GENÈSE DE LA CHARITÉ
seconde n'aime les siens et ne s'unit à eux qu'en raison de leur perfection absolue, — et qu'afin de se donner ellemême tout entière à eux, de se dévouer et de se dépenser pour eux, de leur être utile ou agréable si cela peut être, de leur rendre sans aucune réserve ce qu'elle a reçu ou reçoit d'eux, demeurant ainsi parfaitement désintéressée et ne cessant de mettre autant d'honneur que d'amour dans ses relations avec eux. — Mais cette distinction fondamentale n'exclut pas, nous l'avons pareillement indiqué (1), des rapports très intimes et très continuels entre l'espérance et la charité. — a) Ordinairement, la volonté humaine passe par l'amour du délectable et de l'utile pour arriver à l'amour de l'honnête : c'est la progression naturelle du moins parfait au parfait, et du médiocre au bien. La grâce divine, peut-être même quelquefois la force du génie ou la sublimité du sentiment, sont capables d'intervertir les stades de ce mouvement : mais de telles exceptions ne font qu'affirmer plus nettement, plus fortement, l'ordre accoutumé de nos volitions affectives. — b) L'homme ne demeure pas plus aisément sur les sommets qu'il n'y monte d'emblée; son poids le repousse bientôt dans les régions basses. S'il devait toujours vivre de charité pure, des miracles de grâce lui seraient presque à chaque instant nécessaires. L'espérance, l'amour d'espérance, interviennent fort à propos et lui permettent de se relâcher de son héroïsme sans déchoir jusqu'à l'égoïsme. Ce sont des appuis et des remparts fort avantageux pour l'amour désintéressé. — c) La charité, si haute qu'elle soit, et en proportion directe de la sublimité où elle est placée, veut être aidée de l'espérance comme d'une suivante indispensable et d'une inséparable sœur. Car, si l'on aime véritablement et ardemment, on veut aimer de toutes les façons raisonnables et pour tous les motifs louables. Si donc la charité délaisse pour son propre compte les objets et motifs rentrant dans la double catégorie du plaisir et de (1) Ci-dessus, Théorème.
l'utilité légitimes, elle ne blâme nullement l'espérance de s'y attacher : elle lui ordonne même d'en faire l'usage que le droit naturel et surnaturel lui prescrit formellement (1). — d) Pratiquement enfin, la distinction des objets matériels ou formels de l'espérance et delà charité théologales n'est pas assez tangible pour être saisie de l'universalité des fidèles. Si l'on n'a fait quelques études sérieuses de religion, l'on n'est pas apte à en saisir autre chose que l'essentiel. Quant aux nuances et aux mélanges continuels de ces deux affections, on ne les peut débrouiller qu'au moyen d'une analyse psychologique assez exercée. Et comme leur union n'a rien de funeste ni pour l'une ni pour l'autre; comme leur fusion même complète ne les empêche pas d'être collectivement ce qu'elles sont individuellement, — on peut sans aucune exagération les considérer comme deux pôles surnaturels se supposant et se supportant mutuellement dans la sphère de l'activité chrétienne, soit personnelle soit sociale.
473. — Pour que l'étude de la charité soit tout ensemble précise et complète, il nous semble urgent d'observer que cette puissance surnaturelle n'est pas toujours théologale, parce qu'elle n'a pas nécessairement Dieu pour son objet ni pour son xaoiiî immédia is. — On se rappelle que nous avons déjà fait une distinction analogue quand il s'est agi de la foi et de l'espérance; et que nous avons constaté l'existence de f^mo/^na^es garantis par Dieu sans être pourtant de lui, et l'existence de promesses appuyées sur sa bonté sans émaner pourtant d'elle (2). N'y aurait-il pas certains degrés de bien appartenant à l'ordre sur-
{{) Très ferme sur le caractère désintéressé de la charité, et n'hésilant pas à déclarer que «le bien, en tant que bien, enflamme l'amour, et cela d'autant plus efficacement qu'il renferme plus de bonté cm soi:» {Parad., c. xxvi, v. 28- 30), Dante Alligbieri répond admirablement aune question de saint Jean sur « les liens qui l'ont attiré vers Dieu » iihid. v. 49-51) : « Toutes ces morsures qui peuvent faire tourner le cœur à Dieu ont concouru à ma charité : car l'être du monde, et mon ètro, et la mort que (Jésus^ a subie pour que je vive, et ce qu'espère comme moi tout fidèle, et la vive connaissance que j'ai dite, (la counaissance philosophique de la bonté divine,) m'ont retiré de l'océan de l'amour faussé, et m'ont déposé sur le rivage de l'amour droit. » (Ibid., v. 55-64.)
(2) Cf. ci-dessus, n°^ 103 et 390.
DOUBLE CUARITÉ 349
naturel, dignes par conséquent d'un amour de charité, sans être cependant une dérivation immédiate et hypostatique de la bonté de Dieu (1), et sans pouvoir être aimés d'un acte de charité théologale? Nous pensons que oui. — En effet, si j'aime mon prochain à cause de la bonté divijie qui l'enveloppe surnaturellement, je fais un véritable acte de charité surnaturelle et immédiatement divine, puisque c'est Dieu même qui est l'objet formel et le motif direct de mon amour. Mais si j'aime ce prochain à cause de la bonté finie que Dieu a surnaturellement mise en lui, — par exemple à cause de l'admirable prudence ou de l'angélique pureté dont il l'a orné, — le motif et l'objet formel de mon amour n'est plus immédiatement et directement Dieu, mais une œuvre de Dieu; et mon acte de charité surnaturelle n'est plus théologal. — Et si ce n'est pas précisément la personne du prochain que j'aime de cette surnaturelle et divine amitié dont le terme est proprement hypostatique; si j'aime expressément le mouvement, l'œuvre, la qualité, où je vois un rayon fini de la bonté infinie surnaturellement répandue dans le monde, je ne fais plus d'acte de charité immédiatement divine et théologale, mais un acte seulement analogue et subordonné. Il convient donc, pour la profondeur et la netteté de la doctrine, plutôt qu'en raison de l'importance assurément peu considérable de cette charité non théologale, de subdiviser la présente Section en deux Articles, et de traiter successivement de la Charité surnaiurelie immédiatement divine et de la Charité surnaturelle médiatement divine (2). — Pour bien expliquer la première, nous en partagerons l'étude en deux Distinctions dont l'une sera principalement ontologique, et l'autre principalement morale.
(1; L'expression dJ hypostatique répond à la doctrine exposée au n» 459.
[l] SuAREz {de Charit., disp. i, sect. m, n. 8) combat cette distinction en disant que l'objet formel adéquat des vertus théologales, et notamment de la charité, est une ratio increata: et celte « raison incréée, » il la trouve non seulement en Dieu, mais dans ses participations. N'est-ce pas se contredire un peu ? L'incréé qui est en Dieu n'est plus Vincréé quand il est ailleurs qu'en Dieu. Suarez dit bien que cela se fait secundum quamdam reduclionem : mais nous trouvons difficile de ramener ou de réduire ainsi le fini à l'infini.
Article f. — De la charité surnaturelle immédiatement divine
ou théologale.
Première Distinction. — Étude ontologique.
§ 1^''. — Objet de la charité théologale.
Théorème LXV.
474. — Uobjet matériel ou passif de la charité théologale est principalement Dieu, secondairement ce que Dieu aime hors de lui, et suivant l'ordre précis oa il l'aime.
475. — La réalité de la charité immédiatement divine comprend V objet qu'elle aime et dont nous traitons dans ce Théorème LXV, puis son motif, les facultés ou forces naturelles et surnaturelles qui concourent à la production de son acte, cet acte lui-même, et enfin la merveilleuse fécondité de ses résultats. — Uobjct dont je parle ici est celui que les théologiens nomment matériel, qu'on peut appeler passif, et qui est tout simplement l'objet aimé. En réalité, il n'y en a qu'u?i ; Dieu surnaturellement connu comme bonté suprême, infinie, absolue en soi, mais se communiquant librement et surnaturellement à ses créatures intelligentes, à l'ange et à l'homme. Dieu est donc objet d'amour théologal en tant qu'il est le Bien, et en tant qu'il fait le bien.
476. — U est le Bien comme Etre infini subsistant dans trois Personnes, dont la seconde possède simultanément la nature divine à laquelle elle est identique, comme les deux autres, et la nature humaine individuelle qui lui est hypostatiquement unie à elle seule par l'Incarnation. Vobjet aimé comprend donc la Nature infinie commune aux trois Personnes divines, ces trois Personnes, et la