‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 102 sur 144 · AMOUR DÉSINTÉRESSÉ · texte numérisé non relu

AMOUR DÉSINTÉRESSÉ

451. — Si nous observons dans le monde matériel et purement physique, depuis le minéral inclusivement jusqu'à l'âme spirituelle exclusivement, l'immanente et invincible tendance qui entraîne tous les êtres et leurs parties vers leur fin particulière d'abord qui est leur acte propre, puis vers leur fin commune qui est l'harmonieuse existence et l'harmonieuse fonction de l'univers, puis encore à leur fin dernière, infiniment élevée au-dessus d'eux, qui est la glorification de Dieu et Dieu même, — nous constatons après Platon et Aristote, après l'Aréopagite et saint Augustin, après saint Anselme et saint Thomas, que ces admirables effets extérieurs proviennent d'un mouvement unitif auquel nous pouvons très justement donner le nom d'amour, et qui résulte lui-même de la coexistence en ce monde des deux êtres que nous avons étudiés en Morale surnaturelle fondamentale, l'Être-Fin et l'être-moyen, celui-ci essentiellement subordonné et coordonné à celui-là (1).

452. — Cet amour, dans V ordre sensitif et animal, paraît bien avoir au moins quelquefois un caractère absolu, désintéressé. Il ne semble pas que l'appétition sensible y soit toujours inspirée par l'utilité ou le plaisir que le sujet entreverrait et désirerait dans l'objet. Il semble, au contraire, que souvent Vinstinct mis par le Créateur dans cette classe de créatures va au bien comme tel, co7nme but nécessaire, non sans doute connu ou senti dans son rôle et dans son office de bien et de but, mais néanmoins voulu et désiré indépendamment de tout intérêt propre. — Mais où personne ne peut hésiter à voir ce désintéressement total joint à un irrésistible amour du but et de la fin soit immédiate soit médiate, c'est dans le monde végétatif et non sensitif; c'est surtout dans le monde

sur la volonté, l'amour de désir et celui de bienveillance. C'est aussi un chefd'œuvre d'adaptation de la philosophie et de la philosophie chrétiennes au génie de la pensée et de la langue françaises. L'Église, en conférant le titre de Docteur à ce théologien qui n'écrivit qu'en langue vulgaire, a encouragé les travaux faits pour mettre ses dogmes et sa morale à la portée des esprits pour lesquels le latin est lettre close ou à peu près. (1) Voir surtout les Théorèmes IX-X.

inférieur inorganique et purement mécanique. L'attraction y règne avec une violence pour ainsi dire implacable, dans les relations d'atomes, dans les groupements de molécules, dans les séries de corps, de masses et de volumes. Je ne dis pas que l'imagination ne puisse rêver de profits, d'avantages, de félicités, provenant des opérations végétatives, des combinaisons chimiques, des mouvements physiques ou astronomiques. Mais de tels songes n'ont rien de scientifique, et le jeu des monades de Leibnitz n'eut jamais qu'un succès de curiosité parmi les philosophes et les théologiens. C'est chose trop évidente que les éléments de cette immense et aveugle harmonie ne sentent rien, ne connaissent rien, ne désirent rien ; et que leur mutuel amour, comme leur commune appétition de leur fin immédiate et de leur Fin suprême, ne leur est inspiré que par la science infinie et par l'infinie puissance de Dieu. — Nous avons donc en eux l'exemple d'un amour aussi désintéressé qu'essentiel, uniquement fait de raison et de sagesse, — à l'image de la raison et de la sagesse créatrices, — sans nul mélange d'amour-propre et d'égoïsme.

453. — Cet amour sans recherche intéressée se rencontre-t-il naturellement dans le monde des intelligences humaines ou angéliques? Assurément oui. Comme elles sont capables de connaître le vrai lui-même, indépendamment de ses manifestations, ou, si l'on veut, de ses incarnations individuelles et concrètes, elles le sont d'aimer le bieyi lui-même, le bien dégagé de ses relations avec telle indigence à secourir ou avec telle faculté à réjouir, le bien absolu et en soi, la pM^e bonté, le devoir moral, le beau et V honneur (1). — L'immatérialité et la spiritualité de leur principe cognoscitif et affectif mettent l'ange et l'homme en mesure de s'unir à des objets également immatériels et spirituels. Et quoi qu'en puisse dire la critique matérialiste ou sceptique, les hommes font assez souvent usage de leur pouvoir natu,rel d'aimer

(1) Cf. Morale suni. fondam., ïbéor. XIII.

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