AMOUR DÉSINTÉRESSÉ
avec désintéressement des objets qui ne leur apportent ni délectation ni profit.
454. — Que les esprits angéliques aient sous ce rapport un pouvoir naturel d'aimer plus élevé, plus dégagé, plus admirablement pur, on n'en saurait douter si l'on se rend exactement compte de leur parfaite immatérialité, de leur absolue insensibilité aux impressions du monde corporel, de la façon uniquement et divinement infuse dont ils reçoivent leurs idées et leurs pensées, de la merveilleuse liberté dont leur volonté est douée dans ses appétitions et décisions relatives aux êtres physiques. — Pour apprécier en pleine connaissance de cause ce désintéressement, la meilleure méthode serait peut-être de réfléchir sur la formule charmante d'(( amour angélique, » et sur la signification que l'usage lui a donnée dans le langage chrétien. Nous en laissons le soin et le profit au lecteur (i).
455. — Or, il se pouvait qu'au lieu d'élever le genre humain jusqu'à la sublimité de l'ordre surnaturel, ordre aussi divin qu'un ordre créé peut l'être. Dieu l'élevât seulement à la hauteur de l'ordre angélique. L'amour de l'homme fut alors devenu l'amour de l'ange, et eût ainsi acquis une perfection prélernaiurelle très belle et très noble. Son désintéressement eût été plus facile, plus complet, plus constant. Il aurait été sans difficultés, sans nuages, sans hésitations, chaque fois que le devoir l'eût réclamé tel. Les utilités, les délectations, légitimement proposées à l'amour d'espérance, à l'amour raisonnablement intéressé, n'eussent jamais été un péril pour l'entière pureté de l'amour désintéressé. — Ce qui pouvait se faire, s'est réellement fait en Adam. Avant sa chute, son amour du bien et de l'honneur en soi était largement angélisé par les dons préternaturels qui éloignaient de lui l'ignorance et la concupiscence. Il avait pour aimer angéliquement une liberté, une aisance, une puissance, que très malheureusement le péché lui a fait
{{) Cf. Sum. T.ieol, i, q. 60.
perdre et Ta empêché de nous transmettre. — Certains d'entre nous, nos vrais mystiques et nos vrais saints, en ont pourtant quelquefois retrouvé le trésor; et ils l'ont même eu plus complet, par la très gratuite et très magnifique bonté de Dieu. Ils n'ont pas seulement été naturellement désintéressés, à l'égal de nos philosophes les plus avides de vrai et de bien absolus; ils l'ont été pré ternatur elle ment et miraculeusement, à la façon des purs esprits; et ils ont été ainsi préparés à l'être surnaturellement avec une ampleur et une intensité où notre infirmité naturelle ne nous permet pas, à nous, chrétiens vulgaires, d'atteindre avant l'heure de notre céleste transfiguration.
456. — Quand je parle du bien absolu, du beau et de l'honnête en soi, comme objets de l'appétition intellectuelle désintéressée, je ne les ^:*estreins pas à la forme abstraite, transcendante, sous laquelle ils se présentent souvent à notre volonté, l'entraînant alors immédiatement et invinciblement û leur suite (1). J'entends aussi la forme concrète, individuelle, immatériellement connue, spirituellement saisie, dans laquelle ils s'incarnent et dans laquelle ils se présentent le plus souvent à notre puissance immatérielle et spirituelle d'aimer. L'honnête, en effet, lors même qu'il coexiste avec l'utile et l'agréable dans l'objet de l'amour pur et désintéressé, est envisagé à part, voulu à part, désiré à part des avantages et des plaisirs qu'il peut offrir non seulement à notre convoitise sensitive, mais même à notre désir intellectuel [2). Il se fait aimer pour soi, non pour la perfection que l'âme en retirera, non pour la délectation qu'elle éprouvera à le chercher, à le trouver, û en jouir.
457. — N'exagérons pourtant pas cette distinction essentielle entre l'amour intéressé et Vamoiiv désintéressé, entre l'amour d'espérance et l'amour de charité. Ne croyons
(1) Cf. Morale sur a. fondam., Théorème XIX.
(2) Personne n'a mieux montré que l'Évéque de Genève comment la charité, si désintéressée qu'elle soit, est pourtant un foyer d'ardents désirs surnaturels. {Tr. de l'amour de Dieu, I. V, c. 6, 10.)
pas qu'ils s'excluent l'un l'autre de la faculté qui aime. — Il est très vrai qu'ils provoquent des actes numériquement et spécifiquement divers; qu'en aimant avec intérêt, je ne puis, dans le même mouvement psychologique, aimer sans intérêt; que les trois formes typiques du bien font naître trois séries d'appétitions nettement caractérisées, et que l'on commettrait une lourde erreur en prétendant les réduire à une seule. — Mais il est parfaitement vrai aussi qu'elles peuvent se mêler, alterner leurs actes et leurs désirs, sous l'influence variée de l'intelligence qui tantôt propose à notre amour l'honnête, tantôt l'utile, et tantôt l'agréable. Les deux derniers se complètent mutuellement et conduisent à considérer et à vouloir le premier ; et celui-ci incline naturellement la volonté à aimer et à désirer les deux autres (1).
Théorème LXII.
458. — Quand l'amour désintéressé a pour objet quelque personnalité infinie ou finie, il prend le nom c^amour de bienveillance, (i'amour gratuit, tfamitié, et surtout de charité; son caractère propre est rf'unir et de concrétiser pour ainsi dire les divers éléments du monde intellectuel entre eux et avec V Intelligence infinie d'où ils procèdent.
459. — L'amour naturel, intellectuel, désintéressé , dont la volonté humaine est capable par elle-même, a pour objets principaux les biens vivants, substantiels, personnels; et pour objets secondaires les biens dépourvus dévie, ou de substance, ou d'individualité propre. — A la première de ces deux classes appartiennent Dieu, les purs esprits, les hommes; à la deuxième, toutes les autres formes du bien, — par exemple les perfections, les forces, les qualités et les opérations finies dans lesquelles la volonté désintéressée peut saisir et aimer la forme supérieure et purement honorable du bien et du beau, du y.aXcv
(i) Voir ci-dessus le Théorème L.
xàvaOov de l'antiquité grecque. — Comme cette deuxième catégorie ne se trouve guère séparée de la première, et que les perfections et les opérations, les forces et les qualités dignes de notre appétition désintéressée, sont presque toujours inhérentes à des personnalités supérieures ou égales à la nôtre, Vamow^ pur est ordinairement aussi un amour de personne à personne; et en conséquence il s'appelle très souvent amitiéy amour gratuit, amour de bienveillance.
460. — Car Y amitié proprement dite, au lieu d'être motivée par l'utilité ou par l'agrément de la personne aimée, l'est uniquement par la bonté qui est en elle. Songer à en tirer plaisir ou profit conduirait à un amour intéressé, mais non à cette véritable et généreuse amitié qui est incontestablement l'un des plus nobles sentiments de l'âme humaine. — Le désintéressement dans l'amour intellectuel lui mérite aussi le nom à-'amour gratuit ; parce que ce n'est pas pour être payée de retour, pour avoir sa récompense en avantages ou en délectations quelconques, ni même pour en devenir plus parfaite, plus morale, que la volonté tend ici vers son objet : elle est uniquement attirée par la bonté que l'intellect y a vue et qu'il lui propose : elle veut, elle aime, elle désire, elle recherche gratuitement. — Ne veut-elle donc pas quelque bien en aimant ainsi, et son amour n'est-il qu'un mouvement stérile? Non, certes, il n'est point stérile; car la volonté veut réellement alors un bien, mais un bien dont elle ne sera pas le sujet, un bien dont elle ne prétend tirer ni recevoir aucun fruit, un bien qui sera tout entier dans la personne aimée, un bien qui lui apportera plus d'être et de bonheur si c'est possible, et si ce n'est pas possible plus de gloire extérieure et de réputation, d'estime et d'honneur. Aussi l'amour désintéressé se nomme-t-il souvent amour de bienveillance, amour qui veut du bien à son objet (1).