‹ Morale sociale [microform]Chapitre 24 sur 83 · P. MALAPERT · texte numérisé non relu

P. MALAPERT

Jésus-Christ, est chose essentiellement personnelle. La fin dernière de l'activité morale est au delà des limites de cet univers, et pour qui n'aspire qu'à s'assurer sa place dans la cité divine, combien peu importent les intérêts temporels, la vie sociale, la cité humaine ? L'œuvre de perfectionnement intime, d'épuration de soi, se peut sans doute opérer dans le monde ; mais elle se réalise bien plus sûrementdans le cloître, au sein duquel, d'ailleurs, elle peut seulement s'achever. Or la loi du cloître, c'est le célibat, loi antisociale au premier chef. La vie parfaite, c'est la vie ascétique et monastique, la vie solitaire. Ou du moins, si l'isolement absolu est irréalisable, et si l'homme ne peut ni ne doit oublier celte grande parole : \\v soit ! la seule société compatible avec un tel idéal moral, c'est la communauté religieuse. Dans une telle conception, n'est-il pas vrai que la vie sociale court risque d'être abolie, entièrement sacrifiée à la vie intérieure, que le principe de toute vertu c'est le divorce avec le monde, la mort à la société?

Il me serait facile, si j'en avais le loisir, de parcourir avec vous, à travers les théories de philosophie morale et sociale, à travers l'histoire aussi, les vicissitudes de la lutte séculaire engagée entre ces deux doctrines antagonistes. Je pourrais noter, par exemple, comment la philosophie du wiii*" siècle, dans son ensemble, est une réaction contre la morale du moyen âge et aboutit à cette conclusion : la vie intérieure n'est rien, la vie sociale est tout. « Les philosophes du xviii'' siècle, pour remettre la morale sociale en honneur, procèdent hardiment. Le catholicisme comprimait la nature ; ils s'allient avec la nature contre le catholicisme : ils lâchent la raison et les passions sur le monde. Ce premier réveil de la nature est terrible : elle abat le dogme, ébranle l'existence de Dieu, démolit les églises et les cloîtres, honnit la chasteté comme

une lutte impie, comme un vol au genre humain... C'en est fait de la vie intérieure. Cependant la vertu sociale s'élève sur ces ruines ; on n'entend plus que cette prédication : honte et malheur à Tégoïsme; enfants de la grande famille humaine, aidons-nous les uns les autres ; soyons bienveillants, bienfaisants, mettons notre bonheur à faire le bonheur de tous. . . Je ne serai plus forcé d'être continent, mais je serai forcé d'être à tout moment un Décius, un Vincent de Paul ; on me soulage du devoir et on me met au régime de l'héroïsme '. » En disant cela, je n'ai aucune intention d'ironie; c'était là une réaction nécessaire et qui mettait en lumière une face essentielle du problème moral, qu'on avait systématiquement tenue dans l'ombre. Tout au plus ai-je voulu marquer que, comme toute réaction, celle-ci risquait d'aller trop loin. C'est pourquoi encore je pourrais montrer que Kant à son tour a dû rappeler à la conscience humaine, plus fortement qu'on ne l'avait jamais fait avant lui, des idées qui menaçaient d'être méconnues. Je n'ignore pas sans doute quelles différences séparent la morale kantienne de la morale du cathoUcisme telle que je la rencontrais tout à l'heure. Et pourtant, au point de vue où je me place, et sans qu'il soit nécessaire ici d'en chercher des preuves dans la détermination des influences qui se sont exercées sur la pensée de Kant, non plus que dans l'étude même de son système, je me crois en droit de considérer la révolution opérée par lui comme un retour à l'idéal chrétien. De la même façon encore, je pourrais rattacher au xviu* siècle les tendances des sociologues contemporains qui nous disent : « L'impératif de la conscience morale est en train de revêtir la forme suivante : mets-toi en état de remplir utilement une fonction déterminée; » entendez par là, une fonction économique

(l) Bersot. Essith- de Philosophie et de morale, t. I, p. 41G-420.

MORALE SOCIALE. P. MALAPERT

el sociale ; entendez que la moralité de l'individu se mesure à son utilité sociale ; que seules les vertus qui profitent à la collectivité sont estimables et méritent le nom de vertus ; que, de même que la conscience sociale enveloppe et absorbe la conscience individuelle, l'activité sociale doit se subordonner l'activité personnelle ; que le devoir pour chacun consiste essentiellement en une adaptation plus exacte el plus totale aux nécessités de la vie sociale, qui devient ainsi le type sur lequel doit se modeler la vie individuelle, la fin à laquelle elle doit se suspendre, dont elle tire toute sa valeur.

Peut-être, afin de vous le faire saisir de façon plus apparente, ai-je été entraîné à exagérer ce contraste. L'opposition est profonde toutefois, et Ton doit reconnaître que c'est à elle que se ramènent les conceptions antagonistes entre lesquelles se partagent les théories et les tendances politiques et sociales de tous les temps. Nous sommes, en tous cas, me semble-t-il, mieux en mesure désormais de préciser le sens de ces expressions : morale individuelle, morale sociale, et de poser avec netteté le problème que nous avons à traiter.

L'homme, en s'envisageant lui-môme isolément, en s'interrogeant sur sa nature, ses facultés, ses besoins, ses aspirations, sa destinée, sur le sens qu'il convient de donner à son activité, sur la direction qu'il est préférable d'assigner à sa conduite, conçoit l'obligation de poursuivre, pour son propre compte, certaines fins dans la détermination desquelles n'entre pas, à titre d'élément constitutif et primordial, la considération d'autres individus plus ou moins étroitement groupés entre eux et auxquels il serait lié intimement. Le devoir individuel apparaît dès lors comme l'obligation de réaliser en soi-même un certain idéal de l'être humain considéré à part, un bien-être, un meilleur-être personnel, quelle que soit au reste la

forme particulière sous laquelle on se le représentera. D'autre part, les individus humains, par cela seul qu'ils sont réunis, associés, soumis à de communes nécessités, régis par de communes lois économiques, juridiques, historiques, doivent rapidement démêler en eux tout un ensemble d'idées, de sentiments, de tendances, qui non seulement sont communs, parce qu'ils se retrouvent dans toutes les consciences individuelles, mais qui ont trait à la communauté même , parce qu'ils représentent des actions et des réactions sociales. Du même coup se dégage pour eux l'idée d'une conduite sociale, qui n'est pas seulement la somme des conduites individuelles, d'une destinée sociale, qui est autre chose que l'ensemble des destinées individuelles, enfin d'un bien-être, d'un meilleur-être social, collectif (de quelque façon d'ailleurs qu'on le doive déterminer), qui diffère du bien individuel, en ce sens d'abord que sa réalisation n'est rendue possible que par l'association, la coopération de tous, en ce sens aussi qu'il n'est pas seulement un bien pour chacun, auquel chacun pour sa part et pour son compte doit aspirer, mais qu'il est le bien de la communauté, de la collectivité même, la fin de cet être fédératif qu'on nomme une société. Le devoir social, dès lors, c'est de travailler en vue de cette fin ; et, une fois conçu, ce devoir apparaît comme une obligation personnelle ; ce devient un devoir envers soi-même autant qu'envers la société de s'y conformer et de s'y consacrer.

Cela posé, il est aisé de voir en quoi consiste la difficulté. Je ne veux pas m'attarder à établir qu'il ne saurait être question pour personne aujourd'hui de sacrifier radicalement à l'autre l'une de ces deux sphères de la moralité, de conseiller à l'homme de se faire le déserteur de l'ordre moral ou le déserteur de l'ordre social. Je ne chercherai pas à démontrer à quel point l'une ou l'autre

MORALE SOCIALE. P. 3L4LAPERT

hypothèse aboutirait à une irréalisable, absurde et criminelle mutilation de l'homme et de la vie. Ce que je veux dire, c'est que la solution du problème ne saurait être cherchée dans une sorte de compromis s'efforçant de faire à chacun de ces deux principes sa part, faisant prédominer l'un jusqu'à une certaine limite par-delà laquelle Fautre reprendrait son autorité, se référant tantôt à celuici, tantôt à celui-là, pour résoudre les conflits apparents, calmer nos réelles et parfois poignantes hésitations. 11 faut, à ce que je crois, prendre un parti décisif, subordonner résolument Tun à l'autre, et déclarer que l'un de ces deux devoirs se fonde théoriquement et pratiquement sur l'autre, j'entends par là que l'un doit être le type qu'il convient spéculativement de déterminer tout d'abord afin de concevoir l'autre d'après lui, que pratiquement aussi l'un est la base nécessaire de la réalisation du second, le vrai foyer d'activité morale d'oii celui-ci rayonne.

Et à cette double question je réponds : le devoir social n'est et ne peut être qu'une extension du devoir individuel ; mais j'ajoute : il en est et en doit être une extension nécessaire.

Pour démontrer cette thèse, il me faudrait un temps singulièrement plus long que celui dont je dispose, et je suis contraint de me borner à des indications très générales pour l'insuffisance desquelles je dois réclamer toute votre indulgence.

Remarquons-le, tout d'abord, faire reposer la morale individuelle sur la morale sociale, c'est s'imposer l'obligation de justifier les devoirs de l'homme en société, ou plutôt envers la société, sans s'appuyer sur aucune affîr-

mation préalable d'une obligation envers soi-même. Or, dans ces conditions, comment pourrait-il être question d'autre chose que d'une utilité sociale qui pourrait paraître désirable en fait, exigible par la force, mais ne s'imposerait point comme moralement obligatoire? Comment me senlirais-je obligé envers autrui si je ne me sentais obligé envers moi-même? Comment pourrais-je considérer un de mes semblables ou tel et tel groupe d'individus, la collectivité plus ou moins compréhensive à laquelle j'appartiens, l'humanité tout entière, comme fin de mon activité morale, comme objet de mon respect, si je ne voyais en moi-même qu'un moyen sans autre valeur qu'une utilité économique, sans dignité par soi, si je ne m'apparaissais à mes propres yeux comme objet de respect? Comment serais- je tenu à contribuer au perfectionnement des autres hommes, si je ne me sentais tenu à travailler à mon perfectionnement? Pour qui ne pose pas dès le début l'idée d'un bien moral personnel, il peut bien y avoir solidarité économique, accord pour la défense, collaboration en vue de l'intérêt, resserrement du troupeau humain en face du danger, il n'y a pas solidarité morale, il n'y a pas de bien moral collectif, il n'y a pas de société humaine, au sens le plus élevé de ce mot. Si l'on ne part pas de la notion d'un devoir envers soi-même, on peut concevoir une conduite sociale, mais non pas une moralité sociale, et jamais on ne fera sortir de l'utilité commune le concept d'une obligation personnelle proprement morale. Et, de fait, toute éthique qui se présente avec ce caractère sociologique est essentiellement utilitaire et naturiste.

Mais il y a plus : il ne serait pas malaisé de faire voir qu'en dernière analyse, toute conception — idéaliste ou utilitaire — du bien social, repose sur une conception préalable, idéaliste ou utilitaire, du bien individuel.

Ici eniiore je dois me contenter de deux ou trois indi-

MORALE SOCIALE. P. MALAPEKT

cations forcément incomplètes, et simplement à titre d'exemples. Socrate, ai-je dit, proclame la nécessité d'obéir à la loi, et professe pour elle un respect absolu, qui n'est pas parfois sans nous surprendre, en particulier lorsqu'il applique ce principe en une matière qui semble ne relever que de la conscience individuelle, en matière religieuse. Mais n'oublions pas que ce respect de la loi est fondé luimême sur ce devoir primordial pour chacun de respecter la justice imposée par la loi divine. Voici maintenant la politique de Platon et d'Aristote, politique de citoyens grecs et qui s'efforcent de fortifier l'esprit de cité, qui tendent même à absorber l'individu dans la cité. Et pourtant leur morale sociale n'est qu'un prolongement, un agrandissement, une généralisation de leur morale individuelle. De même que la psychologie de l'État, chez Platon, est calquée sur la psychologie de l'individu , de même sa théorie de la Justice sociale ne fait au fond que reproduire sa théorie de la Justice individuelle : l'harmonie, l'unité dans l'Etat se conçoit à l'image de l'unité et de l'harmonie dans l'individu. L'Etat, pour Aristote, est l'ensemble des moyens les plus propres à conduire les individus à leur fin, qui est en même temps leur bien, leur vertu ; la fonction de l'Etat, c'est de rendre les citoyens vertueux. Quand, enfin, prenant les choses de plus haut, on se demande ce qui fait la grandeur, la beauté morale de ces théories, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle tient à cette idée que l'homme, en tant que tel, a sa destinée, sa valeur, qu'il mérite dès lors d'être traité en homme, que l'humanité, en un mot, est objet universel de respect. Sans doute ils bornent l'humanité à la Grèce; mais songez qu'avant eux elle était limitée à Sparte ou à Athènes, et leur hellénisme, ainsi qu'on l'a remarqué \

t) i. Denis. Histoire des théories morales dans VantiquiLé,

vous apparaîtra comme un premier pas en dehors de la cité, comme une préparation à la doctrine stoïcienne qui remplace la cité parle monde, qui, à Athènes, à la Grèce même, substitue la république universelle des intelligences, en proclamant la dignité de l'homme en tant qu'être doué de raison et de volonté.

Autre exemple : nos modernes théoriciens du socialisme et du collectivisme soutiennent volontiers que le but, c'est l'individu: la fin qu'on assigne à l'activité sociale, c'est la fin qu'on a préalablement assignée à l'homme même, bonheur ou liberté. « Le but humain, écrit l'un d'eux, est réellement individuel... {Ce but, c'est la satisfaction la plus complète du plus grand nombre de besoins pour le plus grand nombre possible d'hommes.) La substitution naturelle, préférable, du moyen social au moyen individuel, même en créant un but social transitoire, ne touche pas, en définitive, à la réalité du but individuel, qui reste la fin dernière que nous poursuivons tous... Si le socialisme s'impose à nous, ce sera non comme un but, mais comme le meilleur moyen d'assurer à chaque individu le maximum réalisable de développement, etde réaliser ainsi postérieurement, par la généralisation des satisfactions individuelles, le bien de l'espèce ^w Et en des termes analogues, bien que dans un esprit fort différent, un autre disait tout récemment : « Le socialisme est l'affirmation suprême du droit individuel... Rien n'est au-dessus de l'individu... Les socialistes veulent universaliser la culture humaine. Pour eux la valeur de toute institution est relative à l'individu humain. C'est l'individu, affirmant sa volonté de se libérer, de vivre, de grandir, qui donne désormais vertu et vie aux institutions et aux idées. C'est l'individu humain qui est la mesure de

(1) D' A. Vazeilles. La question sociale est une question de méthode; p. 23.

Page 1