ET LA MORALE SOGLVLE
Par M. P-MLiN MALAPEHT Professeur de pliilosophie au Lycée Louis-lc-Graiul.
(^0 mars \mh.
Mesdames, Messieurs,
Une distinction rigoureuse, et surtout une opposition formelle entre la morale individuelle et la morale sociale, ne sauraient être, à coup sûr, que le résultat d'une abstraction. On a mille fois noté les rapports inaniment complexes et singulièrement étroits qui, reliant l'individu au milieu social dont il est partie intégrante, font que la vie, dans sa réalité concrète, résulte des réactions réciproques de l'activité de chacun et de l'activité de tous. Cette solidarité est aussi incontestable au point de vue moral qu'au^ point de vue économique ; de telle manière que la moralité individuelle est sous la dépendance de la moralité collective, comme celle-ci est, à son tour, une expression de celle-là ; de telle façon enfin que tout devoir personnel se trouve en dernière analyse avoir une signification et une portée sociales, de même que toute obligation proprement sociale revêt la forme d'une obligation envers soimême. Cette abstraction est utile et légitime toutefois, non seulement comme procédé de détermination spéculative de ces deux sphères de la vie morale, mais encore parce
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qu'elle répond à quelque chose de très réel, de très concret. Tout d'abord, en effet, il peut, semble- t-il, y avoir parfois conflit entre un devoir personnel et un devoir social, et surtout, c'est un problème grave à mon sentiment que de savoir lequel, du devoir personnel ou du devoir social, au sens le plus large, est théoriquement réductible à l'autre, et, pratiquement, repose sur lui et en découle. Il y a là, en somme, deux conceptions antithétiques, entre lesquelles chacun doit spontanément choisir, ou plutôt entre lesquelles nous oscillons, suivant les circonstances, et dont il convient d'apprécier aussi exactement que possible la valeur et les conséquences. Pour y parvenir il est essentiel de préciser dès Tabord les termes mêmes de la question, et je ne saurais mieux le faire, à ce qu'il me semble, qu'en empruntantà l'histoire l'expression concrète et vivante de l'une et l'autre doctrine.
L'antiquité nous fournit un exemple typique de la subordination absolue de l'individu à la société. J'emprunterai à Fustel de Coulanges les termes de cette première et rapide analyse. « Il n'y avait rien dans l'homme, écrit-il, qui lut indépendant. Son corps appartenait à l'État et était voué à sa défense... Sa fortune était toujours à la disposition de l'État... La vie privée n'échappait pas à cette omnipotence. La loi athénienne, au nom de la religion, défendait à l'homme de rester célibataire. Sparte punissait non seulement celui qui ne se mariait pas, mais même celui qui se mariait tard... L'État avait le droit de ne pas tolérer que les citoyens fussent difformes ou contrefaits. En conséquence, il ordonnait au père à qui naissait un tel enfant de le faire mourir... A Sparte, le père
n'avait aucun droit sur l'éducation de ses enfants, et Platon dit le motif de cette exigence : Les parents ne doivent pas être libres d'envoyer ou de ne pas envoyer leurs enfants chez les maîtres que la cité a choisis ; car les enfants sont moins à leurs parents qu'à la cité... L'État considérait le corps et l'âme de chaque citoyen comme lui appartenant ; aussi voulait-il façonner ce corps et cette âme de manière à en tirer le meilleur parti. La liberté de penser à l'égard de la religion de la cité était absolument inconnue chez les anciens... L'État n'avait pas seulement un droit de justice à l'égard des citoyens. Il pouvait frapper sans qu'on fût coupable et par cela seul que son intérêt était en jeu... On pensait que le droit, la justice, la morale, tout devait céder devant l'intérêt de la patrie \ » N'est-il pas manifeste qu'en une telle cité, l'homme est naturellement amené à considérer que le suprême devoir, l'unique devoir, c'est, comme le proclamait Socrate, la soumission absolue à la loi, seule souveraine de la cité? Le citoyen ne sera-t-il pas conduit à se faire un des ressorts de la machine, une des cellules de l'organisme ? Sa vertu propre ne sera-t-elle pas de collaborer à la prospérité de l'État, à sa richesse, à sa puissance, à sa gloire ? La moralité individuelle ne se subordonnera-t-elle pas entièrement à ce devoir social, ne s'y absorbera-t-elle pas, ne deviendra-t-elle pas un simple moyen en vue de cette fin ?
A l'extrême opposé de cette conception, je rencontre l'idéal moral du moyen âge. La perfection de la vie chrétienne, la sainteté, telle qu'on la conçoit alors, c'est la pureté intérieure, la pénitence, l'humilité, la victoire sur les désirs et les passions, la lutte contre la chair. La grande, l'unique aff'aire, c'est le salut, et le salut, qui s'obtient par l'imitation en soi-même des mérites de
(1) Fustel de Coulanges. La Cité Aidique, p. :262.