‹ Morale sociale [microform]Chapitre 26 sur 83 · MO?.ALE SOCIALE · texte numérisé non relu

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MOKALfc: SOCIALE. — L. DAIRIAC

juré de réhabiliter? Certes, au temps où nous sommes, il ne manque ni de magistrats ni môme de professeurs de droit criminel pour soutenir cette thèse assurément très conservatrice. Socrate, croyons-le bien, la jugerait réactionnaire : il raillerait l'effroi que ces doctrines nous causent, et, songeant aux souvenirs de son enseignement public de l'Agora, il penserait à part lui : « Que de précautions ces savants-là prennent pour faire accepter comme vrai ce que, de mon temps, les sophistes seuls jugeaient plaisant de révoquer en doute I » La conception du criminel malade a devancé de plusieurs siècles celle du méchant responsable qui depuis l'avènement du christianisme n'a pas encore cessé de gouverner l'opinion.

Ainsi la morale de Socrate est une morale sans obligation, on irait presque jusqu'à dire une morale sans devoir, si, même dans notre langue, le mot devoir signifiait partout et toujours règle impérative. Et Platon ne fait que reproduire les leçons de son maître lorsque, dans le Second H/ppias, il abandonne au sophiste le soin de défendre ce que nous appellerions, nous, la thèse du sens commun. Voici deux hommes qui parlent contre la vérité; Tun sait qu'il ment, car il connaît la vérité qu'il cache ; l'autre croit dire vrai. Lequel des deux est préférable à l'autre? Le menteur involontaire, dirons -nous avec Hippias , puisqu'au fond , ne sachant pas qu'il défend l'erreur, il ne fait point de mensonge. Socrate est d'un autre avis : c'est le vrai menteur qu'il préfère, car celui- ' là connaît la vérité. Et d'ailleurs ce n'est là qu'une préférence éventuelle, et qu'il sait bien n'avoir jamais occasion de manifester, car l'hypothèse d'un mensonge et plus généralement d'un mal sciemment et librement accompli heurte de front sa philosophie.

Absente des doctrines de Socrate et de Platon, l'obligation morale va du moins trouver place dans la doctrine

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d'Aristote, le seul des philosophes grecs qui ait su comprendre et définir le libre arbitre ? L'expression osl, il faut, revient incessamment sous la plume du rédacteur de la Morale de Nlcomaqiie, et il l'a vraisemblablement recueillie delà bouche d'Aristote lui-même; de plus, ce verbe est accompagné de ces mots qui enveloppent tout un commentaire : « to; xaAov, parce que c'est beauté » et le xaXov s'oppose à l'àvaYxawv. Le beau qui est, dans la langue du Stagyrite, synonyme de bien, exige, pour passer de la puissance à l'acte, que la beauté, son essence, soit l'unique motif de sa réalisation, et non je ne sais quelle contrainte ou nécessité externe, àvàyxr,, dont la force nécessitante exclurait toute vraie moralité. Nous voici donc, semble-t-il, bien loin de Socrate et bien près de Kant. Pas si près qu'il semble; et je le dis en m'appuyant sur l'autorité du dernier interprèle français de la morale aristotélique, M. Ollé-Laprune, fervent admirateur du génie grec, mais dont l'admiration, tant s'en faut, n'est pas celle d'un disciple. M. Ollé-Laprune parait avoir finement marqué le point jusqu'oii l'aristotélisme s'avance dans l'orientation du kantisme, mais qu'il ne saura, ni ne voudra dépasser. « C'est le beau, nous dit-il, qu'Aristote considère le plus volontiers dans l'action morale. 11 sait que cette beauté fait faire des choses qui coûtent beaucoup, et que la volonté, acceptant le sacrifice, endure pour l'amour du beau ce qu'on aimerait mieux ne pas avoir à subir : il démêle par une pénétrante et délicate analyse ce mélange de consentement et de regret, de ferme vouloir et d'involontaire souffrance. Mais il ne se demande pas ce qu'est l'obligation, ce qu'est le devoir, et le mot même qu'il emploie quand il envisage parfois les choses morales par ce côté, le mot lt\ n'a pas chez lui un sens très précis. Ce qu'il faut faire, c'est ce qu'on doit faire, assurément, mais c'est aussi ce qu'il convient de faire, à

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peu près comme en français lorsque nous disons : Voilà un homme comme il faut ^ ou, voilà une chose très bien faite, c'est tout à fait comme il faut, ou encore nous devons agir ainsi, non pas précisément par un motif proprement moral, mais par un motif quelconque. » (OUé-Laprune. Essai sur la morale dAristote, p. 83, Paris, Eugène Belin, 1881.)

Un autre philosophe, jugeant le travail de M. Ollé-Laprune, lui reproche néanmoins d'avoir fait effort pour transformer l'aristotélisme en un presque christianisme. «La conscience morale, écrit M. Darlu, est collective avant de devenir individuelle. Nous retenons nousmêmes ces expressions populaires où reluit la pensée des anciens temps et nous disons avec Aristote : Il est honteux de mentir; il est beau de mourir pour la patrie. Et cependant l'opposition prolongée de Dieu et de César, la séparation de l'ordre spirituel et de Tordre temporel, en déchirant notre vie, a donné pour nous aux choses morales une intimité que les Grecs n'ont jamais connue. Ils n'ont pas connu ce que nous appelons le devoir, la responsabilité, la conscience morale ; ils n'ont senti le besoin d'aucun des mots qui se rapportent à la moralité du sujet. La moralité a pour eux un caractère social ».

Ainsi l'on peut contester que même la morale d'Aristote se soit nettement élevée au-dessus de l'utilitarisme. Qu'attendrions-nous donc, maintenant, pour céder devant ce qui est l'évidence même, et pour refuser à la morale de Nicomaque ce caractère d'obligation, d'autonomie dont nous avons pris l'habitude de croire la vraie moralité inséparable ?

Laissons de côté la secte d'Epicure qui ne négligea rien pour assurer le triomphe de la morale hétéronome, car c'est dans la satisfaction des penchants corporels que le véritable épicurisme consiste; et si Epicure a laissé de

mémorables exemples d'une sagesse que n'eût point désavouée Socrate, ses disciples furent plus conséquents que leur maître. Arrivons donc au stoïcisme. Ici le décor change, et les attitudes forment un tel contraste avec celles de l'épicurien et du péripatéticien, que, si l'on ne continuait de s'exprimer en grec, on se croirait hors de la Grèce. Pour l'historien de la philosophie, le stoïcisme s'appelle Zenon, Cléanthe, Chrysippe, du nom de ses fondateurs. Pour l'homme du monde, le stoïcisme s'appelle Brutus ou Caton d'Utique, il porte des noms romains. Rome est la patrie d'adoption de la philosophie stoïcienne ; et quand la doctrine du Portique a commencé de naître, depuis longtemps non point peut-être l'esprit grec, mais Tâme du peuple grec a cessé de vivre. L'idée d'effort, de tension, autour de laquelle le stoïcisme gravite, n'a rien de grec, car la sublimité seule en fait le prix. Et si les Grecs de la grande époque avaient connu la distinction kantienne du beau et du sublime, nul doute qu'il n'eussent laissé le sublime au seuil de l'esthétique. La nécessité de l'effort n'est-elle pas le signe de l'imperfection? Et l'imperfection n'est-elle pas une forme atténuée mais transparente du mal? Le stoïcisme consacrait donc la banqueroute de l'optimisme... Je me trompe, il l'eût consacrée en allant jusqu'au bout de ses propres principes; mais l'esprit grec qui commençait de mourir inspirait d'un souffle intermittent les chefs de Técole. Et c'est grâce à ses intermittences que le stoïcisme dut de garder, devant l'histoire, l'aspect d'un effort, pour renouveler la science morale, aussi impuissant que vigoureux. Les stoïciens ont été tout près de découvrir la loi morale et sa forme impérative ; ils ont été tout près de comprendre que la vraie moralité réside non hors de nous, mais en nous; ils ont deviné Kant, et notre imagination, grâce à laquelle nous prolongeons les lignes du système au delà du

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