sauvera? Sans doute, ce ne sera pas l'œuvre d'un jour ni l'œuvre d'un homme. Mais réfléchissez à ceci : que, parmi les quelques milliers d'étudiants qui passent par les Écoles, il y en ait seulement un sur dix que louche cette noble ambition ; que chacun d'eux de retour chez lui se mette à l'action : est-ce trop présumer que de croire qu'en un an, s'il le veut, il réunira bien autour de lui, en moyenne, une centaine d'adhérents et de collaborateurs? La voilà, l'armée de la Révolution, prête à marcher, sûre de vaincre.