II
sociales ou morales. Rappelons, en passant, la fortune diverse qui échut à ces deux grandes divisions du savoir sociologique. L'analyse des choses apparentes, de \pndehors social, s'émietta en une multitude de branches descriptives. Quant à l'aspect interne, à Ven-dedam du phénomène social, l'étude qu'on en put faire demeura, jusqu'à nos jours, essentiellement indivise.
J'admets volontiers la thèse des écoles modernes insistant sur la primauté et l'indépendance de la foi morale vis-à-vis de la foi religieuse. Cette thèse confirme la loï^ de corrélation entre les sciences et la philosophie que j'ai lâché d'établir et par laquelle j'ai voulu remplacer la loi, aujourd'hui manifestement insuffisante, des trois états. Le savoir particulier prépare nécessairement la route au savoir général, et la science offre un fait plus primitif que la religion. Elle fournit à celle-ci tout son contenu, sa matière cosmologique et sa matière morale.
L'immense, le merveilleux rôle social joué par les religions — rôle que les métaphysiques leur disputèrent avec succès à certaines époques de haute culture intellectuelle — est certainement dû à ce fait, qu'elles possédaient et cultivaient avec soin une sociologie grossière connue sous le nom de morale. Ce puissant levier qui aujourd'hui échappe à leurs mains affaiblies, leur servait à soulever, à diriger les sociétés humaines. C'est parmi les sociologues du passé que prennent rang Confucius, Bouddha, Moïse, le Christ, Mahomet, tous les fondateurs de religions et les grands moralistes. Ces premiers sociologues, comme les premiers astronomes et les premiers physiciens, furent quelque peu occultistes et même thaumaturges; mais, malgré ces méthodes défectueuses, leurs généralisations ont souvent été des trouvailles hardies et fécondes en résultats. Ainsi, tous, ils recherchèrent ardemment le mobile suprême de l'action bonne.
310RALE SOCIALE. E DE ROBERÏY
MORALE ET POLITIQUE
àe la conduite louable. Et tous, presque dès leurs premiers pas, furent unanimes à exalter, à élever au rang d'un tel principe directeur, ce fait d'observation courante : le penchant qui nous entraîne vers autrui.
Toutefois, tandis que la théologie s'en tenait au constat pur et simple du fait altruiste et ne dépassait pas ce qu'une certaine école, éprise, comme son maître Rousseau, des horizons fuyants du passé, appelle aujourd'hui la morale du cœur, la métaphysique risquait, avec timidité d'abord, puis avec une audace grandissante, la marche en avant, vers un idéal inconnu, incertain, mais qui accordait déjà à la raison humaine une large part d'influence. Certes, en dépit de ses aspirations rationnelles et malgré quelques efforts remarquables, quelques applications heureuses de la méthode expérimentale, la métaphysique ne put jamais sortir de la période des tâtonnements. Elle ne put forcer le cours naturel de l'évolution de nos connaissances; elle ne put hâter l'avènement définitif de la sociologie. Elle était et demeura, comme la religion, mais avec un caractère progressif plus marqué, un savoir foncièrement empirique, une sorte de vestibule précédant la vérité future.
Les mêmes critiques, du reste, semblent pouvoir s'adresser aux deux groupes importants de philosophes — les positivistes et les évolutionnistes — qui, vers le milieu de ce siècle, tentèrent, à leur tour, de rénover les bases de la morale.
Le positivisme s'attache étroitement à la morale altruiste élaborée par l'antiquité la plus lointaine (Inde, Ckine, Egypte, Judée) et par le monde gréco-latin, puis exaltée et fortifiée par le christianisme. Mais s'il sanctioone ce vieux code de conduite, il cherche déjà à Faméliorer en transformant l'amour des hommes commandé par la crainte de Dieu, en l'amour de l'humanité
commandé par la nature même de l'humanité. Et il élargit la base de ce dernier concept en affirmant la réalité supérieure de l'ensemble des générations qui ont passé et qui passeront sur la terre, vis-à-vis de telle ou telle fraction de l'humanité dans le temps ou l'espace.
D'autre part, cependant, en cet ordre d'idées, les contradictions ne sont pas rares chez Comte. Son génie essentiellement vulgarisateur et pratique lui défendait de creuser à fond les problèmes. Avec d'Alembert et Saint- Simon, Comte prêchait le devoir d'élargir, le plus possible , la sphère de nos affections; il adoptait et faisait sienne la formule : Préférer sa famille à soi-même, sa patrie à sa famille, l'humanité à sa patrie. Or, de ces prémisses si nettes, la morale positiviste ne réussissait à tirer, en ouise de conclusion, qu'une apothéose banale de la famille
et de la patrie !
Quelques autres traits accentuent encore davantage l'esprit de compromission — très recevable dans la pratique , mais inadmissible dans la théorie pure — qui anima et guida Comte dans cette partie de ses recherches. Rappelons ici, pour mémoire, son anli-féminisme obstiné, son respect pour certaines traditions de la morale théologique, ses préférences catholiques et autoritaires, les divers cultes qu'il institua et les anathèmes dont il
fut si prodigue.
Mais il y a pire. Comte prône ouvertement la « prépondérance du sentiment sur la raison, et même sur l'activité ». Sa morale s'identifie avec l'archaïque morale émotive, avec cette fameuse règle du cœur qui, considérée en soi, est un naïf contre-sens, une absurdité aussi -rande que pourraient l'être une asti-onomie sentimentale ou une chimie passionnelle. « On se lasse de penser et même d'agir, jamais on ne se lasse d'aimer », s'exclame Comte, d'accord sur ce point avec saint Thomas, mais
MORALE SOCIALE. E. DE ROBERTY
MORALE ET POLITIQUE
tournant le dos à la psychophysiologie et à la psychologie nouvelles qui proclament l'unité fondamentale de l'être psychique.
En somme, l'œuvre pressante de la réforme du savoir moral a, pour des causes nombreuses, périclité entre les mains de Comte. Ce grand penseur, qui sut faire pénétrer si avant dans la conscience publique le besoin d'une théorie générale des sociétés, baptisée par lui du nom, devenu si populaire aujourd'hui, de sociologie, n'aperçut que l'aspect convexe, les saillies violentes, le bouillonnement apparent des phénomènes de cet ordre compliqué ; et il fit de la sociologie une sorte, à la fois, d'histoire et de slatislique du décor social, destinée à découvrir les lois empiriques des événements qui se déroulent à la surface des grandes masses humaines.
Cette sociologie permet de reconstituer les principales formes juridiques et politiques du passé, et même d'aborder certaines questions d'embryologie, de genèse des groupes sociaux. Mais elle glisse sur les différenciations sexuelles et familiales, elle ne s'inquiète guère du formidable processus économique, elle semble vouloir systématiquement ignorer l'évolution de la moralité intime. Tout ce qui, de près ou de loin, se rattache à l'ontologie sociale, est dédaigneusement traité par Comte de métaphysique. L'équation : socialité = moralité, ne se présente pas une seule fois à son esprit. Or, en de telles conditions, et considérée uniquement comme code individuel et pratique de conduite, la morale du fondateur de l'école positiviste ne pouvait différer beaucoup des règles routinières dont vivait le passé.
Sur l'évolutionnisme et sur Spencer je ne dirai que deux mots.
La philosophie de l'évolution n'a pas accompli la tâche qu'elle s'était posée pour but suprême; elle n'a pas fait
de l'éthique une science au sens rigoureux du mot. Pour réaliser ce vaste dessein, il ne suffisait pas, en effet, comme l'a cru Spencer, d'admettre la marche de l'humanité vers un idéal de justice et de paix, vers l'altruisme victorieux, vers l'adaptation toujours plus parfaite de l'individu aux conditions de l'existence sociale. D'ailleurs, le philosophe anglais n'innove rien. 11 se borne à développer l'éthique de Comte sur l'une des trois principales bases de la philosophie positive : le principe d'évolution appliqué au sociétés humaines et connu sous le nom de
progrès.
En somme, nous pouvons le dire, à côté de quelques germes de vérités futures, le passé nous légua une foule d'erreurs, — erreurs de fait et surtout de méthode.
Passons rapidement en revue quelques-unes de ces survivances contre l'ascendant desquelles nous ne luttons guère ou nous ne luttons que mollement et d'une façon
intermittente.
Telle est, en première ligne, l'erreur de l'idéalisme ou de la transcendance morale qui consiste à placer ce que pompeusement on nomme la foi au devoir « au-dessus de la région où la science se meut et où se meut la nature même». Cette prétention existe, sans doute, maiselle ne se justifie par aucune réalité observable. Il nous semble peu prudent de ilatter une aussi triste folie, et point sage du tout de laisser s'enraciner la déprimante illusion que quelque chose se pourrait placer au-dessus, du savoir et de la raison. C'est la posture même de l'Impossible ou plutôt de l'Absurde. Ce qu'on déclare porter ainsi plus haut que la science : la foi au devoir moral, la croyance en Dieu, ou tel autre principe ou. règle de vie, c'est encore de la science, mais commençante, mais enfantine, mais imparfaite, mais arrêtée dans sa marche depuis de longs siècles et devenue,-
E. DE ROBEHTY
MORALE ET POLITIQUE
par là même, insuffisante ou erronée. 11 n'y a rien de sublime en de telles tendances qui, au contraire, manifestent une assez basse imagination du mystère universel.
Il faut également rejeter ce pessimisme, non pas moral ou social, mais largement intellectuel, dont M. Brunetière s'est fait, dans ces derniers temps, le très malhabile porte-parole. Une telle mentalité représente la vieille crainte qu'inspirait aux premiers hommes l'Inconnu les enserrant de toutes parts, effroi qui s'étendait naturellement à l'effort de connaître, au téméraire désir de dissiper les ténèbres. La même terreur renaît de nos jours, à leur insu, dans les cerveaux de ceux qui maudissent Y Idole modernf et lui jettent à la face la marque essentielle du mal, le reproche classique de détruire sans édifier, de se comporter comme une force purement négative et dissolvante !
Non moins nombreuses, enfin, ni moins funestes sont les erreurs de méthode dont la plupart remontent à d'antiques habitudes de l'esprit. Car on oublie volontiers que les résultats nuls ou négatifs dont se plaignent si fort nos moralistes et nos philosophes, condamnent avant tout, sinon uniquement, les procédés d'investigation employés en sociologie, en psychologie, en morale.
Mais arrêtons-nous. Je n'en finirais pas de sitôt, si je voulais, je ne dis pas examiner à fond, mais seulement énumérer les prénotions fausses, les erreurs matérielles et toutes les malfaçons, pour ainsi parler, qui entachent l'œuvre critique du moraliste moderne, qui embarrassent sa marche, qui paralysent son effort, qui retardent l'avènement de la science sociale.
Je passe à la définition de la morale. — La compétence des études biologiques s'arrête manifestement devant les faits d^axiologie collective, d'évaluation altruiste des choses. L'examen de ces faits exig^ la création d'une science nouvelle : la science du monde surorganique, dont les fondations intimes se doivent chercher, s^lon nous, dans cette masse confuse de phénomènes que la pratique des siècles écoulés et le savoir intuitif des générations disparues s'essayèrent à grouper sous le nom de
morale.
En d'autres termes, l'éthique doit former le partie abstraite et tout à fait essentielle de la sociologie ; conception qui, du reste, n'est pas si étrange qu'on peut le supposer k première vue. Elle a de fortes racines dans l'histoire
des idées sociales.
Que de fois, en ettet, ne donna-t-on pas pour objet à l'éthique la propre matière de la sociologie? Témoin cette définition si exacte en raison même de sa généralité : la morale est la science des rapports les plus particuliers et les plus complexes qui existent entre les êtres de la nature. N'a-t-on pas aussi dit et répété qu'elle était une physique des mœurs? Malheureusement on s'est tenu à ces déclarations de pure forme, puisque, aujourd'hui encore, on nous présente la morale tantôt comme une discipline d'application, dépendance ou annexe de la biologie et de la psychologie, et tantôt comme une partie notable de la métaphysique.
Mais, à l'exemple de toutes les sciences, la sociologie devra se ressaisir et reprendre à la métaphysique son fond essentiel, la morale. Croire que les choses pourraient
MORALE ET POLITIQUE
(lli^
se passer d'une autre manière, c'est méconnaître les lois les plus certaines de l'évolution scientifique, c'est supposer que des normes différentes régissent la marche des sciences dites naturelles et le développement de la science sociale.
Ce que nous appelons aujourd'hui l'éthique est un savoir sursaturé de notions vagues, inexactes, et d'idées qui se contredisent. La sociologie contemporaine n'a donc peut-être pas complètement tort lorsqu'elle se détourne de ses propres principes ainsi viciés ou dénaturés. Néanmoins, séparée de la morale, jamais elle ne deviendra une grande discipline abstraite capable d'alimenter, à son tour, la philosophie des sciences.
On semble déjà pressentir cette vérité. L'opinion qui assimile le (c moral )> au « social » gagne chaque jour du terrain. Elle pénètre peu à peu les consciences par la littérature, par la politique, par l'agitation socialiste. La comparaison de plus en plus étroite des faits dits moraux avec les faits dits sociaux découvre entre eux un rapport constant. Et Ton finit par s'apercevoir qu'en réalité, on a affaire à un seul et môme genre de phénomènes, soumis à une évolution continue, mais où l'on distingue, et cela à bon droit, la phase antécédente et productrice (aspect moral) de la phase conséquente et produite (aspect social).
Certes, je sais très bien que, trompée par les fausses clartés du bon sens vulgaire, la grosse troupe des moralistes reste obstinément attachée à la surface des phénomènes. Et je comprends fort bien qu'hypnotisées par ce brillant décor, les écoles éthiques se refusent à voir, avec nous, dans la socialité, un mode nouveau de la force universelle. Elles ne voudront pas de sitôt donner le nom de vertu à l'énergie transformée, devenue, de mécanique ou vitale, morale ou sociale ; ni appeler sagesse, l'éco-
nomie de cette même force, son emploi réglé par le principe de moindre résistance ; ni admettre, enfin, que le bien et le mal s'annoncent comme la vént(^ et F erreur trampo^ées, du domaine de la connaissance des faits inorganiques ou organiques, dans celui delà connaissance
des faits surorganiques.
Mais qu'importe I Ne prenons-nous pas une sorte de revanche avec la foule des esprits qui, sans trop se soucier des prémisses logiques, adoptent déjà la plupart des conséquences dérivant de la nouvelle conception de la
morale ?
On parait s'apercevoir, par exemple, que faire remonter la cause du phénomène sociologique aux idées abstraites de plaisir ou d'intérêt, c'est commettre un paralogisme manifeste. Car pour germer dans notre cerveau et s'y développer, de telles notions exigent une expérience sociale préalable : ces idées ne précèdent pas le phénomène altruiste, elles le suivent, elles sont le résultat des faits primordiaux de contact inlerpsychique, elles présupposent un degré quelconque de sympathie, d'union, de
solidarité.
D'autre part, un certain nombre de philosophes et de sociologues modernes se rendent déjà compte de la grave faute logique qui consiste à opposer, d^une façon absolue, la finalité à la causalité. A leurs yeux, débarrassée des illusions naturistes et anthropomorphes qui la défigurent, la finalité remplit étroitement les cadres de la morale qu'elle transforme peu à peu en science de la volonté, de la détermination surorganique, distinguée du simple mécanisme, soit inorganique, soit organique.
Simultanément, des vues nouvelles se font jour sur la nécessité qu'il y a de séparer l'étude concrète des phénomènes sociaux de leur étude abstraite, et sur le vrai caractère de l'histoire conçue comme une sorte d'astronomie
MORALE SOCIALE. E. DE ROBERTY
MORALE ET POLITIQUE
OU de géologie sociale, une connaissance déductive, une vaste psychologie des races, des peuples, des classes, des foules et surtout des individus.
Car, n'oublions pas d'en faire la remarque, nos idées sur l'éthique se rattachent par mille liens invisibles à une conception profondément modifiée aussi bien de Vindiridft des sociologues que du moi des psychologues et des philosophes.
En effet, analysé d'une façon abstraite, ou étudié sous une apparence concrète, par les méthodes de la psychologie et de l'éthologie, l'individu demeure pour nous, en grande partie, le produit des processus surorganiques qui se développent en dehors de lui. dans les autres individus. L'individu n'est pas seulement lui-môme, il est encore autrui, une force en communion constante, en rapport permanent avec d'autres forces semblables. Et l'on tombe, semble-t-il, dans un illogisme manifeste, en supposant que l'être collectif, le groupe social, peut tendre à absorber les individus qui le composent. Ce serait là une sorte d'autodestruction. Aussi, les sociétés qui veulent durer et prospérer ne sauraient-elles se soustraire à la noble tâche de toujours accroître la liberté, l'indépendance de leurs membres, les droits de la minorité, même réduite à un seul individu.
Naturellement aussi, cette compréhension plus large du rôle ou de la valeur de la « cellule sociale » entraîne à sa suite un changement appréciable dans le sens que les moralistes attribueront désormais à l'antique opposition entre Tégoïsme et l'esprit de sacrifice, de compassion, de charité.
La grande loi de la conservation de l'énergie (qui dans le monde des idées s'affirme comme la loi de l'identité des contraires absolus) découvre le caractère illusoire du contraste en question. Elle nous montre l'altruisme
comme un fait naturel, fondamental, dont les racines se peuvent chercher dans le monde de la vie, et plus loin encore, dans le monde des propriétés inorganiques de la matière. Elle nous prouve aussi que les tendances dites égoïstes constituent la forme inférieure et initiale de ce fait primitif; forme dont nous pouvons nous servir comme d'un point conventionnel de comparaison, d'un point de repère semblable au zéro de nos thermomètres. Elle nous enseigne, par suite, que l'homme qui s'éprend de luimême, qui se complaît en sa chétive personne jusqu'à la faire entrer en balance avec l'humanité et la nature, n'est qu'un retardataire social, marqué par les stigmates moraux des ancêtres à leurs premiers pas sur la scène de l'histoire. Le contraste dont il s'agit répond bien, d'ailleurs, à la longue période religieuse et métaphysique qui vit éclore la grande antinomie de Dieu et de l'Univers et qui développa les oppositions factices du moi et du nonmoi, du sujet et de l'objet, du noumène et du phénomène.
D'autre part, la conception qui dans l'altruisme saisit la caractéristique essentielle, la marque vraie de l'être social, contribue à rectifier nos idées sur les rapports multiples et si étroits qui unissent l'esprit à la matière, l'homme à la nature.
Placé au sommet des choses naturelles, l'esprit humain, ^ élite du monde, conscience de l'univers — ne doit pas se donner pour but suprême de corriger, de réformer, de violenter la nature. L'homme doit s'instruire. Il doit chercher à étendre, à agrandir son domaine propre, la sphère morale, en y substituant la nécessité reconnue par la raison, c'est-à-dire la raison elle-même, à la nécessité ignorée ou méconnue de la raison, c'est-à-dire au hasard. Il considérera par suite la nature comme un prolongement, une extension infinie de son propre corps.
MORALE SOCIALE. E. DE ROBERTY
Et il la traitera en conséquence, il justifiera ses moindres actes à son égard par les lois qui régissent les êtres inférieurs et jusqu'aux choses mortes.
La théorie morale, dont je n'ai pu tracer ici qu'une esquisse très sommaire, s'appuie sur trois vastes hypothèses sociologiques. Leur vérification se poursuit de nos jours de plusieurs côtés à la fois. On peut donc espérer que dans quelque trente à cinquante ans d'ici — la durée d'une ou de deux générations — on sera fixé à leur égard, ainsi qu'à celui des thèses qui en découlent, qui tombent ou se maintiennent avec elles.
La première de ces suppositions, connue dans la littérature sociologique sous le nom de llu'orie bio-sociale, est, d'ailleurs, assez ancienne déjà. Exposée en détail dans ma Socioiogif, elle trouva bon accueil chez un certain nombre de sociologues français et étrangers; parmi les Français, je ne citerai ici que les noms connus de Fouillée, Durkheim, Tarde, Izoulet.
La deuxième est Fhypothèse de la srrip mentale ou sociopst/chiçite, c'est-à-dire, d'un ordre constant et régulier de succession, dans lequel apparaîtraient et se développeraient les quatre groupes de faits essentiels de la sociologie, les quatre pouvoirs directeurs de l'évolution des sociétés : la science, la philosophie ou la religion, l'art, et le travail ou l'industrie. J'ai formulé et défendu cette hypothèse dans un livre intitulé La philosophie (l,ii Siècle.
Enfin, le troisième postulat est celui que j'ai cherché à établir dans les volumes déjà parus de mon Ethique.
Si la sociologie veut résister à l'envahissement de son domaine par les branches inférieures du savoir (intrusion qui, à l'heure actuelle, la livrerait sans défense aux aventures métaphysiques), elle doit procéder comme toutes les autres disciplines abstraites, elle doit reconnaître l'irré-
MORALE Eï POLITIQUE
ductibilité temporaire et conditionnelle d'une certaine classe de phénomènes qu'elle trouve à la base de tous les faits sociaux. Par suite, notre postulat consiste à admettre que le passage du monde de la Vie au monde de l'Idée s'accompagne d'une transformation ultime de la Force universelle. Du rapprochement et du choc des énergies psychophysiques emmagasinées dans les cerveaux de certains organismes supérieurs, jaillirait (tout comme du contact matériel le phénomène chimique) le psychisme collectif, y altruisme nécessaire aussi bien à l'épanouissement de la conscience et de l'idéation complexe qu'au triomphe, dans l'œuvre humaine, de la finalité, de l'action gouvernée par des buts ou des motifs idéaux. L'idéation complexe et l'action consciente seraient donc toujours, positivement ou négativement, des manifestations altruistes, sociales. Quand elles sont positives, nous les appelons morales ou bonnes, et quand elles sont négatives, immorales ou mauvaises.
Mon devoir le plus strict, Mesdames et Messieurs, me commandait d'attirer votre attention sur le caractère hautement problématique des thèses générales que j'ai eu l'honneur de soutenir devant vous. Mais je dois me borner à cette brève indication. L'exposé, même rapide, ledéveloppement, même succinct, des postulats qui servent de supports et de points de départ à ces thèses, exigerait une ou deux nouvelles leçons au moins. Renonçons-y donc et hàtons-nous de passer au dernier point inscrit dans notre programme d'aujourd'hui. L'heure nous presse, et sur ce point, je serai aussi court que possible. D'ailleurs, à mes yeux, il ne saurait posséder qu'une importance secondaire.
MORALE SOCIALE. — E. DE ROBERTY
Mesdames et Messieurs, un illogisme, qui contribua beaucoup à édifier, puis à entretenir la longue et rare fortune des procédés empiriques de recherche, subsiste encore. Il s'étale dans le triple et solide préjugé populaire qui veut que l'application devance la théorie, que l'art précède la science, que le travail du philosophe prépare le labeur du savant. Étrange genèse qui renverse l'ordre historique et logique où apparaissent les principaux termes, les parties constituantes de l'évolution
intellectuelle î
L'éthique devait subir le sort des autres sciences. Longtemps la théorie y demeura, à son insu, l'humble servante des idées fausses de la foule, entourant de son respect l'ignorance présomptueuse qui répondait à chaque question, qui résolvait les problèmes les plus difficiles. A dire toute ma pensée, aujourd'hui encore, l'éthique traditionnelle croupit dans cette phase de début. Ses plus fervents adeptes persistent à dénier à la morale tout caractère théorique pour l'envisager comme une science d'application. Telle est notoirement la vue patronnée par la plupart des grandes écoles anglaises définissant l'éthique : la science qui nous apprend à déterminer en quoi certains modes de conduite sont préférables à d'autres. Évaluer des méthodes de vie (rarement, et pour cause, on ajoute collective), cela est très bien ; mais encore faudrait-il faire reposer cette évaluation pratique sur un savoir quelconque 1 Eh bien, non : on aime mieux mettre au monde cette chose absurde, monstrueuse : une technologie sociale, une politique précédant la théorie des sociétés î
MORALE ET POLITIQUE
Mais qu'est-ce à dire ? Devons-nous donc renoncer à l'action politique immédiate, ou bien encore adopter l'inepte, l'antisociale doctrine de cet empirique de haute marque, le Russe Tolstoï? Nullement et d'aucune façon. Pour éviter tout malentendu à cet égard, j'ai fait, dans mon dernier volume, une déclaration nette et précise. La
voici :
«Je comprends les socialistes et les anarchistes qui font de la politique active, qui tracent des programmes, qui dressent des plans de bonheur. Ils possèdent mes sympathies. Us font leurdevoir, notre devoir à tous. Nousne pouvons pas rester les bras croisés en face de l'injustice qui triomphe, nous ne pouvons pas nous laisser stupidement exploiter par la tourbe des charlatans qui nous gouvernent. Les socialistes et les anarchistes sont, à ce point de vue, de précieux auxiliaires du savant dont ils raniment la confiance, dont ils exaltent le courage. Mais je refuse ma pleine estime au sociologue qui, au-dessus du souci de la pure vérité, mettrait une ambition, une soif quelconque, fût-ce celle d'une félicité immédiate et générale î Des sophismes pareils asservirent la philosophie au mensonge. Ne leur permettons pas de polluer les sources du savoir moral. »
La moralité. Mesdames et Messieurs, la technologie sociale dépend des découvertes de la science abstraite des sociétés au moins autant que les applications industrielles ou les progrès de l'hygiène et de la médecine dépendent des découvertes des sciences physico-chimiques ou de la biologie. Aussi n'est-il guère étonnant de nous voir, à l'heure actuelle, aux prises avec une moralité, une politique infiniment basse, dans tous les ordres de faits sociaux à la fois. Car, permettez-moi de le dire, notre moralité familiale ou sexuelle est tout aussi empirique, pénétrée d'arbitraire et peu fondée en raison que
I il
E. DE UOBEUTY
MORALE ET POLITIQUE
notre moralité économique oa que notre moralité judiciaire et gouvernementale. La meilleure preuve nous en est fournie par ce constat journalier et vraiment horrible — lorsqu'on y pense bien — de sauvagerie inconsciente : la thérapeutique sociale, l'art de soigner les accidents, les désordres moraux engendrés dans les individus par des causes manifestement générales, demeurant encore l'art de punir, de rééditer le mal, de répéter collectivement, c'est-à-dire lâchement, la faute ou le crime I Et à qui confions-nous l'exercice de cet art si complexe, si difficile, si délicat? A douze bons (jorillvs quelconques, selon une expression chère à Renan. On n'a encore rien trouvé de mieux. D'ailleurs, c'est à la même espèce — à cette ditîérence près qu'ici le bon gorille est souvent très inauvais, devient quelquefois trh méchant, — que nous abandonnons l'art de nous confectionner des lois, et celui de les appliquer, et celui d'assurer notre sécurité, de nous défendre contre la moraUté rudimentaire, la profonde sottise sociale des peuples voisins I
Au point où ils sont arrivés aujourd'hui, les thérapeutes des âmes feraient donc très bien, sans doute, de suivre l'exemple, d'ailleurs encourageant, qui leur fut donné par les médecins des corps. Acculée à une faillite honteuse, la médecine chercha et trouva le salut dans la physiologie pure, dans la biologie abstraite, édifiée sur la base solide des grandes découvertes chimiques. La science de la vie montra aux plus aveugles qu'elle était capable, et de renouveler les théories médicales, et de créer des méthodes curatives plus rationnelles, plus puissantes que les vieux remèdes de l'empirisme.
Les choses se passeront sûrement de môme en ce qui concerne la morale appliquée ou pratique. Sous peine de banqueroute immédiate, éclatante, celle-ci devra s'adresser à la sociologie abstraite, appuyée sur sa base bio-
logique, pour lui demander d'infuser un sang nouveau aux enseignements caducs, aux règles agonisantes des morales religieuse et métaphysique. Et ici encore, on finira par se persuader qu'entre les principes supérieurs de la morale et les vérités premières de la sociologie, il existe un parallélisme constant, intime, nécessaire.
Toutes nos dissensions et nos divergences d'école se rattachent à cette transmutation en vue, à cet affmement inévitable des méthodes expérimentales. D'une part, nous nous heurtons aux partisans du passé, des vieilles routines, des préjugés sucés avec le lait, esprits naïfs et simples au point que, rampant sur le sol, ils s'imaginent planer dans les espaces célestes. Et de l'autre, nous rencontrons leurs adversaires qui appellent de leurs vœux le règne du savoir rationnel et qui luttent contre la stagnation morale, contre les préceptes, les idées, les sentiments, toute la « mauvaise richesse » du bon sens des foules.
Néanmoins, tant que la morale restera une recherche confuse des lois empiriques de la vie collective, nous aurions tort de reprocher à la politique sa versatilité ou son manque de principes. Au fond, elle n'est ni plus ni moins immorale que la morale elle-même. Dire que l'homme est un moyen pour la poUtique tandis qu'il est une fin pour la morale, c'est faire une distinction vaine et futile. La poUtique et la morale poursuivent le même
but.
Un jour viendra où la morale, dégagée du fatras métaphysique et constituée en science exacte, gouvernera le monde des sociétés humaines à l'aide d'une poUtique basée sur ces deux grands facteurs de la série scientifique appliquée : la philosophie et l'art. Jusque-là nous pouvons méditer la leçon contenue dans ces paroles de
MOIVALE SOCIALE. — E. DE ROBEKIV
Taine : « Vivons dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux biens ensemble, la
science et la liberté Il faut attendre, travailler, écrire.
Comme disait Socrate, nous seuls, nous nous occupons de la vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que des commis et des faiseurs d'affaires. »
LA M(3RALL INDIVIDUELLE