OBJET DE LA CHARITÉ
seconde avec sa nature humaine. Qu'un tel objet ne puisse être connu de nous que par voie de révélation et de foi si(.r nature lies, qu'il soit donc essentiellement d'ordre surnaturel et mérite un amour formellement surnaturel, c'est chose de toute évidence. — Evidemment aussi, nul autre objet aimé ne pourra s'adjoindre à celui-là qu'à titre d'objet secondaire, subordonné et accessoire; il ne pourra donc être aimé pour lui-même, mais seulement pour le premier, le principal, l'essentiel; et il ne pourra être aimé pour celui-ci qu'à la condition d'être uni en quelque manière avec lui, et conséquemment d'appartenir à l'ordre surnaturel.
477. — Dieu fait le bien dans l'ordre naturel et prêternaturel comme auteur et créateur de l'ange, de l'homme, du monde inférieur. Mais, comme tel, il ne fait pas le bien qui est objet de charité surnaturelle et théologale. Car cette charité doit porter sur une bonté agissant et se manifestant surnaturellement , ce qui arrive seulement quand Dieu est sanctificateur et révélateur, rédempteur et glorificateur. — Il doit être aimé comme tel, parce qu'il est infiniment bon comme tel; et conséquemment notre amour doit s'adresser à lui dans la sanctification des anges et dans la rédemption des hommes, dans l'institution et le gouvernement de la cité divine temporelle et terrestre, dans l'édification et la glorification de la cité divine éternelle et céleste. — Cet amour de Dieu comme auteur du bien surnaturel implique nécessairement l'amour des œuvres surnaturelles qui le communiquent, et l'amour des personnes surnaturalisées en acte ou en puissance auxquelles il est ou veut être communiqué. Vous n'aimez pas Dieu si vous n'aimez toutes ses volontés avec toutes leurs applications, et avec toutes les entités finies auxquelles il les accorde. Et si vous les aimez comme telles, c'est vraiment à cause de lui que vous les aimez, ou plutôt c'est absolument lui que vous aimez dans son action sur elles. —Ainsi se trouve sauvegardée la notion fondamentale de la charité théologale, lors même qu'elle
VERTUS THEOLOGALES
a pour objet secondaire d'autres êtres que Dieu. — Ainsi encore se trouve résolue la question, au premier abord embarrassante, des êtres qu'on peut aimer d'un acte de charité théologale.
478. — En effet, cet acte considère Dieu comme faisant le bien surnaturel. — Or, — a) Dieu ne fait pas ce bien dans les choses non spirituelles (1); donc, rien de complètement matériel ne peut être objet de charité; et si notre corps doit être excepté de cette conséquence, c'est uniquement parce qu'il est partie substantielle et matérielle d'une nature composée qui est spirituelle dans son élément principal et formel. — b) Dieu oie fait plus ce bien dans les personnes angéliques ou humaines qu'il a dû exclure de la béatitude surnaturelle : il ne les prédestine plus et ne les prépare plus à la grâce ni à la gloire; il ne leur donne plus que le bien naturel de les conserver dans l'existence et dans l'usage de leurs facultés : donc nul démon, nul homme sorti de ce monde sans la grâce sanctifiante, ne sauraient être l'objet de notre charité.
479. — Au contraire nous devons aimer, de charité surnaturelle, au moins implicite et générale, et parfois même explicite et individuelle, toutes les personnalités angéliques ou humaines auxquelles Dieu fait ou veut faire quelque bien surnaturel. Qu'elles soient déjà en possession du bonheur éternel; qu'elles se purifient par les souffrances du purgatoire afin de le posséder plus tard; qu'elles soient encore dans le temps et dans la condition de l'épreuve qui en est la voie, — Dieu leur confère, ou leur offre, ou leur prépare sincèrement, la bonté surnaturelle qui émane de lui pour les unir à lui. — C'est là une conséquence obvie de la loi qui nous oblige à conformer noire volonté à sa volonté souveraine, âne pas aimei' ce qu'il n'aime pas, à aimer réellement ce qu'il aime et dans le sens précis où il l'aime (2). Deux difïî-
(1) Cf. Lotj. surn. ohj., ip 485.
(2) Nous pensons que Suarez (de Ch irit., disp. 1, sect. 3, n. 8) ne réussit pas à démontrer que l'amour des créatures à cause de leurs perfections surnaturelles, bie.i qvLd spécifiQuement distinct deraniour théologal proprement dit,
cultes surgiraient à ce propos devant nous, si elles n'étaient prévenues déjà par le très lumineux principe que nous venons d'exposer. Elles concernent Vamourde soi-même, et V amour des ennemis de Dieu et de soi-même. Comme on entrevoit facilement la manière de les résoudre, nous pouvons les remettre au Théorème suivant, pour être plus libres de compléter celui-ci par la fixation de Vordre dans lequel les divers objets de la charité théologale doivent être rangés et aimés.
480. — Qu'il existe un tel ordre et que nous soyons tenus de le garder, c'est un évident corollaire de la moralité divine et de l'obligation où nous sommes de la prendre pour modèle de la nôtre. Car Dieu ne serait pas moral s'il ne proportionnait les marques et les effets de son amour au rang assigné par sa providence à l'objet aimé; et nous manquerions nous-mêmes de moralité si nous adoptions, dans nos affections, un ordre improuvé par la volonté divine (1). — Or, 1. avant tout et par une nécessité inéluctable, Dieu aime le bien infini, c'est-à-dire sa propre nature et ses trois hypostases, avec l'humanité hypostatiquement unie au Verbe ; 2. il aime par privilège la très sainte vierge Marie qu'il a choisie pour mère du V^erbe. incarné; 3. il aime les anges et les saints définitivement associés à sa vie glorieuse et à sa béatitude; 4. il aime les plus parfaits et les plus justes d'entre les hommes actuellement sur terre; 5. il aime les pécheurs
procède pourtant de la même vertu que lui. Pour nous, l'amour surnaturel du prochain à cause de la volonté divine est spécifiquement identique à l'amour de Dieu. L'amour du prochain à cause de ses dons surnaturels n'est que médiatement divin.
(1) Très poétiquement, et avec une parfaite théologie, Dante dit à l'évangéliste saint Jean : «Les frondaisons qui embellissent tout le jardin de l'éternel Jardinier, je les aime proportionnellement à ce qu'il leur fait de bien. » {Farad., c. XXVI, V. 64-66.) — La formule d'ord«)iaf/5si?/mc/ia)'ï7as est due à saint Augustin {Sermo XLIII de Sanctis), et il l'avait sans doute trouvée dans l'Écriture. (Gant., ii, 4.) — Il a posé le principe fondamental de toute cette théorie, quand il a écrit ceci : « Ille juste et sancte vivit, qui rerum integer aestimator est. Ipse est autem qui ordinatam dilectionem habet; ne aut diligat quod non est diligendum, aut non diligat quod est diligendum, aut amplius diligat quod minus est diligendum, aut seque diligat quod vel minus vel amplius diligendum est, aut minus vel amplius quod œque diligendum est. » [De Doctr. Christiana, 1. 1, c. 27.)
commençant à vivre de la vie surnaturelle par des grâces actuelles; 6. il aime les pécheurs les moins éloignés de l'ordre surnaturel, et les plus proches de l'idéal simplement naturel; 7. il aime enfin, et au dernier degré, les pécheurs les plus misérables mais capables encore de repentir et de conversion. — Quand plusieurs personnes sont au même degré d'amabilité et d'amour, Dieu préfère et aime davantage celles qui servent de fins, ou de principes, ou d'appuis aux autres. Tels sont certainement les enfants relativement à leurs parents, les disciples relativement à leurs maîtres, les sujets relativement à leurs supérieurs, parce qu'enfants, disciples et sujets sont le but immédiat des parents, des maîtres, des supérieurs; quoique à l'inverse les supérieurs, les maîtres, les parents, étant sources de bien pour qui dépend d'eux, soient comme tels plus parfaits et plus dignes d'amour; — d'où l'on peut voir aussi comment il arrive parfois que tantôt le père et tantôt la mère, tantôt les parents et tantôt les frères, tantôt les aînés et tantôt les puinés, tantôt les bienfaiteurs et tantôt les amis, doivent être estimés plus voisins de Dieu et plus aimables selon son appréciation infaillible. 481. — Par conséquent nous sommes tenus d'aimer 1. Dieu et son Christ, par dessus tout ; 2. la sainte vierge Marie au second rang, mais à une distance infinie de Dieu; 3. les anges et saints du paradis, et entre eux d'abord nos anges gardiens et saints patrons. — Nous devrions ensuite aimer les plus parfaits et les plus justes de nos concitoyens surnaturels ici-bas, si nous pouvions les connaître avec certitude; mais, parce que nous sommes dans l'ignorance sur ce point, il nous faut recourir à l'autre critérium dont j'ai parlé, — et classifier les personnes que nous devons aimer d'après nos relations surnaturelles avec elles. — Dans l'Église donc, 1. lespasteurs doivent surtout aimer leurs ouailles, et celles-ci leurs pasteurs; 2. les bienfaiteurs et les amis viennent ensuite; 3. puis les confrères ou collègues; 4. puis encore les « familiers » de la foi, comme dit saint
Paul (1), et 5. les catéchumènes en dernier lieu. — Dans la famille, 1. les enfants sont les premiers que les parents doivent aimer, et réciproquement; 2. l'époux et l'épouse étant l'un pour l'autre, chaque conjoint doit aimer l'autre plus que soi, et moins que ses enfants; 3. sauf circonstances spéciales, le père doit être préféré à la mère par ses enfants; 4. la hiérarchie des frères et des serviteurs s'établit aisément sur les mêmes bases. — Dans la société civile, la charité se règle aussi 1. d'après la finalité qui établit les supérieurs pour le bien des inférieurs, et 2. d'après l'utilité qui oblige les inférieurs envers les supérieurs, proportionnellement aux services et bienfaits qu'ils en reçoivent. — Dans les sodalités religieuses, familiales ou civiles, les règles et les applications sont analogues ; les affections de la charité n'y sont donc point difficiles, en théorie du moins, à disposer raisonnablement et harmonieusement.
482. — Telle est Y appréciation ou V estimation dont parlent souvent les moralistes, et qu'ils discernent très justement de la sensibilité ou de Yimpression, de Vintensité ou de Vardeur dans la charité. Si nous étions toujours maîtres de nous impressionner et de nous animer conformément au degré de notre estime et de notre charité, nous le devrions faire; et ce serait une grande perfection de plus dans notre vie morale. Mais non, nous ne le pouvons pas toujours, pas même souvent, surtout pas exactement. C'est un défaut en grande partie involontaire, q\, qui provient de l'antagonisme entre notre esprit et notre organisme (2). Mais ce n'est qu'une imperfection acci<ientelle ; qX si nous n'avons certes pas le droit de nous en louer ni de nous en réjouir, nous n'avons pas non plus le devoir grave de nous en repentir, quand même elle serait librement voulue et consciente. L'ordre essentiel étant sauvegardé, les fautes relatives au simple mode ne peuvent être que vénielles.
(1) Gal., VI, 10; cf. Eph., II, 19.
(2) Cf. Morale surn, fondam.y Tliéorème LXV,
483. — Celte théorie de l'ordre essentiel à mettre et à suivre dans les appréciations ou volitions de la charité, ne doit pas être confondue avec celle que nous exposerons plus loin touchant l'ordre à mettre et à suivre dans la distribution et l'attribution de nos ressources matérielles ou spirituelles, notamment des actes que la charité commande et dont nous pouvons disposer pour la gloire de Dieu, pour l'utilité du prochain, pour la nôtre. — Car ce n'est pas uniquement d'après les lois de la charité que ces diverses ressources doivent être employées, mais aussi et le plus ordinairement d'après les lois de la justice individuelle ou sociale. — Et quand elles relèvent principalement de la charité, comme la correction fraternelle et l'aumône dont nous aurons à parler dans la suite de ce Chapitre, elles ne se déterminent pas seulement d'après le rang assigné à chacun de nous dans le plan de l'œuvre providentielle, mais aussi d'après les misères et les nécessités dont un très grand nombre sont accablés. Entre les appréciations et les œuvres de la charité théologale, il n'y a donc pas toujours d'exacte corrélation, — puisque souvent le prochain le plus besogneux est le moins digne d'amour, et que le plus aimable, celui du ciel, n'a plus jamais aucun besoin de notre assistance charitable. f[
484. — La classification des objets à aimer n'importe pas seulement au bon gouvernement de la charité théologale : elle s'applique à toutes les autres formes de l'amour rationnel, naturel ou surnaturel, et nommément à Vamour d'espérance. — Observons que dans ces formes inférieures où la volonté humaine est sollicitée plus directement, plus vivement, plus constamment, par le plaisir ou l'utilité qu'elle trouve dans l'objet aimé, — le défaut d'harmonie entre V intensité QiV appréciation, entre V essentiel et Vaccidentel de l'amour, devient aisément plus fréquent et plus considérable. Et encore que de soi ce défaut ne constitue pas une faute mortelle, ainsi ({ue nous le disions auparavant, À\ peut cependant y exposer la