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A toute démocratie qui veut vivre, il faut une élite qui en soit le cœur et le cerveau. La tristesse des jours que nous traversons vient de ce que cette élite ne s'est pas encore formée à l'état organique ; les éléments en sont épars, incohérents, s'ignorant les uns les autres et ignorés de la masse. Jeunes gens, groupez-vous et soyez cette élite î Un des vétérans de notre démocratie, Emile Trélat, me redisait naguère une définition que je veux vous transmettre : « Une démocratie saine est un milieu social où naissent et se développent librement des aristocraties éphémères. » 11 voulait dire sans doute qu'elles durent tant que dure leur utilité. Pourquoi ne seriez-vous pas une de ces aristocraties-là ? Je rêve pour vous dans la France de demain quelque chose d'analogue au rôle
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de raristrocratie dans la société anglaise, avec cette différence qu'au lieu d'être une haute classe agissant sur le peuple, vous serez peuple et vous vous en souviendrez toujours.
N'était-ce pas un peu aussi le rêve d'un de vos camarades, Henry Bérenger, dans son beau livre r Aristocratie intellectuelle ? Oui, je vous vois très bien remplissant ce pieux office, aidant la raison publique à se dégager, répandant la lumière, répandant l'amour. Ce que vous direz et ce que vous enseignerez, je ne prétends pas le savoir, peut-être ne le savez- vous pas encore vous-mêmes. Assurément ce sera un Evangile assez différent du nôtre. Uheure des grands principes abstraits est passée, nos esquisses de solution universelle de l'universel problème vous font amèrement sourire. Vous avez besoin de plus de précision. Vous entrez plus avant dans le vif détail des faits, vous savez mieux la mouvante complexité des choses vécues. Ce n'est plus l'absolu, c'est le relatif que vous trouvez au bout de toutes vos recherches.
Soyez donc savants, plus savants que nous, s'il le faut; seulement ne croyez pas que la science avec ses procédés critiques et ses expériences précises vous dispense de la nécessité de faire un jour, vous aussi, un acte décisif, un acte de choix volontaire. Qui que vous sovez et dans quelque étude que vous vous enfonciez, il faudra demain, si ce n'est aujourd'hui, que vous envisagiez face à face le problème de la vie, pour vous et pour voire pays.
Bon gré, mal gré, — à moins que vous ne soyez un insouciant, un neutre, un nul, —il vous faudra prendre parti. Vous êtes en France, et la France a cette étrange destinée d'être depuis des siècles le champ clos où se poursuit, franche, directe et encore indécise, la lutte des deux esprits qui se disputent le monde. En ce moment,
LE DEVOIR PRÉSENT DE LA JEUNESSE
la France a entrepris de réaliser le programme des pays libres, de constituer de toutes pièces un mode de société réputé jadis chimérique, la société fondée sur la raison, la justice et la liberté. Voulez-vous l'y aider?
Par exemple, — pour prendre un détail caractéristique, — elle n'a fermé ni une église ni une chapelle, elle n'a supprimé ni les couvents ni leurs écoles, mais elle tâche, comme c'est le devoir d'une société civile, indépendante de toutes les Églises, de pourvoir elle-même à l'éducation de ses enfants et de se passer de la tutelle des précepteurs religieux. Oui ou non, voulez-vous l'y aider? Êtes-vous pour ou ètes-vous contre cet effort de la nation? Vous y intéressez-vous, ou cela vous est-il indifférent? Peut-être avez-vous peur d'être affublés d'un vocable démodé, du litre d'anli-clérical. Je vous préviens qu'il y en a un autre en ce moment très en faveur, c'est ''celui d'anti-laïque. Le mot ne se dit pas, bien entendu, mais la chose se fait, en riant. Lisez donc la Revue des Deux Mondes, allez voir la pièce à la mode. C'est si risible en effet, ces quelques milliers de braves gens, pères et mères de famille, avec des salaires d'ouvriers ou de petits employés, qui s'épuisent à verser dans la tête et dans le cœur des enfants du village ou du faubourg, tout ce qu'ils savent et tout ce qu'ils aiment 1 Comment n'avoir pas une envie irrésistible de jeter à grands flots sur ces gens-là, hommes, la dérision, femmes, le déshonneur? Aussi les beaux esprits n'y résistent-ils pas. Peut-être vous demanderez-vous si c'est bien un pur hasard que cette rencontre de tant d'écrivains distingués, s'acharnant sur u la laïque », s'appliquant devant tous les publics, avec une rare insistance, à parler de femmes pauvres, et absolument respectables, comme ils ne souffriraient pas qu'on parlât chez eux, au fumoir, d'une servante de bonne maison. Mais je vous laisse le
mtOmà
3I0RALE SOCIALE. F. BLISSON
soin de répondre. Je ne citais ce « délail » que pour vous montrer qu'il faudra répondre.
Jadis la question qui nous préoccupait était celle-ci : « Que sera la France en fin de compte? monarchie ou république ? césarienne ou parlementaire ? » La même question, vous la posez autrement et de plusieurs manières. Vous vous demandez : « sera-t-elle république libérale ou république cléricale ? Sera-t-elle une démocratie qui s'organise ou une médiocratie qui végète ? Sera-t-elle un pays qui veut vivre ou un pays qui se laisse mourir ? Sera-t-elle un régime montant, montant toujours vers la paix sociale par les rudes sentiers de la justice et de la solidarité, ou bien un régime d'expédients, abandonnant un a un les abus qu'il ne peut plus défendre, mais en retenant le plus qu'il peut et en conservant tout l'esprit? Sera-t-elle la nation croyante qui continue sous la forme progressiste et socialiste, au sens large du mot, son rôle séculaire d'initiatrice des idées, de prophète de la liberté, de soldat de Dieu et de l'humanité, ou bien sera-i-elle la nation sage et lasse qui se replie et s'enferme, pour jouir tranquillement de ses économies bourgeoises et du temps qui lui reste à vivre?
Elle sera ce que vous voudrez qu'elle soit, ne l'oubliez pas, et ne déplacez pas les responsabilités : c'est la vôtre qui est en jeu. Prenez parti, et la France vous suivra, parce que vous êtes la portion vive et active de sa population, vous êtes le sel de la terre et le levain de la pâté, vous êtes les privilégiés de l'instruction, vous êtes ceux pour qui la patrie a fait le plus et ceux qui lui devez le plus aussi. Prenez parti, vous dis-je, et ne me répondez pas que vous vous réservez, que vous ne savez pas encore, que vous étudierez. Vous ne voulez pas épouser les querelles paternelles : c'est entendu. Mais sur la question que je vous invite à trancher, dans vingt ans d'ici,
LE DEVOin PltÉSEKT DE LA JEUNESSE
vous n'en saurez pas plus qu'aujourd'hui. C'est une question de volonté bien plus que de science.
Vous ne saurez pas mieux dans vingt ans qu'à celte heure si vous voulez travailler à la création d'une France idéale, ou vous contenter de l'autre.
Sans doute, l'étude et l'expérience vous permettront d'avoir un avis sur mille points techniques que vous ne pourriez résoudre à présent : vous saurez au juste quelles difficultés présente telle partie de nos Codes, vous saurez pourquoi telle loi ouvrière peut se retourner contre l'ouvrier, telle mesure libérale contre la liberté, tel progrès contre le progrès. Et vous aviserez en conséquence : vous retoucherez la loi sur les accidents du travail ou sur les retraites ouvrières ou sur les syndicats professionnels.
Mais une raison pour adopter une fois pour toutes le principe inspirateur de toutes ces lois et des autres semblables, une raison pour préférer partout le progrès à la réaction, l'autonomie laïque à la sujétion ecclésiastique, la liberté de conscience à l'oppression, la protection par l'État de l'enfant, de la femme, du vieillard, de l'infirme, aux systèmes si séduisants qui s'en déchargent sur la charité privée (rappelez-vous la belle conférence de M. Gide, il y a quelques jours), une raison pour rechercher infatigablement, si difficile qu'elle soit, la répartition plus équitable des charges de l'impôt ou l'amélioration des conditions d'existence que la société actuelle fait au travailleur, vous ne la trouverez jamais si vous ne la trouvez pas aujourd'hui en vous-mêmes, car celte raison-là ce n'est qu'un parti pris de justice et une ferme volonté de rendre, quoi qu'il en coûte, la société humaine plus humaine. Ce n'est pas une découverte qui se fasse à forcé de pâlir sur les livres ou de dépouiller les enquêtes, c'est un jel de lumière qui vient du cœur comme les grandes
MORALE SOCIALE. — F. HUISSON
pensées, c'est un cri qui part du fond de la conscience et qui ne souffre pas de réplique.
11 y a ainsi pour l'horarae au début de la vie publique, à votre âge, de grands partis pris généraux qui décident de tout. Demandez-vous tout bas quels sont ceux auxquels dès à présent vous vous êtes arrêtés : puissent-ils être tels que de la jeunesse à l'âge mûr ils vous aident à faire énergiquement votre devoir, tout votre devoir, qu'ils vous permettent de commmencer demain au sortir de votre chambre d'étudiant et de continuer jusqu'à l'heure du grand repos à laisser derrière vous cette petite trace lumineuse qui marque le passage d'un homme de bien sur la terre !
Et
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MORALE ET POLITIQUE
Par M. E. DE ROBERT Y
Professeur à rUniversité Nouvelle de Bruxelles
(17 mars 1899).
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Mesdames, Messieurs,
11 y a peut-être une certaine témérité, et, au bout de celle-ci, des mécomptes plus que probables, à vouloir exécuter ce projet : exposer, en une seule leçon ne pouvant dépasser cinquante à soixante minutes, une théorie sur la morale quelque peu en désaccord avec les vues courantes. Néanmoins, je vais tâcher de me tirer de ce pas difficile où m'engagèrent votre éminent directeur, M. Delbet, et, avec une grâce parfaite, votre aimable secrétaire général, M"« Dick May, je vais, dis-je, essayer de me tirer d'embarras, sans trop user du procédé commode recommandé par le fameux vers : Glissez, mortels, n appuyez pas î Au contraire. Mesdames et Messieurs, j'appuierai, mais seulement sur quelques points que j'estime essentiels. Mon auditoire, qui est d^élite, j'aime à le penser, et qui ne me marchandera pas son indulgence, fera le reste.
Il nous faut répondre à ces deux graves questions : Qu'est-ce que la morale? Et qu'est-ce que la politique ?
Mais, dans cette enquête sommaire, pour mieux reconnaître notre terrain, — les uns le signalent comme un
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MORALE SOCIALE. E. DE ROBERTV
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marécage fangeux, les autres comme une sorte de forêt vierge, — commençons par poser quelques jalons. Et afin qu'ils soient bien apparents, qu'ils attirent et retiennent l'attention, prenons-les dans ce qui nous touche de la façon la plus sensible, dans l'actualité plutôt morbide de rheure présente.
A propos de la tant célèbre Affaire, par un grand A, cette tour Eiffel de la moralité ou de l'immoralité publique que l'Europe, que le monde entier contemple avec une
stupéfaction mêlée peut-être— que sais-je?— d'une pointe d'envie— oui vraiment, — à propos de la fameuse Affaire, n'entendîtes- vous pas exprimer, maintes et m.iintes fois, l'espoir que la crise aiguë par laquelle nous passons entraînera à sa suite ce résultat admirable : qu'elle fera définitivement — d'aucuns s'avancent même jusqu'à dire, pour la première fois — entrer la morale dans la politique I Eh bien. Mesdames et Messieurs, voici une très capitale erreur dont je voudrais libérer vos esprits, en admettant qu'ils l'eussent accueillie.
La morale n'entrera pas avec l'affaire Dreyfus dans la politique pour cette raison péremptoire que jamais, à aucune époque de la vie de l'humanité, elle n'en est sortie, que la morale a toujours animé la politique comme l'àme anime le corps, que la politique fut et restera jusqu'à la consommation des siècles la simple serve, l'esclave docile de la morale régnante. Eh quoi ! faut-il donc rappeler les exemples et les noms appris sur les bancs de l'école : Salamine, et les Thermopyles, et le sort de Carthage, et les conquêtes romaines, et l'agonie du double Empire, et la perpétuelle immolation du juste, toujours si magnifiquement vengée, soit par l'apothéose d'un Christ, soit par la gloire impérissable d'un Galilée ; et des faits tels que les croisades, ou les sombres révoltes, ou les révolutions triomphantes î
Posons sur notre route un autre jalon. Signalons, sous une forme plus précise encore, le même sophisme qui n'est, en somme, qu'une erreur fort naturelle d'optique, due aux soucis momentanés qui nous obsèdent. Je lisais, il y a quelques jours, dans une gazette, un article consacré précisément à l'expérience tentée par le Collège libre des Sciences sociales, à ce Cours de morale fait par des professeurs différents à des points de vue différents. L'auteur, un homme d'esprit pourtant, et de talent, jugeait la tentative — peu sage et, en tous cas, paradoxale, ne pouvant qu'accroître le désarroi des idées et des svstèmes moraux. Pour lui, définir la morale est la chose impossible par excellence, la tâche qui aujourd'hui excède les pouvoirs de l'esprit humain. Et il conclut par le constat d'un fait aussi curieux qu'important : « Chose singulière, s'écrie-t-il, jamais, comme aujourd'hui, cette préoccupation de morale n'a hanté les cervelles ! » Cherchant ensuite la cause d'un tel phénomène, il le rattache ingénument au grand drame politique du jour ou plutôt de l'époque. « Nous sommes, dit-il d'une façon plaisante, devenus des citoyens tellement moraux, tellement rigoristes, en apparence du moins, que nous passons dès maintenant, aux yeux de tous les autres peuples, pour les gens les plus tarés qui soient. »
Eh bien, Mesdames et Messieurs, Técrivain que je cite confond, comme tant d'autres, l'effet très particulier qui servit à manifester un ensemble de causes très générales, avec cet ensemble lui-même. Loin d'avoir été la source d'un violent mouvement moral, l'affaire Dreyfus se doit considérer comme l'exutoire occasionnel d'un groupe de dispositions, de tendances depuis longtemps acquises. Nos soucis moraux et nos scrupules ont une date plus ancienne. Cela est si vrai, qu'il y a juste cinq ans — personne alors ne se doutait que la politique nous préparât
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d'aussi scabreux scandales (le mot scabreux n'est pas excessif) — j'inaugurai mon cours d'éthique à l'Université Nouvelle de Bruxelles par ces paroles que je vous demande la permission de répéter ici :
« Je vais vous entretenir de morale, disais- je à mes auditeurs; or, il fut une époque où l'annonce seule d'un tel sujet eût suffi pour faire le vide autour d'une chaire, pour disperser le pubUc le mieux disposé. C'était là une manière de protestation peu consciente, si l'on veut, mais réelle et, à la longue, efficace, contre l'hypocrisie des doctrines, contre la fausseté des méthodes traditionnelles. Aujourd'hui, la situation s'est modifiée. Les idées ont marché, ont franchi quelques étapes sérieuses. La torpeur des consciences subissait par là, comme toujours, un premier choc. L'intérêt pour les études de morale se ranimait. L'éthique cessait d'être cette chose morte dont s'accablaient nos pères ; ou bien, à l'état de cadavre, elle éveillait encore la plus vive curiosité anatomique. La créalion de la sociologie, qui marquera le siècle d'une auréole durable, et la double et grande agitation socialiste et anarchiste, tels sont, sans nul doute, les deux facteurs, les deux courants principaux, l'un positif, l'autre négatif, qui, par leur action réciproque, déterminèrent cette nouvelle orientation des esprits et produisirent ce vague commencement de Renaissance éthique, — le terme ne me paraît pas trop ambitieux. » Et j'ajoutais : « Nous en sommes là : nous voyons très bien les deux camps opposés, les deux troupes hostiles qui semblent vouloir s'abolir mutuellement et qui, peut-être, s'entr'aident. Car un contact immédiat les unit ; et, au mot d'ordre donné par le siècle : qu'est-ce que la morale? elles répondent par le même mot de ralliement : c'est un phénomène exclusivement social. »
J'ai prononcé. Mesdames et Messieurs, le nom de
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l'Université Nouvelle. Vous savez qu'elle vient d'être dissoute. Elle a succombé, après une lutte héroïque,, qui dura cinq ans, contre toutes les réactions réunies. Permeltez-moi de saisir l'occasion qui s'offre, pour saluer avec respect cette vaincue. Elle aura une belle page dans l'histoire morale du siècle. Au reste, de telles idées ne meurent point et j'aime mieux dire que l'Université Nouvelle est allée attendre, au grand pays d'Utopie, une époque meilleure, une génération composée d'esprits plus libres et plus éclairés.
Après ces digressions que vous voudrez bien me pardonner, j'entre dans le cœur du débat. Je divise ce dernier en trois points principaux qui se rapporteront : 1'^ aux origines et au passé de l'évolution morale ; 2^ à la conception de l'éthique comme une science abstraite confondant ses limites avec celles de la sociologie première, ou comme une philosophie des faits sociaux qui doit sortir de leur étude préalable dans les diverses et si nombreuses branches de la sociologie analytique et descriptive; 3° enfin, à la conception de la politique comme une technologie sociale, une hygiène et une thérapeutique de la vie collective, embrassant aussi bien la sphère famihale et sexuelle que la sphère économique et la sphère juridique et gouvernementale.
Au début de l'évolution intellectuelle, la morale était non seulement, comme toutes les autres branches du savoir, contenue dans la religion et la philosophie, mais elle fut encore la forme préférée, l'aspect favori que la religion et la philosophie revêtaient — tel l'Olympien s'abaissant à l'amour des filles de la terre — dans leur corn-
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merce intime avec les sciences de la nature. Si, à l'aide de la pensée, on remonte les nombreux stades franchis par n'importe quelle science, on est sûr de rencontrer, au seuil de ce long parcours, la figure naïvement enjouée ou triste, souriante ou boudeuse de la morale des théologiens et des philosophes. Dans tous les domaines de la connaissance et, par suite, dans l'art aussi bien que dans l'action, on débute régulièrement par la vue superficielle des choses, par leur évaluation approximative, par la détermination de leurs rapports au « moi » qui en est diversement ému, qui tantôt les désire, et tantôt les redoute.
L'histoire du savoir humain découvre un autre fait constant : la tendance à passer des attributs, des signes extérieurs des choses à leurs qualités intimes.
Tout phénomène social se dédouble aux yeux de l'esprit : il est actuel et latent, il nous impressionne comme un fait ou une institution quelconque, et il se dévoile comme une réserve plus ou moins riche d'éléments internes, psychiques. Mais, pendant de longs siècles, la vraie base d'une telle différenciation reste inaperçue. Seuls, ses derniers résultats sont saisis de bonne heure; ils donnent lieu à la distinction courante entre le droit et la morale. Précédant la connaissance scientifique, le langage usuel rétrécit la signification de ces termes, et souvent il la défigure. Toutefois, on avait déjà observé le véritable ordre de succession qui relie ces deux classes de phénomènes, puisque, avec beaucoup de justesse, on faisait dériver le droit de la morale. Volontiers même comparait-on le droit à un vêtement dont se couvre et se pare la morale : habit souvent usé jusqu'à la corde, laissant percer son contenu, véritable guenille qu'il devenait urgent de renouveler au plus vite, sous peine de crises religieuses, politiques, économiques et, en définitive,
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