‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 105 sur 144 · CHARITÉ NATURELLE · texte numérisé non relu

CHARITÉ NATURELLE

466. — La volonté humaine aurait pu le remplir à son tour, tant naturellement que préternaturellement. — Il ne s'agit pas de dire ni de soutenir par là qu'elle aurait pu, avec ses seules forces et ressources natives, accomplir toute la loi divine, persévérer dans le bien malgré les plus difficiles et les plus longues tentations , de sorte que son état de pure nature eût été aussi fécond, — toute proportion gardée et dans un ordre inférieur, — que son état de nature élevée à la grâce dans Tordre supérieur où Dieu l'a mise. Une telle doctrine serait certainement fausse. Mais il s'agit de savoir si notre humanité aurait pu naturellement faire un véritable acte de charité naturelle ayant Dieu pour objet (1). — A cette question, je ne sais comment on peut répondre négativement, si l'on n'est d'abord aveuglé par des exagérations et des préjugés que l'apologétique cartésienne avait trop facilement acceptés de Jansénius, de Baïus, et des protestants eux-mêmes. Que faut-il donc à une volonté humaine naturellement bonne et droite, comme elle eût été au sortir des mains créatrices, pour être en mesure d'aimer Dieu naturellement et avec désintéressement? — D'abord il lui faut une connaissance évidente de l'existence de Dieu comme premier principe et fin suprême, comme Bien sans limites et Beau sans mesure. Cette connaissance est possible, et on irait contre la foi en niant que la nature humaine puisse y arriver jamais (2). — Il faut ensuite une conviction absolue du devoir où l'on est d'aimer le bien et le beau proportionnellement à leur valeur, et non pas uniquement à cause du plaisir ou de l'utilité qu'on en retire. Cette conviction est tellement liée avec les vérités les plus élémentaires du simple bon sens, que la raison humaine en est certainement capable. — Il faut enfin une aptitude, j'allais dire une sensibilité ou impressionabilité suffisante, pour être touché des

(1) Sur la charité d'ordre naturel, cf. Pruner, dans le Kirchenlexicon de Fribourg, nouvelle édition, t. Vll, col. 1894 et suivantes.

(2) Voir le Théorème LXXVI de notre Lo(j. surn. suhj., où nous exposons la doctrine définie par le concile du Vatican sur ce point.

attraits et des charmes in-finis de la bonté et de la beauté divines. Cette aptitude est évidemment dans les propriétés esthétiques et morales de la nature humaine. — Un acte de charité naturelle n'est donc pas impossible à l'homme (1).

467. — Dira-t-on que la faute originelle a trop essentiellement corrompu notre nature pour qu'il en soit encore ainsi maintenant; et pour que notre charité naturelle soit effective, pratique, victorieuse de toutes les délectations adverses, de tous les avantages sordides que le monde offre à notre égoïsme? — Je ne parlais pas précisément tout à l'heure de l'humanité coupable et déchue, et je pourrais maintenant ne pas me soucier d'une objection qui parle surtout d'elle ; mais je puis et dois soutenir quand même le fond de ma doctrine, et nier que le péché d'Adam ait détruit en ses descendants le naturel avec le surnaturel. Ce qui nous reste de nous-même après cette lamentable catastrophe est encore adéquat à la production d'un acte naturel d'amour de Dieu pour lui-même. ~ Je n'ai d'ailleurs aucunement donné à entendre que pour être véritable et réel cet acte doive être effectif autant qu'affectif, persévérant autant que pratique, victorieux autant que sincère. Je n'ai pas dit qu'il serait naturellement supérieur à toutes les tentations, ni que son efficacité vaudrait son désintéressement. Aimer est une chose, et vivre conformément à son amour en est une autre. Mettre Dieu en tête de toutes ses affections n'est pas toujours le mettre en tête de toutes ses actions. L'estime que l'intelligence et la volonté lui accordent n'est pas du tout synonyme

(1) s. François de Sales {Tr. de l'amour de Dieu, 1. I, c. 13-18) affirme nettement la possibilité et dans une certaine mesure la réalité d'une charité simplement naturelle ; mais il constate que sans la grâce cette charité n'est pas suffisamment effective, et que pratiquement elle ne met pas Dieu au-dessus de tout le reste; elle a cependant son prix et son utilité incontestables. — L'Kcole scotiste ne pensait pas autrement : «Charitas vero acquisita est qu?e ex dilectione Dei frequenti acquiritur ^oj naturalibiis ; quam etiam multi gentilium liabere potuerunt, ut scribit Guillelmus Scotista. » (Altenstaig, Lé-j-Zc. TheoL,

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d'infaillibilité ou d'impeccabilité. Faiblesse et fausseté ne sont identiques nulle part, ni dans la pensée ni dans la conduite. — Et enfin n'ai-je pas indiqué combien difficile et rare eût été la charité dans l'état purement naturel, ou sans le secours de la grâce réparatrice après la chute originelle? (l)

468. — Ainsi pensaient et enseignaient les maîtres les plus autorisés de la théologie catholique, lorsque Michel de Bay, au nom de la Bible et des Saints Pères, de saint Augustin principalement, commença de prétendre que « la distinction d'un double amour, à savoir, d'un amour naturel par lequel Dieu est aimé comme auteur de la nature, et d'un amour gratuit par lequel Dieu est aimé comme béatificateur, est vaine, imaginaire, et inventée pour se moquer des Livres Saints et de maints témoignages de l'antiquité chrétienne (2); » que « l'amour naturel, produit par les forces de la nature, n'est soutenu par certains docteurs que sous l'influence de la seule philosophie, à cause de la présomption humaine qui les gonfle, et avec une injure faite à la croix du Christ (3) ; » que « tout amour de la créature raisonnable, ou bien est cette cupidité vicieuse par laquelle on aime le monde, et que saint Jean a proscrite, ou bien est cette louable charité infuse par le Saint-Esprit dans les cœurs et qui a Dieu pour objet de son amour » (4). — Le pape saint

(1) Si l'on veut connaître l'enseignement officiel de l'Église sur les suites du péché originel et sur la nécessité de la grâce réparatrice ou médicinale, on trouvera dans VEnchiridion de Denzinger (pp. 378-380 et 383) l'indication de tous les documents à consulter, et du reste contenus dans ce volume. C'est de ces textes absolument décisifs que s'inspirera notre théologie dans les Traités où nous exposerons longuement la théorie que nous venons de résumer.

(2) «34. — Distinctio illa duplicis amoris, naturaiisvidelicet quo Deusamatur ut auctor naturse, et gratuiti quo Deus amatur ut beatiflcator, vanaestet commentitia, et ad illudendum sacrisLitteris et plurimis veterum testimoniis excogitata. » — L'expression gratuiti slgnifidiit provenant de la grâce, dans' le langage de l'auteur.

(3) « 36. — Amor naturalis, qui ex viribus naturse exoritur, ex sola philosophia per elationem prsesumptionis humanse cum injuria crucis Ghristi defenditur a nonnullisdoctoribus. » — Ces nonmilli éidiieni presque tous les bons scolastiques.

(4) « 38. — Omnis amor creaturse rationalis aut vitiosa est cupiditas qua mundus diligitur, quse a Joanne prohibetur; aut laudabilis illa charitas qua

Pie V, par bulle du P^' octobre 1567 (1), condamna ces propositions en bloc, avec un grand nombre d'autres auxquelles il infligea respectivement les qualifications d' (( hérétiques, erronées, suspectes, téméraires, scandaleuses, offensantes pour les oreilles pieuses. » On n'excéderait pas, je crois, les limites de la vérité, en pensant que la note d'erreur, sinon celle d'hérésie, convenait à la doctrine du célèbre professeur de Louvain sur le double amour.

469. — Sa condamnation, renouvelée par deux bulles de Grégoire XIII (2) et d'Urbain VIII (3), n'empêcha pas les jansénistes d'y adhérer avec une extrême obstination qui est habituelle à tous les hérétiques, mais qui fut particulièrement chère à ceux-là. Les trois thèses censurées de Baïus devinrent les quinze propositions où Paschase Quesnel condensa toute sa haine contre notre amour naturel pour Dieu (4), et qui furent condamnées, en bloc aussi, par Clément XI (5), — avec une série de qualifications respectives allant de la simple faicsseté jusqu'à V hérésie nouvelle ou renouvelée. \J amour de Quesnel les méritait à peu près toutes, et spécialement celles que je viens de dire et qui encadraient toutes les autres. En vain le même Clément XI (6), Innocent XIII (7), Benoît XIII dans son concile de Rome (8), Benoit XIV (9), confirmèrent-ils solennellement la condamnation portée en 1713, le système de Baïus et de Quesnel reparut audacieusement au pseudo-synode de Pistoie. Pie VI, dans

per Spiritum Sanctum in corde diffusa Deus amatur. » — Les trois propositions 34, 36, 38, étaient extraites du traité de Baïus de Caritate. {\) Ex omnibus afflictionihus,

(2) Provisionis nostnv, 29 jan. 1579.

(3) In eminenti, 6 mart. 1641.

(4) Prop. 44-58. — Il serait long et inutile de rapporter toutes ces propositions où le système de Baïus est présenté d'une façon audacieuse et déclamatoire. On les trouvera par exemple dans Denzi.nger, Enckiridion, n. 12o9-1273.

1,5) Const. Unigeniliis, 8 sept. 1713.

(6) BuUa Pasloralis officii, 28 aug. 1718.

(7) Decrctum 8 jan. 1722.

(8) Synodiis romana, 1725.

(9) Encycl. Ex omnibus, 16 oct. 17^'6.

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sa très opportune et très fameuse constitution du 28 août 1794 (1), lui opposa le texte du concile de Trente qui avait condamné comme hérétique la doctrine protestante du péché originel rendant coupables toutes les actions humaines faites avant la justification (2); la censure infligée à la proposition 40^ de Baïus énonçant la même absurde culpabilité (3) ; et enfin deux passages fort remarquables de saint Augustin affirmant que l'homme déchu a néanmoins conservé en soi les traits généraux et les restes de l'image divine (4), et qu'il y a en lui trois amours dont l'un est surnaturel, l'autre coupable, et le dernier indifférent (5). — Pie VI déclarait en conséquence que la théorie jansénienne du double amour était « fausse, pernicieuse, conduisant à l'erreur condamnée comme hérétique par le concile de Trente et de nouveau proscrite avec l'article 40® de Baïus (6). »

SECTION II

De la cliarîté surnaturelle.

Préliminaires.

Théorème LXIV.

470. — La foi et l'espérance surnaturelles, bien qu'essentiellement distinctes de la charité surnaturelle, ont cepe^idant avec celle-ci d'étroites relations dont elle bénéficie à ses deux degrés de charité immédiatement divine ou théologale, et de c/iarité médiatement divine et non théologale.

(i) Aiictorem fidei.

(2) Sess. VI, can. 7.

(3) «40. — In omnibus suis actibus peccator servit dominanti cupiditati. » , (4) De Spiritu et Littera, cap. 28.

(o) Senno 349 de Charitate. (Ed. Maurin.)

(6) Bulla Auctorem {idei, n. 23-24 ; cf. n. 2o et n. 36.

471. — La fécondité de la foi théologale s'étend, nous le savons (1), jusqu'à produire l'amour de charité. Elle n'y suffît point sans doute à elle seule, mais elle y contribue de deux façons très efficaces. — a) Elle éclaire de sa lumière surnaturelle les connaissances naturelles, philosophiques, capables de nous faire aimer avec désintéressement et sincérité la bonté divine. Ainsi l'objet de notre amour revêt une dignité, une sublimité, une certitude, fort supérieures à celles qu'il avait dans son premier état, et qui ne lui eussent point donné la qualité nécessaire pour servir de matière à un acte de charité surnaturelle. — b) Mais la foi appuyée sur la révélation fait bien davantage : elle ajoute à la substance même de cette matière, de cet objet sacré, un surcroît de perfection divine, de bonté et de beauté incréées, qui à lui seul mériterait de nous un amour sans limites; par conséquent elle augmente surnaturellement l'attraction déjà si considérable qui nous sollicite et nous presse naturellement de nous unir à Dieu en l'aimant (2). Est-il besoin de dire combien sont puissants sur un cœur droit et bon les mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la Rédemption, de l'Église et des sacrements; les récits de l'Ancien et surtout du Nouveau Testament; les enseignements moraux et les exhortations pratiques des prophètes, du Sauveur, de ses apôtres?

472. — La fécondité de Vespérance théologale se manifeste également dans la préparation de \di charité. Ce sont assurément là deux vertus essentiellement distinctes, comme déjà nous l'avons fait voir (3); et tandis que la première cherche utilité ou plaisir, très légitimement d'ailleurs, dans les objets surnaturels qu'elle désire, la

(1) Cf. ci-devant, Théorème XXXIV.

(2) Objectivement, et du côté de Dieu, ce poids est certainement /»/?»?; mais subjectivement, dans notre intelligence qui le propose à notre volonté, \\ n'apparaît pas comme tel : et sa honte, ne s'offrant pas immédiatement à nous comme la bonté même, n'entraîne pas nécessairement notre amour. Cf. Morale suni' fondaiiL, n» 153.

(3) Cf. Théorème L.

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