‹ Morale sociale [microform]Chapitre 27 sur 83 · L. DAURIAC · texte numérisé non relu

L. DAURIAC

point où l'on cesse d'en apercevoir les traces visibles, nous fait croire qu'ils l'ont devancé. L'illusion a son excuse. Car, si Ton veut à tout prix chercher à Kant des précurseurs dans l'antiquité grecque, ces précurseurs ne peuvent être que les stoïciens. Le ton des deux doctrines est le même, si l'on peut dire; et, pour continuer la métaphore, la morale du Portique et la morale de Kant sont montées au même diapason. De part et d'autre mômes attitudes ; et si l'on veut bien nous accorder que toute doctrine de morale implique à tout le moins l'équivalent d'un culte intérieur, chez les stoïciens et chez Kant les analogies de ce culte intérieur ne sont pas à mettre en doute. Il semble que de part et d'autre la pensée de la vertu fasse résonner les mêmes harmonies religieuses.

Mais la ressemblance des cultes n'implique pas nécessairement celle des dogmes et — pour nous servir des mots d'une langue toute nouvelle — des émotions de même intensité et de même qualité peuvent correspondre à des sources d'excitation différente. Or, les dogmes de la morale stoïcienne sont restés en grande partie ceux de Socrate : ils veulent que le bien reste le bonheur, que la vertu s'accomplisse en nous par l'effet d'un déterminisme moral, et ce déterminisme moral n'est d'après eux qu'une face de déterminisme physique auquel ils ne peuvent souffrir d'exception ; ils veulent encore que le bonheur soit le bien suprême, et, cependant, qu'il continue de nous être accessible, ils veulent enfin que Tunivers dans ses moindres parties soit pénétré d'optimisme. Ces dogmes forment avec les caractères de ceux qui les propagent un étrange contraste. Certes c'est un phénomène à peu près unique dans l'histoire des doctrines morales que ce contraste perpétuel, que cette dissonance d'un effet puissant et douloureux, qui se continue durant la longue survivance du stoïcisme, que ce désaccord irréparable entre

LA MORALE DES GRECS ET LA CRISE ACTUELLE

le culte et les crovances. Ces assurances de bonheur et de bonheur complet, de joie imperturbable, conviennentelles à ces visages presque de marbre, à ces bouches presque muettes et qui ne s'ouvrent que pour faire entendre des exhortations au renoncement et à l'impassibilité ?

Mais ces visages impassibles et ces bouches silencieuses sont pour nous le symptôme d'un état d'àme qui est tout le contraire du contentement absolu et de la pleine joie de vivre. L'optimisme s'étale dans les écrits, mais le pessimisme a fait invasion dans les âmes, et pour se reconnaître il ne lui manque qu'un nom et une formule.

La morale grecque n'a point survécu à ceux dont elle fut la morale. Et la raison c'est que la morale fut comprise par les Grecs d'une façon toute concrète, comme une adaptation à un milieu, aux conditions définies d'existence, bref, comme une méditation de la vie. Dès que ces conditions cessèrent, dès que l'âme grecque eut cessé de vivre, sa morale perdit toute raison d'être. Et c'est pourquoi les préoccupations d'ordre social firent place aux préoccupations non pas égoïstes mais individuelles. J'en atteste la distance, et elle est considérable, qui sépare un livre tel que le De Of'flciis des Lettres à Lucilius. Aux yeux de Cicéron tous les devoirs sont des devoirs de citoyen : aux yeux de Sénèque la morale devient le culte du moi. L'homme ne doit se préoccuper que d'une chose, de ressembler le plus possible à Dieu. Il n'y a plus de patrie, il n'y a plus d'État, il n'y a plus d'idéal national ou politique, reste donc qu'il y ait un idéal humain. Mais, du point de vue auquel entendait se maintenir un sage animé du véritable esprit de la Grèce, cet idéal pouvait-il être autre chose qu'un pis-aller?

-MORALE SOCIALL. — L. DAUHIAC

Nous venons d'essayer de dire ce que fut, ou plutôt, ce que ne fut point Ja morale des philosophes de la Grèce ancienne. Cette morale a pu s'établir en dehors des idées de sanction, d'obligation, et même, la preuve s'en donnerait facilement, de libre arbitre. Elle a pu se développer sans ces points d'appui dont l'usage a prévalu de démontrer, qu'à leur défaut, toute morale croule. Et la démonstration même est souvent inutile. Le sens commun s'en passe. Il est admis qu'en l'absence de toute loi morale l'homme perdrait tout motif de résister à ses penchants immédiats. Les Grecs en jugeaient autrement. C'est qu'ils croyaient à la possibilité de la vie heureuse et qu'une loi leur semblait inutile pour contraindre l'homme à suivre sa nature.

Nous autres, modernes, nous dirions plus volontiers de la morale qu'elle nous enseigne à vivre contrairement à la nature. C'est peut-être une erreur que de l'envisager ainsi. Et pour le cas où il y aurait erreur, le souvenir des leçons d'un Socrate ou la lecture attentive des rédactions d'un Nicomaque ou d'un Eudème aideraient nos yeu\ à se dessiller.

On n'exagère point quand on parle d'une crise actuelle de la morale. Celte crise est due à des causes multiples : les historiens de l'avenir s'emploieront à les dégager. Pour l'instant il nous parait que les deux causes principales de la crise sont, d'une part, le succès croissant des doctrines évolutionnistes, de l'autre Fimpossibilité, elle aussi croissante, d'appuyer la morale sur un dogme ou métaphysique ou religieux. A ces deux causes s'en ajoute une troisième : la conscience de plus en plus nette de l'impossibilité en question, d'une part, et, de l'autre, l'incapacité de s'y résigner.

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Rant, on le sait, a posé le devoir comme « un fait de raison » ; c'est assez dire, et la plupart des bons esprits commencent à s'en rendre compte, qu'il l'a posé par un véritable coup d'État de la conscience. Il n'a pas reculé devant l'affirmation gratuite.

Son dessein parait avoir été de mettre l'homme en présence d'une loi aussi évidente qu'inflexible, de fonder la morale sur une sorte de constatation métaphysique qui, prise en elle-même, est tout ce qu'il y a de plus contradictoire.

Reste dès lors à chercher d'autres preuves à la loi morale. Mais quand on veut obtenir une preuve de ce genre, sait-on bien ce que Ton exige et que cela aussi est contradictoire !

De deux choses l'une : 1*" ou cette loi est réelle et alors elle s'incarne dans nos actes, elle a son signe visible, elle marque de son empreinte les mouvements extérieurs qui consacrent son autorité : en ce cas il en est de la loi morale comme des lois physiques et la notion de la loi morale disparait.

2"" Ou cette loi peut, comme le soutenait Kant, ne jamais être obéie sans jamais cesser d'être. Où est l'homme de parfaite bonne volonté? Où et quand a-t-il paru sur notre planète? Une seule fois peut-être, et précisément c'est une question de savoir si cet homme ne fut qu'un homme. Je ne dis point que la question soit raisonnable ou même plausible. Je dis que la question s'est posée, et que le jour où elle ne sera plus posée est encore loin de nous.

Hé bien ! attachons-nous à cet aveu de Rant et demandons-nous ce que devient la prétendue réalité de la loi morale. Qu'est-ce qu'une loi qui pourrait subsister sans être jamais obéie ? Qu'est-ce qu'une loi dont la légitimité serait indépendante du nombre de ses clients ?

Et alors l'idée de Dieu se présente et l'idée de la loi

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