‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 104 sur 144 · L'amitié, l'amour gratuit, l'amour de bienveil · texte numérisé non relu

L'amitié, l'amour gratuit, l'amour de bienveil

(1) a.Sum. rheo}., 22, q. 23, a. i.

lance, a un nom plus usité sinon plus expressif encore : celui de charité. Il indique étymologiquement la délicatesse, la grâce, l'ardeur, la sublimité, et par conséquent le désintéressement et la pureté dans l'amour (1). — La cliarité exclut donc de son motif, de son objet formel, toute préoccupation de soi, tout retour vers soi, toute relation à soi. Elle domine ainsi de très haut les autres formes de l'amour, notamment celle que nous avons précédemment étudiée dans l'espérance. Elle est tellement parfaite en ce point, que même dans le ciel on ne saurait mieux aimer; on y met assurément plus d'ardeur, d'intensité, de constance, mais non pas plus de sublimité. — Cela du reste serait entièrement impossible ; et Dieu ne saurait, si infiniment sage et puissant qu'il soit, établir un type essentiel d'amour supérieur à la charité. Aussi bien, est-ce par elle que l'homme parvient naturellement à lui ressembler davantage ; et dans l'ordre surnaturel, où cette ressemblance est incomparablement plus exacte, plus voisine de l'unité et de l'identité, c'est encore la charité qui rapproche très parfaitement, très intimement, le Créateur et sa créature angélique ou humaine (2).

462. — Une telle délicatesse, une telle élévation dans l'amour, lui communiquent presque nécessairement, — sinon tout à fait nécessairement, — le droit de se faire aimer lui-même par son objet, et d'une façon pareillement désintéressée, pareillement sublime. Comment, en effet, un esprit juste et bon ne rendrait-il pas charité pour charité, amitié pour amitié, quand il se verrait aimé pour sa propre bonté et sans nulle recherche de

(1) Le grec -/âpc: indique surtout ces nuances. S. Bonaventure [in I Sentent., dist. 10, dub. 1), pense que la c/mrî7é inclut comme élément une grande estime de son objet : (.'.Ckarum enim dicitur illud quod magni prelii œstimatur. » Cette observation pourrait prêter occasion aux exagérations baïanistes dont nous parlerons plus tard; et d'ailleurs elle est motivée par une étymologie Incomplètement vraie.

(2) Le libre choix que la volonté fait en aimant Dieu parfaitement et à cause de lui-même, est parfaitement indiqué par le nom de dilection (=^ deligere) donné souvent à la charité théologale. (Cf. S. François de Sales, Tr. clel'amoiir de Dieu, 1. IL c. 22.)

profit ni de plaisir? Si surtout il est infini en justice et en bonté, s'il est le Bien et TAmour, s'il est Dieu, comment n'aurait-il pas une infinie charité pour l'ange ou l'homme auxquels il donnerait précisément son concours afin d'être parfaitement aimé d'eux? — Cette égalité de traitement et de charité parait si légitime qu'on peut conjecturer, sans trop de témérité, que la rémission des péchés graves , dans Vordre naturel qui aurait pu être l'état normal de l'humanité, eût été attachée à la production d'un acte de sincère pénitence inspirée par un amour de Dieu vraiment désintéressé. A coup sûr, ce moyen de salut n'aurait pas été très facile ni très communément réalisé; mais absolument parlant il aurait pu s'employer, et son efficacité eût été analogue à celle de la charité surnaturelle dans l'ordre de la grâce où nous sommes effectivement placés par la miséricordieuse et positive volonté de Dieu. — Il convient toutefois de le dire, cette mutualité, cette réciprocité féconde, extrêmement probable naturellement, entièrement certaine surnaturellement , ne doit pas être considérée comme un élément essentiel et constitutif de la charité, de l'amitié, de l'amour désintéressé : elle en est seulement l'effet et le privilège, le caractère accidentel et la perfection intégrante. Nul doute, par exemple, que l'amour du Créateur et du Rédempteur pour ses créatures rachetées au prix de son sang, ne demeure malheureusement sans réponse de leur part dans une multitude de cas : en faudra-t-il conclure que cet amour divin n'est pas la plus parfaite charité, la plus généreuse amitié qui puisse être?

463. — Tout mouvement d'amour, à quelque catégorie qu'il appartienne et quelque perfection qu'il revête, porte le sujet aimant vers l'objet aimé. Il le porte vers la bonté de ce bien pour Vunir à elle; il le porte vers la personnalité de ce bien pour le grouper, et si je puis ainsi parler, pour le concrétiser avec elle, afin que la volonté et le bien possèdent ensemble la bonté qui était d'abord dans l'objet seul. De là, cette belle doctrine des anciens théo-

logiens affirmant que Tamour est unitif et ooncrétif : unitif de l'aimant et du bien qu'il aime; concrétif de ce môme sujet aimant et de l'objet qui est aimé (1). — Dans le monde des anges et des hommes, rien ne prouve que la charité naturelle serait pto unitive et plus concrétive que les formes inférieures d'amour; et il se pourrait bien que dans la cité, dans la famille, Vutilité d'un personnage très éminent excitât plus ardemment que sa bonté absolue l'amour de ses concitoyens ou de ses parents. Mais cette charité naturelle n'en serait pas moins, même en ce cas, plus noblement unitive et plus purement concrétive. — A plus forte raison faut-t-il le penser et le dire de la charité surnaturelle dont la puissance d'unir et de grouper les âmes, soit entre elles soit avec. Dieu, surpasse incontestablement toutes les unions et tous les groupements résultant de l'amour intéressé, même très légitime d'ailleurs, qu'inspirent l'avantage ou le bonheur qu'il y a fréquemment à aimer les personnes et les choses dans lesquelles l'infinie Bonté a plus spécialement fait dériver l'abondance de ses dons. — Cette grande puissance d'unir et d'associer est assurément inséparable de la charité, mais seulement comme un accessoire ou un corollaire, jamais comme un élément principal, constitutif, essentiel. La charité, réduite à ses termes rigoureusement nécessaires, est donc un vouloir, un amour, motivé par le bien ou le beau absolu, sans recherche d'aucune utilité ni d'aucun plaisir, lors même que ces fruits du sage et pur amour seraient très largement produits par lui, comme il arrive le plus souvent (2).

(1) Sum. TheoL, 1, q. 20, a. i, 3'". — L'amitié suppose donc ou réalise, ou veut réaliser, une égalité, sinon substantielle, du moins accidentelle et morale, entre les amis véritables. Cette dernière égalité s'établit entre Dieu et l'homme parle moyen de \h grâce et surtout delà y^oïVe surnaturelles, principes d'une connaturalité merveilleuse qui peut croître indéfiniment en degrés, mais qui ne saurait être surpassée par une autre qui lui soit supérieure en essence et en espèce. Au-dessus de Vamitié qui en résulte, il n'y a que la maternité A'xY'mç de la T. S. Vierge et que Vunion hijposlatique de l'humanité avec la divinité en Jésus-Christ. (Cf. Paov., viii, 17; Sap., vu, 27; Matth., xw, 48 ; Joan., xv ii ; 11 Petr., I, 4 ; Jac, ii, 23 ; 1 Joax., m, 1.)

(2) Les anciens écrivains ecclésiastique n'ont pas toujoirs pris le mot cha-

Article II. — Théorie spéciale de la charité religieuse.

Théorème LXIII.

464. — Naturellement et préternaturellement, humainement et angéliquement, racte de charité pourrait avoir Dieu pour objet; cest là une doctrine incontestablement contenue dans la théologie authentique et infaillible de l'Église catholique.

455. — Il ne peut y avoir aucun doute sérieux sur la possibilité, chez les anges, d'une charité purement naturelle ayant Dieu pour objet. Elle serait, en effet , le résultat spontané, immédiat, des notions naturellement innées ou divinement infuses dans ces natures sublimes. A la proposition que leur intellect leur ferait du devoir inéluctable et universel d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, et de ne pas l'aimer seulement comme utile ou délectable mais comme bien absolu, ces volontés angéliques répondraient aisément par un acte de charité loyal, sincère, ardent. — Je ne dis pas qu'elles seraient nécessitées à cet acte, si elles étaient encore dans leur période d'épreuve; car je sais fort bien que surnaturellement et puissamment aidées par la grâce beaucoup ont failli à leur devoir, même parmi les plus élevées et les plus lumineuses. Mais je dis que naturellement et facilement elles auraient pu remplir ce très saint et très aimable précepte de la charité envers Dieu.

ritas dans le sens strict que nous lui donnons ici ; et J.-B. Faure, dans ses noies sur VEnchiridion de S. Augustin (par ex. p. 19-29, 220-236), montre que l'amour d'espérance lui-même est plus d'une fois désigné par celte expression. Les exigences altribuées à S. Augustin par les jansénistes relativement à la charité proprement dite ne sont donc en vérité que de simitles apparences. — Mais peut-(^tre cette indécision de langage n'a pas été sans obscurcir les notions d'espérance et de cliarité dans l't^xale elle-même. De bons théologiens n'ont pu comprendre que la charité eût son acte bien distinct à elle : et d'autres ont eu de la peine à comprendre que l'espérance servit à quelque chose en présence de la charité.

Page 1