MORALE SOCIALE. — EMILE BOUTROUX
cipes véritablement positifs et humains, de sacrifier soit Tun, soitTautre des deux termes qui paraissent contraires, ou encore de se borner à dégager la notion générale et plus ou moins insignifiante qui peut être commune à tous les deux, ou enfin de les juxtaposer purement et simplement, comme si leur opposition n'était qu apparente et factice. Ce qu'il faut faire, c'est de les concilier ; et cette opération n'est véritablement effectuée que lorsque l'on a trouvé, non un compromis, mais un principe nouveau et supérieur, en qui les deux principes jusqu'ici antagonistes deviennent moyens solidaires de la réalisation d'une fin commune . C'est ainsi, par exemple, que l'on fait fausse route lorsqu'en présence de la contradiction que semblent présenter le bien de l'individu et le bien de la société, on tend à sacrifier l'un ou l'autre. L'individu est la réalité concrète de l'humanité, la société en est la forme naturelle et nécessaire. Donc, ce qu'il faut chercher, c'est la fin supérieure, dans la poursuite de laquelle l'individu et la société, en même temps que chacun d'eux développera ses vertus propres, se sentiront de plus en plus solidaires.
Sans aborder les questions litigieuses on peut, semblet-il, donner une ou deux indications.
La première concernerait la place de la morale dans la société humaine.
La morale antique fut une morale de privilégiés. Elle se fît de la sagesse, qu'elle prenait pour fin, une idée qui n'était ni ne devait être réalisable pour tous les hommes. La contemplation et l'impassibilité veulent des conditions spéciales : la vie tout intellectuelle des uns se fondait sur une vie toute matérielle imposée aux autres, comme, dans l'ordre politique, la liberté sur la servitude.
AVANT- PROPOS
L'esprit moderne ne peut admettre ces conceptions aristocratiques. Sans doute, il ne saurait renoncer à se former un idéal de l'homme aussi parfait que le comporte la nature humaine. Mais, en même temps, il veut que tous les hommes soient égaux devant la morale. Kant raconte, dans un fragment posthume, qu'avant d'avoir lu Rousseau il méprisait le peuple, pour son ignorance et son défaut de culture intellectuelle. Rousseau lui dessilla les yeux , et lui apprit à honorer l'humanité dans l'homme le plus humble. Et il posa en principe que toute maxime qui ne peut pas être universalisée n'est pas véritablement une maxime morale. Ce point de vue s'impose à notre conscience. Nous cherchons dans la morale le moyen de réaliser, chez quiconque porte la face humaine, une dignité égale à celle oîi peut atteindre l'homme le plus favorisé par la nature ou par les circonstances. Si savantes donc et si profondes que puissent être les spéculations morales, elles ne sont vraiment dignes de ce nom que si elles aboutissent à des conclusions très simples, propres à être offertes à toutes les intelligences et à toutes les volontés.
Un autre caractère que l'esprit moderne est résolu d'imprimer à la morale, c'est la forme concrète. Nous voyons tous les jours que les hommes s'entendent très facilement quand on parle, en un sens général, de devoir, de patrie, de paix et de fraternité, mais se disputent dès qu'on en vient aux moyens de réaliser ces fins augustes. Notre vie est très complexe, le nombre de nos relations augmente chaque jour. Il nous faut une morale qui entre dans le détail, qui ne nous dise pas seulement qu'il faut faire le bien, mais en quoi il consiste ; qui ne se préoccupe pas seulement des fins, mais aussi des moyens. Qu'est-ce à dire, sinon que la morale ne peut plus s'isoler des sciences de faits , par lesquelles nous sommes infor-